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l'acte primordial de la création ou organisation du monde, l'apparition de la lumière qui a débrouillé les ténèbres, s'est effectué avec le concours de l'esprit de Dieu, le même que nous avons vu dans l'affaire d'Achab et que nous retrouverons, avec une légère variante, dans le livre des Proverbes1. On s'est souvent demandé pourquoi la création des êtres angéliques qui forment la cour divine ne se trouvait pas mentionnée expressément. On a répondu en faisant valoir que l'auteur s'est placé essentiellement à un point de vue géocentrique ou même anthropocentrique, qui lui permettait de laisser de côté la question des anges; d'autre part, et en dehors de la mention de l'esprit divin, collaborateur ou, tout au moins, assistant de l'œuvre créatrice, nous pensons que les derniers mots du tableau de l'organisation du monde supposent l'existence d'êtres célestes : « Ainsi furent achevés les cieux et la terre avec toute leur armée. » Nous entendrions volontiers ici le mot armée au sens le plus large : l'armée des cieux, ce sont les êtres célestes, les anges; l'armée de la terre, ce sont les hommes et peut-être les animaux. Dans le récit de la chute ou Apologue de la condition humaine, le serpent engage le premier couple humain à goûter le fruit de l'arbre défendu, en lui donnant l'assurance que « Dieu sait que, le jour où vous en mangerez, vos yeux s'ouvriront et que vous serez comme des dieux (élohim) qui connaissent le bien et le mal (kélohim yode' é tob vara')3. » Cette expression nous rappelle presque littéralement ce que les livres historiques disaient de David, qui était considéré «< comme un ange de Dieu pour entendre le bien et le mal (lishemo a hatob vara') », qui possédait la sagesse ou «< l'intelligence d'un ange de Dieu pour connaitre tout ce qui est sur la terre (lada ath eth kol-asher baarets) *. » Il s'agit bien là de

1. Genèse, I, 1-3; cf. 2 Rois, XXII, 19-23 et Proverbes, VIII, 22-31.

2. Genèse, II, 1.

3. Genèse, III, 5.

4. 2 Samuel, XIV, 17 et 20.

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cette intelligence, de cette faculté de pénétration exceptionnelle propre aux anges. Qu'il faille, en effet, entendre ici le mot élohim d'anges ou d'esprits célestes, c'est ce que la divinité va déclarer elle-même dans une proposition qui confirme et complète la précédente. Les yeux de l'homme et de la femme se sont ouverts après qu'ils ont mangé le fruit défendu et Yahvéh-Elohim l'avoue en disant : « Voici que l'homme est devenu comme l'un de nous pour connaitre le bien et le mal (keahhad miménou lada'ath tob vara). Il faut done empêcher qu'il étende la main, prenne encore du fruit de l'arbre de vie, en mange et vive éternellement'. » Sur quoi, la divinité expulse le premier couple du paradis et lui interdit l'accès de l'arbre de la vie. Ainsi les élohim ou anges, dans la catégorie desquels Yahvéh se range lui-même en tant qu'être céleste, possèdent un double privilège, celui de l'intelligence et celui de l'immortalité. Cela jette, d'après nous, la lumière sur l'expression Yahvéh élohim, particulière à l'écrivain du récit de la chute, et nous entendrons cette locution dans le sens de Yahvéh des élohim, ou Yabvéh des anges, c'est-à-dire des êtres célestes, locution qui n'est plus qu'une variante du Yahvéh ou Elohim tsebaoth. Mais on ne devra pas perdre de vue que Yahvéh, qui est le maître et le seigneur des anges, est en même temps l'un d'eux; il appartient à leur catégorie en vertu de la déclaration formelle « L'homme est devenu comme l'un de nous. » — On nous dit également que les « fils de Dieu (benè haélohim) » c'est-àdire les anges, se laissèrent séduire par la beauté des femmes et que de l'union des êtres célestes avec les mortelles, naquirent des géants 2.

1. Genèse, III, 22. Etant donnée l'origine peu ancienne du récit de la chute, nous n'aurions nulle répugnance à y trouver l'idée du démon; mais le serpent est bien pour l'auteur une bête et non un mauvais esprit, comme il ressort assez de la punition qui lui est infligée (III, 1, 14-15).

2. Genèse, VI, 1-4.

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Cette légende se retrouve dans le livre pseudepigraphe d'Hénoch et dans le Nouveau-Testament (2 Pierre, II, 4; Jude, verset 6).

Nous dirons en cette place quelques mots d'un épisode des livres historiques, qui s'expliquera aisément à la lumière des indications précédentes. Il s'agit de l'élégant apologue contre la royauté placé dans la bouche de Jotham lorsque son frère bâtard Abimélech s'est emparé par la violence de la succession paternelle. - Les arbres, désireux de mettre un roi à leur tête, s'adressent successivement aux meilleurs d'entre eux, lesquels refusent dédaigneusement, et sont obligés de se rabattre sur l'épine. Ainsi l'olivier dit : « Renoncerai-je à mon huile que vantent en moi dieur et hommes pour aller m'agiter sur les arbres? » Et la vigne, à son tour: «< Renoncerai-je à mon vin qui réjouit dieux et hommes pour aller m'agiter sur les arbres? » Elohim, que nous avons traduit par dieux, doit être ici entendu dans le sens d'anges. Le ton de l'apologue de Jotham nous paraît s'inspirer de la liberté de l'esprit grec et il n'est pas possible de lui attribuer une origine ancienne'.

Faut-il, à propos de ces légendes à aspect mythologique, faire quelques réflexions sur le caractère des pages qui forment le début de la Genèse? Cela n'est peut-être pas sans utilité, puisque certaines vues mal fondées qui pouvaient être comprises lorsque l'exégèse biblique cherchait encore ses voies, continuent d'avoir cours. Nous visons par là l'erreur vraiment étrange, qui représente les premiers chapitres de la Genèse comme reflétant l'état d'esprit et les souvenirs les plus anciens qui nous soient restés du peuple hébreu. C'est précisément le contraire. Ce n'est qu'à une époque récente que les Israélites ont franchi les limites de l'histoire proprement nationale pour reconstituer une sorte de préface, qui est une vue d'ensemble jetée sur les destinées premières de l'humanité. Loin qu'on puisse sérieusement imaginer qu'ils aient commencé par là, c'est par là qu'ils ont fini. Quant aux prétendues traditions communes à la famille sémitique, ce

1. Juges, IX, 7-15, particulièrement aux versets 9 et 13.

n'est plus aujourd'hui qu'un amusement et cet amusement cesse d'être innocent quand il fait croire aux gens du dehors qu'on possède sur les questions d'origine des données quelconques. Reste alors l'hypothèse d'emprunts faits à la théologie et à la mythologie chaldéennes. Ces emprunts assurément ne sont pas impossibles et, en ce qui touche particulièrement le déluge, la supposition peut être admise. Mais encore en faut-il fixer la date. Cette date ne pourrait, en aucun cas, être antérieure au VIIIe siècle environ avant notre ère, c'est-à-dire à l'époque d'Achaz et d'Ezéchias, mais on aura les plus grandes chances de se rapprocher de la vérité en remontant moins haut et en songeant aux contacts qui s'établirent entre les Juifs et la Mésopotamie au VIe siècle avant notre ère et dans les siècles suivants. C'est à ce moment là que les emprunts se seront pratiqués le plus aisément. - Ainsi la Genèse, loin de représenter à nos yeux ce qu'il y a de plus ancien dans la Bible, en représentera plutôt un élément récent et dépourvu d'antiquité. C'est ce que vient confirmer le caractère singulier de récits, où nous avons déjà signalé les débuts de la littérature haggadique qui devait se développer d'une façon si excessive dans le Talmud. Ces récits où la divinité apparaît avec des allures quelque peu matérielles, récit de la chute, commerce des anges avec les femmes, lutte de Jacob avec Dieu, Yahvéh et les anges reçus chez Abraham, les anges à Sodome, l'historiette de l'ànesse de Balaam, ce ne sont pas les restes d'une conception primitive, c'est tout au contraire l'infiltration d'éléments douteux et médiocres, étrangers à la grande tradition prophétique, et qui ont pénétré dans la Bible sous l'influence des mythologies de l'Orient ou de la Grèce. L'assertion peut paraître paradoxale ou même intéressée à ceux qui n'ont qu'une légère teinture des études hébraïques; mais ceux qui cherchent à voir par eux-mêmes, à se faire une opinion personnelle et consciencieuse, devront convenir que les dernières recherches lui donnent un caractère de haute

vraisemblance. Nous nous bornerons ici à emprunter à deux écrivains contemporains, l'un se rattachant au judaïsme, l'autre au christianisme, leur définition de la Haggada. « C'est dans l'immense champ de la Haggada, dit M. Arsène Darmesteter, que se développe librement l'esprit oriental dans toute sa richesse et sa plénitude. C'est surtout dans la Haggada qu'il faut rechercher les croyances, les idées, les sentiments qui animaient le monde juif et même le monde asiatique, dans ces siècles si féconds qui ont vu s'épanouir l'immense floraison de superstitions de l'empire et germer et grandir la religion de Jésus et des apôtres; qui ont vu le riche développement du mysticisme oriental et le suprême effort de la philosophie grecque, jetant une dernière et éclatante lueur. Dans ce trésor, où sont entassées pêle-mêle les plus nobles croyances qu'ait pu connaître le monde, comme aussi les plus bizarres pensées qui aient jamais traversé cerveau humain, on trouve comme une sorte de microcosme, où toute cette civilisation disparue reparaît dans ses traits les plus saillants. Ajoutez tout ce qui caractérise le judaïsme et lui donne son cachet propre, ses croyances religieuses et morales, ses coutumes et ses usages, dérivant de ses doctrines religieuses ou, s'ils sont un emprunt à des nations voisines, si complètement transformés et si bien marqués de l'empreinte juive qu'ils paraissent originaux, et vous comprendrez quel profond intérêt présente la Haggada au penseur et au savant qui recherchent les manifestations de la pensée humaine sous quelque forme qu'elles se produisent. Il y aurait un grand travail à faire et qui consisterait à trier et à coordonner tout cet amas confus de richesses que nous présente la Haggada... Et, comme pour l'histoire de l'esprit humain rien n'est plus instructif que l'étude des maladies intellectuelles, qui font mieux comprendre l'état de santé de la pensée, de même que la physiologie trouve un puissant secours dans l'examen des phénomènes morbides, ce serait surtout dans ses bizarreries, ses fables, ses superstitions,

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