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Ces lettres écrites d'Angleterre firent plaisir à l'ami qui les recevait. Il ne les garda pas pour lui seul; elles passèrent de main en main et furent justement appréciées. Ce succès de société engagea Muralt, lors de son retour à Paris, à donner un pendant à son premier tableau, et à faire le portrait des Français après celui de leurs voisins, toujours sous forme de lettrés. Toute cette correspondance dont il se fit alors des copies demeura manuscrite chez ceux qui en avaient la confidence, et resta longtemps sans sortir de leurs portefeuilles.

Muralt ensuite quitta la France et rentra au pays natal; il s'y maria (décembre 1698) avec Marguerite de Wattenwyl, qui appartenait comme lui à une famille patricienne; il s'établit à la campagne. Il aimait la retraite; je citerai une page où il a dépeint sa vie et ses goûts :

Vous m'avez vu, Monsieur, de retour de mes voyages, et vous vous en êtes réjoui avec moi. Je vous offre de quoi vous réjouir encore, en vous donnant des nouvelles de mon état présent, de la vie agréable que je mène à la campagne, et que le souvenir des voyages qui l'ont précédée achève de rendre délicieuse pour moi. La campagne seule nous met dans notre situation naturelle; elle nous tire de la dépendance et nous met en liberté, sans quoi nous ne saurions vivre heureux. Ici se trouvent les sentiers qui nous dérobent à la foule, et nous font faire agréablement le passage de la vie. Ici nos desseins diminuent et notre train de vie devient simple. Un peu de retraite, et les réflexions qu'elle produit, viennent parfaitement ensuite de quelques années de voyage. La campagne renferme tous les avantages, pour qui songe à jouir de la vie et à en faire un bon usage; c'est notre première patrie; c'est où je souhaite de vivre et de mourir.

Mais que j'y viens tard, à mon gré, et que je dois me hâter d'en tirer parti! La moitié de ma vie doit être à peu près passée, et le temps doit redoubler de prix pour moi. Je dois désormais le ménager, comme on ménage le reste de son bien, quand on en a perdu une bonne partie; et c'est ce qui fait le sujet de mon économie d'à présent. Connaissance de beaucoup de gens, inutiles visites, lecture de toutes sortes de livres, ou même beaucoup de lecture, agréables commerces de lettres, voilà les dépenses que j'évite.

On le voit: c'était une nature élevée et contemplative que celle de Muralt. Au moment où il revint en Suisse, un mouvement religieux y naissait, qui fut durable et profond. Le piétisme était venu d'Allemagne, et gagnait des adhérents dans les cités helvétiques. Il y avait comme un éveil des âmes. Dans les églises protestantes, enraidies ou assoupies, en face d'un clergé satisfait de lui-même, l'originalité religieuse avait beau jeu et se donnait carrière. Quelques hommes de cœur et de foi faisaient écouter leur parole. Muralt fut un de leurs adeptes, et les idées mystiques qui s'emparèrent alors de lui, dirigèrent sa conduite pendant tout le reste de sa vie.

Le gouvernement des villes suisses, étroitement conservateur, était hostile à toute nouveauté; il s'empressa de sévir contre les sectaires qui délaissaient le culte officiel. Muralt, entre autres, fut frappé d'une sentence de bannissement (février 1701).

La patrie du gentilhomme bernois n'était point une Athènes ou un Paris; et l'exil ne fut pas pour lui une peine trop dure. Il passa une année à Genève, où il avait déjà fait un séjour dans son adolescence; mais on le pria de quitter la ville, où ses idées étaient en train de se propager, ce qui inquiétait les autorités. Il se rendit alors près de Soleure; et s'établit enfin (1706) dans la principauté de Neuchâtel, au vilicige de Colombier, où il passa le reste de sa vie, plus de quarante ans, dans une tranquille retraite.

Vous savez, Monsieur, écrivait-il à l'un de ses cousins, les circonstances où je me trouve, et qu'il ne dépend pas entièrement de moi de me choisir les lieux de mon séjour; on me bannit des villes quand j'y entre ou que j'en approche de trop près, et on me souffre plus volontiers en quelque endroit solitaire et écarté.

Revenons aux Lettres sur les Anglais et les Français. L'ami à qui elles avaient été adressées, les avait rendues à l'auteur, qui dans un accès de renoncement austère, avait jeté au feu et ce manuscrit, et quelques-unes des copies qu’on en avait faites et qu'il avait redemandées à leurs possesseurs.

D'autres amis heureusement avaient gardé leurs copies, et connaissaient le prix de ces lettres. Un jour, on envoya à un journal de Hollande, les Nouvelles littéraires de la Haye, celle qui contient la critique d'une des satires de Boileau: Les Embarras de Paris, elle y fut publiée en 1718. Elle fut bien accueillie du public et fit désirer les autres. C'est à grand peine qu’on obtint de Muralt son consentement à une entière publication. Les lettres sur les Anglais avaient été bien conservées, et l'auteur n'y toucha presque pas. Mais on n'avait, des lettres sur les Français, que des copies incomplètes et fautives; Muralt les reprit et les refit en partie: elles ont perdu peut-être à ce remaniement. L'auteur avait vieilli, et il a gâté son ouvrage en le retouchant. Le lecteur attentif saura distinguer çà et là les traces de cette révision, par exemple, dans la lettre V, sur le bel-esprit, qui est devenue la plus longue de toutes.

La librairie Fabri et Barillot, à Genève, publia en 1725 la première édition des Lettres de Muralt; c'est celle que nous avons reproduite. Elle fut bientôt suivie de plusieurs autres. Dans celle qui fut publiée à Zurich en 1728, Muralt a repris encore une fois les Lettres sur les Français, et les a beaucoup développées.

II.

Ces lettres, au moment où elles parurent, étaient déjà vieilles de trente ans; mais avec ce retard, elles avaient fait qu'attendre le jour où elles pouvaient le mieux réussir. Elles se trouvèrent paraître à un moment propice, où l'Angleterre était à la mode. L'influence de l'Italie et celle de l'Espagne s'étaient exercées en France, pendant un long temps, avant Louis XIV. Quand vinrent les belles années du règne du grand roi, la France était trop fière d'elle-même, elle était trop attentive à développer les ressources de son propre génie, pour s'occuper de l'étranger; l'esprit français s'absorbait en lui-même, et se déployait dans toute son originalité. Quand ce temps d'éblouissement fut passé; quand, au commencement du règne de Louis XV, la France tourna de nouveau les yeux autour d'elle, l’Espagne et l'Italie étaient des pays éteints; c'est sur l'Angleterre que se portaient les regards. Les succès politiques et militaires de l'Angleterre sous le roi Guillaume et la reine Anne, la science et la philosophie anglaises avec Newton, Locke, Clarke: tout concourait à attirer l'attention sur ce pays. La révocation de l’Edit de Nantes avait amené beaucoup de Français dans les îles britanniques; quelques-uns d'entre eux étaient des

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