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Soph. Je voudrais bien luis Le petit Dor. Cela me fera bien épargner toutes ses peines : vous de la peine de demander l'aumône. le savez, si l'on n'avait exigé que Mais---faudra-t-il demander à tout ma vie.

le monde ? Mde Dor. Je te rends justice, Mde. Dor. Oui, mon fils, à tout ma fille. Mes chers enfans, l'état le monde, à tous ceux que tu vede votre père me perce l'ame; il rras en état de t'assister. faut avoir recours au dernier des Le petit Dor. C'est qu'il y en a moyens, à celui qui déchire un qui sont si vilains, si rebutans, qui caur sensible. Il faut que Dor-traitent si mal les pauvres ! Je mel me prête ici son secours. voudrais bien ne leur point deman

Le petit Dor. Moi, maman? der à ceux-là. Ah! commandez ; tout me sera

Mde. Dor. Que veux-tu, mon facile ponr vous.

fils ? il n'est pas possible de les disMde. Dor. C'est bien, mon fils, tinguer. Mais rappelle-toi que les embrasse-moi. Dormel, mon cher cæurs ne s'émeuvent point à la fils---dure nécessité, à quoi me première secousse ; deniande avec réduis-tu !---il faut que tu ailles im- instance, sans cependant te rendre plorer l'assistance des hommes, importun; sois humble, sans avoir que tu leur exposes notre misère, l'air bas et rampant. qne tu leur arraches, par tes in- Le petit Dor. (tristement). Astances et par tes larmes, quelque Ilons donc ; embrassez-moi, malégère portion de leur superflu. nan. La tâche est difficile à remplir, Mde. Dor. Va, mon fils ; si la mon cher enfant; tu trouveras des vie de ton père et celle de tes ames viles qui ne croient pas qu'il frères n'y étaient point attachées, soit possible d'être pauvre et esti- je n'exigerais point de toi un pareil mable, de ces cæurs de bronze sacrifice. contre lesquels les cris des malheureux vont se briser inutilement;

CENE V. mais tous ne sont pas également pervers ; sans doute il est encore

Madame Dormel, Sophie. des hommes vraiment dignes de ce nom, et peut-être dans le nombre en Soph. (le regarde sortir les lartrouveras-tu quelques-uns qui vou- mes aux yeux) Le pauvre enfant ! dront bien jeter sur nous un regard Non, il n'est personne que sa figure de commisération, et nous retirer, ne touche, que es larmes n'attendu moins pour un temps, de l'abîme drissent. Cette démarche lui coûte affreux où nous sommes plongés. beaucoup.

Le petit Dor. (après l'avoir Mde. Dor. Hélas ! elle n'a de écoutée avec la plus grande atten- honteux que l'abus indigne qu'on tion) Maman, n'est-ce pas ce qu'on en a fait. appelle demander l'aumône? Soph. Vous avez raison. Voici

Mde. Dor. (à part). Ah! Ciel ! mon père. Ah! mon pauvre père ! (haut) Oui, mon fils.

|(Elle court au devant dc lui.)

SCÈN
SCENE VI.

lle champ on m'a porté dans la rue
à demi-mort de douleur et d'épui-

sement. Monsieur d Madame Dormel, So

Mde Dor. Remettez-vous, mon phie.

cher ami ; diminuez nos maux en M. Dor. (entre d'un air sumbre, vous appesantissant moins sur les il est pále, défait; ses habits a-vôtres. J'ai envoyé votre cadet rinoncent la plus grande misère.) par la ville. Peut-être sera-t-il aAh ! ma femme! Ah! ma fille! il ssez heureux pour nous trouver faut mourir. (Il s'assied et re- quelques secours. garde de tous cóiés d'un air égaré.)

M. Dor. N'espère rien, ma Où est donc mon cadet? Dormel chère.

Ah! des hommes ! non, est-il de retour ?

il n'en est plus : il n'y a que des Mde. Dor. Mon cher mari, j'en bêtes féroces. Ton état a-t-il pu avais un secret pressentirnent, tu me permettre d'oublier ce moyen? n'as pas réussi.

Il est vrai que je l'ai rejeté longM. Dor. (avec fureur). Tout temps ; la honte, te l'avouerai-je ? accès à la pitié est fermé clans le l’amour-propre, l'orgueil--malheucæur des hommes. Un misérable reux que je suis ! L'homme est ---que j'ai bien voulu honorer de toujours homme. Ces différentes mon amitié dans des temps plus passions ont long-temps combattu heureux ! J'étais à mon aise alors; dans mon ceur; ma tendresse :1 était pauvre et homme de bien ; pour toi, pour ces chers enfans l'a il a fait fortune, et a changé de emporté à la fin ; je me suis adremeurs. Que la terre l'engloutisse ! ssé au premier passant. Je l'aborde le scélérat! il me vole lâchement les larmes aux yeux, et la mort le fruit de mon travail---il nous peinte sur mon visage. J'ai une porte à tous le coup de la mort. femme et quatre enfans qui sont

Mde. Dor. Comment! il ne dans le besoin le plus pressant, lui veut pas vous payer.

dis-je d'une voix faible et d'un ton M. Dor. Le monstre ! il invoque mal articulé. « Travaillez," me à son secours la lettre de la loi répond brusquement cet homme, pour m'assassiner.

Achevez “ vous le pouvez encore: il n'est votre ouvrage, je vous payerai ; point de métier qui ne soit plus jusques-là je ne vous dois rien." honnête que celui que vous faites;" Voilà son unique réponse. En vain en méme temps il tire de sa poche lui ai-je représenté l'excès de ma une bourse des mieux fournies, y misère, qu'il ne m'était pas possi- cherche la plus petite des moble de travailler sans me nourrir, nnaies, et me la met dans la main. que je me contenterais de la moitié J'étais immobile de dépit; je voudu prix de l'ouvrage, que, s'il le ju- lais parler, mais ma langue était geait à propos, je regarderais ce glacée, et lorsque j'en recouvrai secours comme un bienfait. Il a l'usage, il avait disparu. été sourd à toutes mes prières : Soph. Un homme riche insulter Je ne dois rien, m'a-t-il répon- à la misère au lieu de la secourir! du, “ et je n'ai point d'aumône à A qui donc s'adresser ? vous faire."

J'ai voulu insister: M. Dor. A personne, ma fille ; “ qu'on me débarrasse de cet im- quand on est aussi malheureux que posteur,” a-t-il dit à ses gens, et sur nous, il faut savoir mourir. Mais

Dormel m'étonne ; il n'a pas cou-) Dor. fils. Mon père, ma mère, rume de s'absenter long-temps, ni ma sæur, c'était pour vous donner de sortir si matin.

du pain. Mde. Dor. C'est ce que je disais M. et Mde. Dor. (ensemble) il n'y a qu'un instant. Je ne puis Ah! mon fils ! croire qu'il ait eu dessein de nous Soph. Ah! mon frère ! abandonner.

(fls s'approchent de Dormel, fils, M. Dor. Je ne le crois pas non et l'embrassent étroitement ; Soplus. Mais devait-il sortir dans phie resserre sa ligature.) une circonstance si fâcheuse, lorsque son secours nous est si néces- SCENE VII, et dernière. saire ? Ne sait-il pas que la plus légère interruption dans son travail M. et Mde. Dormel, Sophie, Dornous fait un tort irréparable ? Non, mel, l'aîné, le petit Dorinel, le I ne s'excusera jamais.

Comte de Sainbon, un domesSoph. J'entends quelqu'un ; c'est tique du comte, portant quelques sûrement lui-même. (Elle va a la provisions. porle.)

M. Dor. Qu'il ne paraisse pas Le Com, Oil sont-ils ces pauvres devant mes yeux.

malheureux ? Comment ont-ils pu

échapper si long-temps à mes yeux ? SCENE VII.

Le petit Dor Les voilà, mon

sieur. C'est mon père---c'est ma Les précédens, Dorme, fils. mère---ils meurent de faim.

M. Dor. (an comte). Hélas ! Dor. fils. (Il a l'air faible et monsieur, que votre générosité es abaltu ; ses bras sont entourés de touchante ! Nous en sentons tout linges ; il porte deux pains el une le prix; mais comment pourrionsCouteille de vin, et dil en jetant les nous en jouir, tandis que ce cher pains sur la table, et en posant la enfant est près d'expirer ? Ah! si bouteille à terre :) Tenez, mangez vous saviez ! ---ils me coûtent bien cher. Jel Le petit Dor. Mon cher frère, n'en puis plus. (Il se laisse tomber comme vous voilà ! (Il court à son sur un vieux coffre.)

frère.) M. Dor. Que penser de ceci ?i Le Com. (à Dormel, l'aîné) Serait-ce le fruit d'un crime? Ah ! Comment ! Vous aurait-on malmalheureux !

traité ? Mde. Dor. Serait-il possible ! Dor. fils. (d'une roix faible et

Dor. fils. Mangez, vous dis-je ; entrecoupée) Non, monsieur ; je je suis digne de vous.

n'ai pu supporter l'état où se trouve M. Dor. Mais encore que sigris éduite ma malheureuse famille. fie l'état où vous voilà ?

je suis sorti ce matin, le désespoir M. Dor. Des bandages, des dans l'ame, déterminé à leur troulinges, du sang! Vous seriez-vous ver du secours ou à périr. Je renconbattu ?

tre un de mes amis aussi pauvre, Soph. Ah! ma mère ! il s'est aussi malheureux que moi; mon air fait saigner ! Tenez, voilà une li- désespéré l'effraie. Où, vas-tu, me gature défaite, le sang coule de son dit-il; que t'est-il arrivé ? Ah! mon bras.

\cher ! ils n'ont point mangé depuis

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hier au soir. Mon père, ma pauvre il la retuse, constamment. C'est mère - je ne sais on je vais, ou mon père s'écria-t-il, c'est ma je suis-ils vont mourir. ' Tiens, mère qu'il faut secourir: pourraismon ami, me dit cet homme ver- -lje manger, tandis qu'ils meurent de tueux, en me donnant une pièce de faim? six sous, voilà tout ce que je po- M. Dor. (allendri) Ah! mes ssède: si tu voulais gagner de l'ar-chers enfans! vous méritez un gent, je sais un moyen. Ah! dis-je, meilleur sort. je ferai tout; il est sans doute ho- Le Com. Que leur sort ne vous nnête, ce moyen. Eh bien ! me dit inquiète plus ; personne désormais ce généreux ami, il y a un particu- n'en sera chargé que moi, et je bé. lier qui demeure auprès de l'école nirai chaque jour l'heureux instant de chirurgie, il apprend à saigner, ou j'ai pu secourir des malheureux et il donne de l'argent à ceux qui--- aussi peu faits pour l'être. Votre J'entends, ai-je interrompu. Je le fils n'est heureusement qu'affaibli: quitte à l'instant. Je vole chez ce à son âge," fort comme il l'est en particulier. Il me saigne

Il me saigne et me apparence, il se rétablira faciledonne de l'argent. Je vais chez ment. (Il jetle une bourse sur un autre, il en fait autant. Je viens la table.) Voilà pour aider à sa avec ces pains, et je meurs. Heu- guérison, et à votre subsistance reux si ma mort retarde de quel- pendant quelques jours; dans peu ques instans celle des infortunés à vous aurez de mes nouvelles. (Dorqui je dois le jour !

mel et sa fanille veulent se jeter Le Com. Ah! mon ami, vous aux pieds du comte ; il les rea êtes un prodige de vertu ; mais tient.) Point de remercimens, mes vous avez un frère qui se montre chers enfans; ce que je fais m'est votre digne émule. Ce petit mal- bien doux, et ce sentimeut vous heureux (montrant le petit Dor- a dévancé, acquitté envers moi. mel) est tombé en défaillance au-(A M. et Mde. Dormel.) Je ne près de ma maison, je l'y ai fait puis me lasser d'admirer l'effet de transporter ; quelques verres de li- l'éducation et des bons exemples queur lui ont fait reprendre ses que vous avez donnés à vos enfans; pens. Il meurt d'inanition, me dit ils me donnent une haute idée de vos un médecin, qui se trouvait alors sentimens, et vous en recueillez auchez moi; et sur le champ je lui jourd'hui la plus douce de toutes fais présenter quelque nourriture ; les récompenses.

LE BON PERE. .

DRAME EN UN ACTE.

PERSONNAGES.

M. Mondor, riche négociant.
M. Mondor de Ferval, père, sous le nom d'Antoine.
M. de Ferval, fils.
Julien, domestique.

La scène est chez M. Mondor,

SCÈNE I.

timent qui ramène mon fils. Ah!

si j'avais pu présider à son éducaM de Ferval, père, sous le nom tion. Ce sont les manières rudes d'Antoine.

de son oncle, qui l'ont entrainé à

sa perte ; des leçons aussi grossièreQuel rôle ! Et qu'il m'en coûtement données l'ont étourdi, au lieu de le jouer ! sans compter la fa- de le faire réfléchir. Mais le fond tigue continuelle de me contrain- de son caractère est excellent ; dre, de m'observer á cnaque in- c'est là-dessus que je fonde mes stant devant une troupe de gens, espérances. (il appelle) Julien ! qui, parce que je suis nouveau ve- Julien ! nu, ont les yeux tendus sur toutes Jul. (du dedans) Plaît-il? Estmes démarches, épient toutes mes ce vous, M. Antoine ? actions, pèsent toutes mes paroles. Ant. Oui, c'est moi; allons, dé. Mon extérieur équivoque, les péchez-vous. égards et la politesse de mon frère, Jul. (sans paraître) Tout-àqui n'a jamais su en avoir pour l'heure, je suis à vous ; un peu de personne, à plus forte raison pour patience. ses domestiques -- tout cela les dé- Ant. Il faut effectivement que payse, et fixe encore plus leur a- je m'en munisse d'une bonne prottention. Mais que ces peines me vision; Mais taisons-nous; mon sembleraient légères ! que j'en se extérieur ne lui fait voir en moi rais dédommagé, si elles pouvaient qu'un égal ; le moindre mot poume conduire heureusement à mon rrait me décéler.

Voici pourtant but!-- Enfans! enfans! si vous mon homme. saviez combien vos désordres, vos imprudences même déchirent

SCENE II. cruellement l'ame d'un père sensible; pourriez-vous vous y livrer Antoine, Julien. aussi légèrement, sans être des monstres, dont l'existence désho- Jul. Quel diable vous tourmente nore l'humanité ? C'est aujourd'hui donc si matin, M. Antoine ? que nous allons frapper le grand Ant. Comment? si matin ! Il coup. Je veux que ce soit le sen- est à l'instant neuf heures; n'êtese Vol. I. Le Lecteur Français.

D

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