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Chap. XL à LXVI. Avant de donner l'analyse du DeutéroIsaïe, il est essentiel de déclarer que l'hypothèse, aujourd'hui généralement admise, qui place la composition de cet écrit dans la seconde moitié du VI° siècle avant notre ère, ne repose que sur une combinaison des plus superficielles. On s'est appuyé sur ce fait, que Cyrus étant nommé dans l'œuvre, celle-ci ne pouvait pas être antérieure à l'époque où vivait ce personnage; la remarque est d'une incontestable justesse, mais elle n'a d'autre portée que d'établir que la seconde partie d'Isaïe ne peut, en aucun cas, être placée antérieurement aux temps de Cyrus. Autre chose est de savoir de combien elle lui est postérieure. Or, si l'on fait réflexion que l'écrivain idéalise le personnage de Cyrus et les circonstances du retour de l'exil dans des termes qui rappellent le livre d'Esdras', composé lui-même deux ou trois siècles seulement avant l'ère chrétienne, qu'il se montre constamment préoccupé de l'écho que sa parole et sa doctrine vont trouver dans le monde grec, dans les «iles » de la Méditerranée, qu'il parle de l'idolâtrie sur un ton de persifflage qui indique qu'on n'avait plus de craintes sérieuses de ce côté, on est reporté sans hésitation possible au III° siècle avant notre ère et, selon toutes les apparences, à la fin de ce même troisième siècle, qui est d'une si grande importance pour l'histoire des idées religieuses. - Le prophète reçoit de la divinité mandat d'annoncer la délivrance au peuple jeté sur la terre d'exil. Le retour triomphant des Israélites sera la marque de la véracité des promesses divines. La parole du Dieu Tout-Puissant est maîtresse des événements; quelle distance entre lui et de vaines idoles, œuvres de la main de l'homme ! Le monde occidental est invité à contempler la marche triomphante de Cyrus; c'est Dien qui l'appelle et écrase devant lui toutes les résistances, notamment celles que veulent lui opposer de vaines idoles. Qu'Israël se rassure; Dieu vient à son aide et va lui ouvrir au travers du désert un chemin riant pour rentrer dans la patrie. Le polythéisme étranger est confondu devant Cyrus, agent et ministre du vrai Dieu, et annoncé par celui-ci des siècles à l'avance 2. Le prophète développe ensuite le rôle d'Israël parmi les nations, prédicateur humble et souffrant qui poursuit son apostolat de vérité et de justice sans décourage

1. Esdras, I, 2-4, 7-11; V, 13 et suiv.; VI, 3 et suiv.

2. C'est autant qu'il paraît, dans le Proto-Isaïe, déjà existant à son époque et dont il admet l'ancienneté, que l'écrivain trouve l'annonce le la délivrance opérée par Cyrus. On peut songer aux divers passages annonçant le retour de l'exil et l'inauguration de l'ère messianique.

ment ni défaillance. Si les prophéties anciennes concernant la glorieuse restauration d'Israël se sont accomplies à la lettre, le prophète, organe de Dieu, doit être cru quand il annonce la conquête pacifique du monde par le judaïsme missionnaire. A partir de ce moment, les différents thèmes familiers au DeuteroIsaïe se succèdent sous sa plume sans présenter une ordonnance régulière; ce sont les mêmes éléments qui reviennent à plusieurs reprises sous des formes variées; de temps en temps, mais rarement, l'écrivain fait retour sur un passé coupable. L'auteur prédit, entr'autres, la ruine de Babylone, mais, à côté des passages où il insiste sur la mission religieuse d'Israël, il ne faut pas perdre de vue la prétention qu'il émet d'annoncer, avec l'autorité divine, un avenir merveilleux. Il compte que sa parole sera reçue avec foi en considération de l'accomplissement des prédictions faites dans les temps anciens: « Je t'ai annoncé dès longtemps ces choses; je te les ai déclarées avant qu'elles arrivassent... Maintenant je t'annonce des choses nouvelles, cachées, inconnues de toi . » Cette révélation inattendue, c'est précisément le rôle missionnaire dévolu à Israël : « C'est peu que tu sois mon serviteur pour relever les tribus de Jacob et pour ramener les restes d'Israël : je t'établis pour être la lumière des nations, pour porter mon salut jusqu'aux extrémités de la terre. » On voit donc que, contrairement aux idées assez inexactes qui ont cours dans les cercles critiques, l'objet essentiel, l'objet véritable du Deutero-Isaïe n'est pas de célébrer les joies et les gloires du retour, mais le rôle dévolu à Israël dans le monde païen; c'est la tâche du IIIe siècle et l'on comprend que celui qui avait conçu ce magnifique programme ait pris toutes les précautions oratoires possibles pour donner à une ambition aussi extraordinaire les garanties les plus hautes, qu'il ait senti le besoin d'abriter d'aussi audacieuses visées derrière l'autorité de la divinité elle-même. L'on comprend aussi désormais, dès que l'on s'est suffisamment affranchi des préjugés courants pour entrer dans cet ordre d'idées, que de telles perspectives n'appartiennent pas au temps où Israël, misérablement jeté à quelques centaines de lieues de la patrie, aspirait tout au plus à en

1. Isaïe, XLVIII, 5-6. Les prédictions anciennes concernent la restauration d'Israël, qui est un fait accompli pour les Israélites vivant au temps du second temple.

2. Isaïe, XLIX, 6. Nous avons déjà développé ces points dans notre chapitre consacré aux Espérances messianiques, t. II, p. 177 et suiv.; nous avons donc le droit de nous borner ici à des indications sommaires.

reprendre le chemin, mais à l'époque où le judaïsme, solidement reconstitué, sentit s'ouvrir à lui les régions presque infinies de l'Occident. Dans ces conditions, une analyse minutieuse du Deutéro-Isaïe devient sans utilité et nous ne pouvons qu'engager ceux de nos lecteurs qui concevraient encore quelques doutes, à relire soigneusement le livre entier en s'inspirant des indications ci-dessus.

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Le livre du prophète Jérémie.

Nous avons établi que l'écrit placé sous le nom d'Isaïe, contemporain des rois Achaz et Ezéchias, est une œuvre pseudonyme ou pseudépigraphe, réunion de deux écrits qui peuvent appartenir au commencement et à la fin du IIIe siècle avant notre ère. Nous avons vu que les auteurs de ces prophéties, s'emparant de la figure du prophète de ce nom dont la personne est mêlée aux événements politiques du temps d'Ezéchias, avaient développé son rôle et son action dans des proportions considérables. Mais si l'on s'en tient à la simple question de composition littéraire, prise au sens étroit du mot, on devra dire que dans le livre d'Isaïe, la mise en scène pseudépigraphe reste molle et sans précision à l'exception d'un très petit nombre de passages; aucun effort sérieux n'a été fait pour donner la vie au personnage du prophète. Sa figure reste indécise, sa participation aux affaires de son temps est intermittente, sans véritable suite et sans cohérence. En d'autres termes, la figure du prophète Isaïe n'a pas abouti à une véritable personnalité.

Il en est tout autrement pour le prophète Jérémie, contemporain de Josias. Ceux qui lisent pour la première fois le recueil de prophéties placé sous ce nom, en retirent l'impression d'une personne vivante, activement mêlée au détail de la vie politique et sociale. Est-ce là une réalité ou ne serait-ce qu'une illusion? Pour nos ancêtres, eux aussi, le personnage de Daniel était vivant et agissant; ce n'est que les scrupules ressentis par notre époque en présence du héros du livre qui se meut constamment dans la sphère du miracle et indique si exactement les démêlés entre Ptolémées et Séleucides au IIIe siècle avant notre ère, qui ont dessillé les yeux de la critique et lui ont fait voir dans ce curieux écrit un produit du temps d'Antiochus Epiphane. Dans le livre dit de Jérémie, il n'y a pas assurément d'indices aussi éclatants de pseudonymie; cependant ils se font reconnaître à un œil

attentif et, quelque surprise qu'on en doive éprouver au premier abord, il ne faut pas hésiter à déclarer que l'écrit prophétique de Jérémie est une composition libre, d'un caractère franchement pseudepigraphe 1.

Voilà un homme qui, d'après le livre de ce nom, a joué un rôle considérable, prépondérant dans les convulsions qui secouèrent le royaume de Juda au cours des quarante dernières années de son existence. Il est mêlé aux événements, il intervient dans les circonstances décisives par le conseil et par l'action. Eh bien ! ce personnage de Jérémie, les livres des Rois n'en soupçonnent même pas l'existence pour les temps d'un Josias, d'un Joachim et d'un Sédécias; son nom n'est pas prononcé 2. On est ainsi amené à penser, du moment où l'on consent à examiner l'hypothèse de la pseudepigraphie, que le nom du prophète Jérémie devait être inconnu des sources qui ont été à la disposition du rédacteur des Rois, et n'a figuré pour la première fois que dans des récits et anecdotes de moindre autorité concernant les derniers temps de Juda et la destruction de Jérusalem. Mais voici immédiatement une seconde réflexion qui vient à l'esprit du lecteur : le rôle de Jérémie est éminemment paradoxal, c'est quand on y regarde de près, un personnage absurde, impossible. En pleine guerre, il déclare que les ennemis de son peuple sont les instruments des vengeances divines sur Israël et qu'il ne faut leur opposer aucune résistance. Non seulement, il décourage et énerve la défense; mais il prêche la trahison 3. Ses compatriotes sont furieux; mais, en dépit de quelques mauvais procédés, lui laissent poursuivre jusqu'au bout une campagne détestable. La question qui se pose ici est: N'est-ce pas là un rôle tout artificiel; n'est-ce pas là l'expression des vues auxquelles sont arrivés les docteurs du

1. Reportez-vous aux indications déjà données ci-dessus aux chap. II (t. Ier, p. 63 et suiv.), II (t. Ier, p. 166 et suiv.), IV (t. Ier, p. 215 et suiv., VI (t. Ier, p. 300), VII (t. Ier, p. 361 et suiv.), IX, t. 11, p 191 et suiv. Co sultez aussi nos Essais bibliques, p. 45 et suiv. Nous avons déja rappelé quelle résistance nous avions faite nous-même à l'hypothèse de la pseudépigraphie dans Jérémie.

2. Voyez 2 Rois, chap. XXII à XXV. Les Rois mentionnent un Jérémie, grand-père maternel du roi Joachaz (2 Rois, XXIII, 31).

3. Ce rôle a été bien exposé dans le IIIe volume de l'Histoire du peuple d'Israël de M. Renan; mais il a laissé au lecteur le soin d'en tirer la conclusion. Nous citerons quelques lignes caractéristiques : « A mesure que Nabuchodonosor approchait de la Judée, l'enthousiasme de Jérémie pour l'envahisseur redoublait... En son langage exagéré, Jérémie ne savait pas mesurer les mots. Il faisa t comme un publiciste français qui, à bone intention en 1870, eût appelé les Prussiens les ministres de Dieu, eût applaudi aux défaites amenées par nos fautes, eût prédit pour l'avenir dix fois pis encore si l'on ne s'améliorait. »>

second temple quand ils ont cherché à se rendre compte des raisons profondes, c'est à dire théologiques, qui ont déterminé la victoire des Chaldéens? Voilà des questions qu'il est non seulement légitime, mais indispensable de se poser, et il n'est plus permis de les écarter dédaigneusement par l'affirmation, un peu puérile, que le rôle de Jérémie a un caractère de vérité et d'authenticité incontestables. On l'a dit assez longtemps d'un personnage plus important encore que Jérémie, à savoir de Moïse, avant d'être amené à rajeunir de cinq ou de dix siècles la législation mise sous son nom . Appelons les choses par leur nom: ou Jérémie a été un fou malfaisant, ou bien il exprime sous une forme vive et pénétrante la philosophie de l'histoire qui est, d'un bout à l'autre, la doctrine de la Bible et qui est sortie des écoles du second temple.

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En tête du recueil dit de Jérémie, qui occupe quatre-vingt-dixsept pages dans la Bible hébraïque, on lit ce titre : « Paroles de Jérémie, fils de Helcias, l'un des prêtres d'Anathoth dans le pays de Benjamin. » Son ministère prophétique est indiqué comme ayant commencé sous la treizième année de Josias pour se terminer à la prise même de Jérusalem, ce qui fait quarante ans 2. Chap. I à X. Vocation du prophète, appelé à jouer le rôle de << prophète des nations » et à annoncer au peuple de Jérusalem sans défaillance et sans recul les terribles châtiments résolus par la divinité. Israël a abandonné le vrai Dieu pour les idoles ; prêtres et prophètes ont été entraînés dans la prostitution religieuse. On s'en va demander du secours tantôt à l'Egypte, tantôt à l'Assyrie, sans comprendre que le seul appui contre l'ennemi est le Seigneur. Israël a adoré les Baals, il s'est plongé dans la plus coupable idolâtrie. A l'époque du roi Josias, le prophète reproche à Juda de n'avoir pas tenu compte du terrible châtiment infligé à Israël, au royaume des dix tribus. Loin d'en tirer instruction, les gens de Jérusalem se sont plongés dans l'idolâtrie avec un redoublement de passion: cependant Dieu ouvre au repentir sincère des perspectives magnifiques. Israël rentré en grâce fera partager aux nations étrangères le trésor de la vérité religieuse. Jérusalem est menacée par une invasion effroyable. En vain Juda cherche à désarmer ses ennemis par des

1. Voyez la manière dont M. Munk, tout imbu qu'il fût des principes du rationalisme, défendait dans sa Palestine la personne et l'œuvre de Moïse. 2. Jérémie, I, 1-3.

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