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LECTURES FACILES

POUR L'ÉTUDE DU FRANÇAIS.

LA BOURSE D'OR

I

Mme Louise Chevillé attendait, depuis une heure, dans la petite pièce où se tiennent les ouvrières de la maison Cazanin et Roger au moment de faire leurs livraisons. La directrice des ateliers cria enfin: - A vous, madame Chevillé!

1 Elle entra, salua gracieusement les employées, puis enleva d'un carton qu'elle avait à la main la confection qu'elle apportait. La directrice l’examina rapidement, car le travail de Mme Chevillé était toujours soigneusement fait, et elle dit :

C'est bien; vous pouvez passer à la caisse.? L'ouvrière hésita un peu; puis, d'une voix humble, elle demanda : - Vous ne me donnez

pas

d'autre ouvrage? Eh non, fit la directrice avec humeur. Les affaires vont mal, les acheteurs ne viennent pas, nos magasins sont pleins de marchandises qui ne se vendent pas.

Vous reviendrez dans cinq ou six semaines.

L'ouvrière essaya de sourire, et, refermant son carton, elle alla à la caisse, où elle reçut cinq francs, le prix de la confection qu'elle avait livrée.

Quand elle se trouva dans l'escalier elle s'arrêta, oppressée, posa son carton à terre, et essuya de grosses larmes qui coulaient sur ses joues. Presque aussitôt elle entendit des pas derrière elle et des voix irritées: sans doute d'autres ouvrières qui s'en allaient furieuses de ne plus avoir de travail. Elle se raidit,* ne voulant pas qu'on vît son chagrin, et d'un pas plus ferme gagna la rue Montmartre.

Habituellement elle prenait l'omnibus pour regagner son lointain quartier de Belleville; mais aujourd'hui elle n'avait pas le droit de faire une dépense inutile. Et puis, c'était un des premiers jours d'avril, un beau jour de printemps, un jour comme celui où elle s'était mariée avec Jean Chevillé, un brave ouvrier sculpteur. Ce souvenir lui revenait tout à coup pour la soutenir dans sa misère, car c'était la misère maintenant.

II

Et cependant ils avaient été si heureux, les premières années! Un vrai ménage d'amoureux. Lui, excellent ouvrier, gagnant largement la vie de la maison; elle, bonne ménagère, toute à son mari, fière de lui; et quand un enfant leur était venu, il leur avait semblé que c'était le bonheur pour toute la vie. Ils étaient confortablement installés dans un logement de trois pièces, rue des Couronnes, avec un mobilier jeune et coquet acheté peu à peu. Rien

à ne manquait à la maison.

Et soudain une chose absurde, banale, avait troublé leur douce quiétude. Des bruits de guerre, la concurrence de l'étranger, l'abondance des stocks, un tas de choses auxquelles ils n'entendaient rien, avaient suffi. Il y avait deux ans environ que le patron de Jean Chevillé avait été forcé de diminuer légèrement le prix du travail; six mois après il avait réduit les heures de travail; bientôt même il avait supprimé un jour, et, depuis huit mois, Jean Chevillé ne travaillait que deux ou trois jours par semaine. Il cherchait courageusement de la besogne dans d'autres ateliers, il n'en trouvait pas.

Quand sa femme avait vu la gêne se glissers dans la maison, elle n'avait pas hésité; elle s'était représentée dans l'atelier où elle travaillait autrefois, et on lui avait donné des confections qu'elle pouvait faire chez elle, en surveillant son ménage.

Les jours où son mari ne travaillait pas, il la remplaçait pour conduire le petit à l'école et pour les menus soins de la maison. En travaillant beaucoup, en veillant' parfois jusqu'au matin, elle achevait quatre confections en une semaine et gagnait vingt francs. Cela ne remplaçait pas l'argent que le mari ne gagnait plus, mais du moins ils vivaient sans s'endetter; s'ils supportaient quelques privations, les sourires de leur enfant les consolaient, et ils se disaient que cela ne durerait pas. Malheureusement, cela n'avait déjà que trop durélo et s'était compliqué du mauvais état des affaires, qui avait fini par toucher les confections aussi bien que les meubles. Un jour on n'avait plus donné que deux confections à la pauvre femme, bientôt même une seule par semaine.

Alors la gêne était devenue effrayante. Il avait fallu prendre le chemin du mont-de-piété," et, après cela, le chemin d'une boutique où l'on achète les reconnaissances du mont-de-piété. La semaine précédente, Louise Chevillé avait engagé son alliance, sa dernière ressource.

III

C'était à tout cela que la pauvre femme songeait, en remontant vers la rue des Couronnes, et il lui semblait qu'elle n'aurait plus la force de lutter. Elle avait un terrible moment de découragement; elle serrait sa pièce de cinq francs au fond de sa poche. C'était pour faire manger son fils ce soir et demain; mais après? Ce que son mari allait rapporter, elle le devait dans le quartier. Et, dans une dizaine de jours, il faudrait payer le terme:18 quatre-vingts francs!

- Jamais je ne pourrai. Jamais!

Elle gravit péniblement les quatre étages qui menaient à son logement; au moment d'entrer, elle s'arrêta, apeurée. Elle avait entendu marcher. Qui pouvait être là? A cette heure, son fils était à l'école, son mari n'était pas encore revenu de l'atelier. Elle entra cependant et demeura stupéfaite en le voyant qui se promenait d'un pas agité, les poings fermés, le visage tout pâle. Dès qu'il aperçut sa femme, il cria:

Ah! c'est trop, Louise, c'est trop.... Elle tomba sur une chaise, contemplant son mari avec effroi; il reprenait:

- Oui, c'est trop! Je ne t'en avais rien dit, parce que tu étais bien assez malheureuse comme cela,

:

mais je l'avais deviné! Depuis un mois, je savais qu'il ne sortait rien de la maison, pas un sou de marchandises, et je voyais le patron tout soucieux. Enfin, c'est fini. Il nous a réunis aujourd'hui; il nous a dit la situation : il va liquiderl4 pour ne pas faire faillite. Et l'atelier est fermé. Voilà!

La femme restait immobile, n'ayant pas la force de parler. Il eut peur de lui avoir fait mal.

- Pardonne-moi, Louise; je t'ai dit cela trop brusquement. Elle bégaya:

Non, mon ami, non.
Il l'embrassa tendrement et murmura:

Quand je pense que ma pauvre chère femme est forcée de se tuer à la besognels pour gagner notre pain!

En même temps, il se baissait. Il ramassa le carton et l'ouvrit. Il eut alors un ricanement terrible :

- Je comprends! Toi aussi! Ah! nous pouvons nous vanter d'avoir de la déveine !16

Il allait lancer un juron, quand deux petits coups frappés à la porte firent soudainement tomber sa colère.

C'est lui! dit-il très doucement.
- Pas un mot devant lui! dit la mère.

IV

Elle alla ouvrir à son fils, qui revenait de l'école. Pierre Chevillé sauta au cou de sa mère, puis il se précipita vers son père, laissant tomber son sac. – J'ai été premier! criait-il.

C'est beau cela, dit son père en l'embrassant. Tu es un brave petit garçon.

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