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DICTIONNAIRE DES GIROUETTES, ou nos Con

temporains jugés d'après eux-mêmes ; Ouvrage dans lequel sont rapportés les Discours, Proclamations, Chansons, Extraits d'Ouvrages écrits sous les divers Gouvernements qui ont eu lieu

en France depuis vingt-cinq ans, et les Places, Faveurs et Titres qu'ont obtenus les Hommes d'état, Ministres, Sénateurs et autres Gens de cette espece ; par une Société de Girouettes. Seconde

Edition, revue, corrigée et considérablement augmentée.

Cet ouvrage avait à peine vu le jourqu'il en parut une critique, sous ce titre: le Censeur du Dictionnaire des Gi. rouettes, par M. C. D.; mais elle est si plate, si niaise, qu'on s'aperçoit aisément que ce censcur, nommé d'office, est un officieux compere aposté pour soutenir l'attention de la galerie. En effet, nous savons aujourd'hui que les auteurs du Dictionnaire ont prié M. C.D. de les censurer, et lui ont fortement recommandé de mettre dans la censure tout l'esprit qui brille dans ses autres productions. M. C. D. a fait ce qui lui était demandé, et il a mis tant de son esprit dans sa défense des girouettes, qu'il a donné le coup de grâce à ses pauvres clients. Cette circonstance trèssinguliere, jointe à la malignité très-ordinaire du public, et au zele charitable des journalistes, qui ne s'élevent le plus souvent contre un scandale que pour lui donner plus d'éclat, a beaucoup contribué au succès de ce dictionnaire : mais que ce succès ne rende pas trop fiers ceux qui l'ont obtenu, car on s'intéresse à leurs victimes; on les plaint bien davantage depuis que M. C. D. les a si cruellement défendues. C'est l'effet des violentes persécutions.

Déjà on se demande si celle qu'essuyent les girouettes n'est pas injuste, si elles pouvaient ne pas tourner, si au moins la faiblesse naturelle de l'homme et les progrès de la civilisation n'excusent pas leur mobilité. Un philosophe a dit : “ Quiconque n'a pas de caractere n'est pas un homme, c'est une chose.” Cela est fort bien dit, assurément; et je remarquerai, en passant, que celui à qui nous devons cette maxime s'est coupé le col pour prouver qu'il n'était pas une chose ; mais, de quelque côté que je me tourne, je n'aperçois malheureusement que de ces VOL. LI.

B

choses-là, et je serais tenté de croire que tout ce qui n'est pas chose est une variété dans l'espece humaine. Qu'en pensez-vous ?

Voyez ce qui se passe dans la société; on n'y rencontre jamais sans surprise, et comme s'il revenait de l'autre monde, un de ces originaux à qui tant et de si grands exemples n'ont point encore appris à vivre, et qui ne savent pas se plier habilement à toutes les circonstances; on le prend pour un animal bizarre et tout-à-fait extraordinaire. Les curieux s'approchent de lui pour le définir, et pour s'assurer qu'il n'a pas de cornes au front. Bientôt, lorsqu'il est mieux connu, on le craint, on le tuit, on le décrie; car quiconque a des principes est la bête noire de ceux qui n'en ont pas. Sa présence les importụne; sa conduite les condamne. Dans cette position difficile, quel parti doit-il prendre ? S'il ne veut ni trop se singulariser, ni se constituer en état de guerre avec une grande portion du genre humain, ni enfin être lapidé, il fera comme tout le monde ; il cessera d'être homme pour devenir ce que notre philosophe appelle chose.

Mais il renoncera, allez-vous dire, à toute considération. Quelle simplicité ! quelle ignorance de nos mours ! De quelle considération voulez-vous parler ? car il y en a deux: oui, deux; nous l'avons appris d'une girouette bien fameuse, cordon bleu de son ordre, et qui, dans toutes les circonstances, a deviné le vent qui ne soufflait pas encore. La premiere de ces deux considérations est le prix d'une bonne conduite, et la seconde, d'une conduite habile; mais l'une coûtant trop à acquérir et à conserver, on s'en passe d'autant plus aisément, que l'autre, plus utile, paye ce sacrifice avec usure. Cette distinction n'est point aussi chinérique qu'on le pense, et l'illustre girouette qui l'a établie peut l'appuyer de son exemple ; car elle jouit d'une assez grande considération, quoiqu'elle ait toujours sacrifié l'honneur à l'intérêt. C'est elle encore qu'il fait bon à entendre parler des principes. Si, dans la discussion, vous la pressez un peu vivement, elle vous renvoie à la caricature du Gastronome sans argent. Voilà, dit-elle, l'homme à principes; ce dernier argument met les rieurs de son côté.

Et vous vous étonnez qu'il y ait des girouettes ! Ce sont les exceptions qui devraient vous scandaliser. A la vérité, elles sont rares. On fera tant qu'on voudra des dictionnaires de girouettes ; on en publiera de nouvelles

Ils se

éditions considérablement augmentées, mais on ne fera jamais un dictionnaire des invariables, parce que, sans se lever les uns contre les autres, ils tiendraient tous sur le dos de l'as de tréfle. Je désire que cette observation, déjà si consolante pour la morale publique, puisse aussi consoler les girouettes des petites persécutions auxquelles elles sont en butte depuis quelque temps. Elles verront que, si la compagnie 'n'est pas très-honnête, elle est au moins fort nombreuse, et qu'on peut se cacher dans la foule.

Dira-t-on encore, avec leurs censeurs, qu'il est toujours facile d'avoir des principes ? Au moins faudrait-il tenir compte des circonstances; et tous ceux qui en ont profite vous assurent, en mettant la main sur la conscience, qu'elles ont été bien impérieuses. Ils observent, avec un orateur célebre du 17e. siecle, qu'il " est des temps où les astres les plus brillants souffrent quelque éclipse. comparent" à ces pilotes qui se trouvant surpris de l'orage en pleine mer, sont contraints de quitter la route qu'ils veulent tenir, et de s'abandonner au gré des vents et des tempêtes."

“ Vous voyez bien, ajoutent-ils, que ce n'est pas d'aujourd'hui que l'on tourne. Et nous aussi nous avons été entraînés par les circonstances. Des vents impétueux, des tempêtes violentes nous ont poussés contre l'écueil de la trésorerie ; et, pour parler sans figure, c'est le malheur des temps qui nous a mis dans la triste nécessité de nous enrichir.” Plaignez donc, plaignez ces victimes des circonstances qu'on a forcées de recevoir des dignités, des cordons, des terres et des hôtels, et qu'à force d'honoraires on a privées de leur honneur. Le moyen de garder des principes, lorsqu'on trouve à s'en défaire à des conditions aussi avantageuses ! Je n'ai qu'un mot à ajouter, et il absout les girouettes qu'on a bien mauvaise grâce de tant chicaner. Puisqu'elles sont toujours fort bien vues du côté où elles se tournent, et que chaque coup de vent est pour elles une bonne fortune, n'ont-elles pas raison de tourner? Elles tourneront donc in secula seculorum.

Tout ce que je viens de dire excusera, si l'on veut, les girouettes de quelque importance, celles qui, grâce à la fortune dont le mépris n'ose approcher aujourd'hui, jouissent de cette considération postiche créée tout exprès pour elles. Quant à ces girouettes insignifiantes qui ont tourné sans profit, et à l'insu même du vent qui les agitait, les accuser, c'est grêler sur le persil. Quoi ! nous avons

vu tourner les plus fortes têtes et de pauvres caboches seraient restées immobiles ! Les astres les plus brillants ont été obscurcis, et de petits poëtes sans conséquence, M. le poëte Malingre, par exemple, qui n'est pas un astre, et dont on a, je ne sais pourquoi, déterré l'œuvre de poésie, n'aurait ffsouert aucune éclipse ! Lorsque les plus fermes colonnes de l'état ont été ébranlées, on ferait un crime à un simple employé a la bibliotheque d'avoir vacillé un instant sur son échelle mal assurée et qui fut, selon les époques, nationale, impériale et royale ! Tout cela me paraît fort peu raisonnable. Il fallait mieux choisir ses girouettes. Mais les auteurs ont préféré d'imiter ceux qui empoissonnent un étang. Ils ont jeté beaucoup de fretin dans leur dictionnaire : voilà pourquoi M. Auguste Hus a fait une critique aussi juste que sanglante de leur ouvrage, lorsqu'il a dit : “ Ce qui m'étonne le plus, c'est de ne pas m'y voir.''

Ils étaient bien avertis, mais ils n'ont tenu aucun compte de l'avis, et cette seconde édition offre, comme la premiere, un rapprochement bizarre des extrêmes : de grands dignitaires à côté de petits chansonniers humiliés, comme on doit le croire, de cette accolade; ici, des girouettes d'une telle dimension, qu'elles pourraient, au besoin, servir d'ailes à un moulin à vent; et là, des girouettes imperceptibles que leur exiguité rend indignes d'une distinction qu'il ne fallait accorder qu'à d'éclatantes platitudes. Soyons justes. M.**, qui n'a d'autre titre qu'un mauvais couplet qu'on lui doit encore, méritait-il de figurer auprès de M. le comte de ***, inscrit pour trois ou quatre parjures bien nourris, qui lui ont été payés sans aucune retenue ?

J'avoue cependant que parmi les girouettes en vers dont fourmille ce dictionnaire, il en est une qui m'a vivement intéressée : c'est celle de M. le chevalier de L.... Elle confesse avec une aimable ingénuité “ qu'elle a autrefois tourné pour Moloch, qu'elle exécrait ; mais l'exécrable Moloch, qui versait à pleines mains des trésors sur les autres girouettes, n'a jamais répandu sur elle la moindre faveur." Ce Moloch était bien ingrat ; mais aussi M. le chevalier de L.... était bien sot de le chanter, sans savoir ce qui en arriverait. Les girouettes qui ont de l'expérience ne tournent jamais à crédit : au moins elles exigent des sûretés.

Les auteurs du dictionnaire des Girouettes ont un peu abusé de la figure qu'on appelle exagération. Ce ne sont

pas seulement des individus, ce sont des corps entiers qu'ils représentent dans un état de mobilité perpétuelle. Ils veulent par exemple, que le sénat ait toujours observé d'où venait le vent et tourné en conséquence. Ce n'est pas à moi qu'on le fera croire. De si bonnes têtes ! et sans aucune exception ! Je sais bien qu'il n'y a si bon cheval qui ne bronche ; mais toute une écurie! cela ne se

voit guere.

Exposé de la Conduite politique de M. le Lieutenant-Général Carnot, depuis le 1er Juillet 1814.

Erostrate brûla le temple d'Ephese! l'histoire ne flétrit pas sa vie privée; elle ne dit pas : il était mauvais fils, mauvais époux, mauvais pere, mauvais citoyen ; elle le peint par ces mots : il était avide de célébrité. Si Erostrate eût survécu au grand criine dont il se rendit coupable, peut-être aurait-il cherché à le justifier.

Tel est, en effet, le caractere distinctif de ce besoin de renommée qu'éprouvent quelques individus trop faibles pour s'élever par leurs seules qualités au rang des héros, trop ambitieux pour rester dans celui que la nature leur a marqué. Tourinent de celui qui la porte dans son sein, cette passion l'enivre, corrompt le cæur, dénature l'esprit, fausse le jugement, et ne laisse plus le choix entre le crime et la vertu, lorsqu'il s'agit de la satisfaire.

Tel on a vu, en 1814, le lieutenant-général Carnot, payer de son repos, et peut être de son honneur, une odieuse célébrité, se déclarer sans motifs, sans besoin, le chef des restes du parti qui couvrit la France de deuil, et par un écrit insolent adressé au plus clément des souverains, meriter à-la-fois l'indignation publique et le châtiment que les lois attachent à l'infraction du respect dû au chef de l'état.

Une révolution monstrueuse, un entraînement de folie que l'on cherche encore vainement à s'expliquer, condamnent nos princes à un second exil, et la France à la domination la plus abjecte.

M. le lieutenant-général Carnot reçoit le plus important de nos ministeres ; n'y apparaît que pour faire présent aux départements de magistrats Alétris dans l'opinion, at dont les noms se rattachent au temps de notre plus profonde humiliation.

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