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L'enfant ouvrit son sac pour montrer son livret, 17 et en tira en même temps un objet brillant.

Qu'est-ce que cela? demanda vivement son père.

Ça, répondit tranquillement l'enfant, je l'ai trouvé sur le boulevard de Belleville; je serais bien allé le rapporter tout de suite au poste de police; mais il me tardait18 de vous annoncer que j'étais premier.

Bien, dit la mère d'une voix troublée; mets-toi à tes devoirs.

Et elle poussa son fils dans une autre chambre. Déjà son mari s'était emparé de l'objet trouvé par l'enfant: c'était une bourse en mailles d'or. 19 Il l'ouvrit, des pièces d'or roulèrent sur la table; et, tandis que l'enfant commençait ses devoirs, le père et la mère comptèrent deux cent vingt francs.

Ah! si c'était à nous! fit l'ouvrier avec un geste de colère.

Et pourquoi ne serait-ce pas à nous? répliqua la femme, d'une voix sourde. - Que dis-tu?

Range cela. Nous en parlerons quand l'enfant sera couché.

Il s'assit dans un coin, tout hébété, les yeux sombres, n'osant pas regarder sa femme qui préparait le dîner.

Ils mangèrent silencieusement. Comme tous les soirs, l'enfant récita ses leçons avant de s'endormir; ses parents se trouvèrent seuls, auprès du tiroir où Jean Chevillé avait enfermé la bourse. Au bout d'un long moment, il dit:

Femme, cet argent n'est pas à nous!

Elle ne répondit pas d'abord. Un dur combat se livrait en elle; mais aussi la tentation était trop forte. Elle prononça d'une voix farouche:

Tu feras ce que tu voudras, mais réfléchis! Cette bourse est en or; l'argent qu'elle contient appartient donc à des gens riches. Et, pour des gens riches, qu'est-ce que cela, deux cent vingt francs? J'ai perdu soixante francs une fois : me les a-t-on rapportés? Cependant, ils étaient contenus dans un porte-monnaie où se trouvaient mon nom et mon adresse. Une autre fois, j'ai perdu une broche que tu m'avais donnée pour ma fête. Il y avait mes initiales. Nous l'avons réclamée ; l'avons-nous retrouvée? Eh bien, si nous l'avions aujourd'hui, nous pourrions la mettre au mont-de-piété; nous serions sûrs de manger un ou deux jours de plus! Et qu'avons-nous fait pour être ainsi malheureux? Cet argent nous permettrait de nous retourner, 20 de trouver du travail dans de nouvelles maisons. Je ne veux pas que mon enfant souffre! Et le terme! Avec quoi le payeras-tu?

- Tiens!21 Dormons! dit son mari, l'interrompant brusquement.

Ils se couchèrent et dormirent mal.

V

Le lendemain, l'enfant était éveillé le premier et venait les embrasser dans leur lit. Il dit aussitôt:

– Il faut que je me dépêche, si je veux rapporter la bourse avant d'aller à l'école. Le mari et la femme se regardèrent, et rougirent. - Qui, tu as raison, mon enfant, dit la mère.

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Je t'accompagnerai, dit le père. Quelques instants après, ils s'en allaient tous deux. Le père marchait à grandes enjambées, 22 et l'enfant trottinait en poussant de petits cris. Par moments il disait:

- Comme tu as la main chaude, papa!

Le malheureux avait la fièvre. Il songeait à tout ce que sa femme lui avait dit la veille; il allait rapporter cet argent, et il ne savait pas comment ils vivraient la semaine suivante. Au moment où il partait, Louise avait murmuré en l'embrassant:

Va vite. Quand tu reviendras, nous déciderons ce qu'il faut faire.

Ils étaient arrivés devant le commissariat de police. 23 Ils entrèrent, et virent un homme âgé qui causait avec un employé. Jean Chevillé restait auprès de la porte. L'employé, l'apercevant, dit:

Qu'est-ce que vous voulez, vous?

Voici, répondit-il en s'avançant; c'est pour une bourse que le gosse a trouvée hier, sur le boulevard, en revenant de l'école.

Et il remit la bourse à l'employé. Ce dernier, se tournant vers l'homme avec lequel il causait, dit :

- C'est une rude chance!25 La voici!

- Oui, dit l'homme, je reconnais bien la bourse de ma fille.

- Et elle contenait, dites-vous? - Deux cent vingt francs.

L'employé compta la somme, puis rendit le tout en disant:

Voici, M. Davricourt. C'est bien celle-ci.

Jean Chevillé tressaillit. Il connaissait bien ce nom de Davricourt, un des gros fabricants de meu

bles du faubourg Saint-Antoine. Le fabricant lui faisait d'ailleurs un signe.

Attendez-moi, mon ami.

Il signa sur le registre des réclamations, puis sortit avec Jean Chevillé, qui était encore plus pâle que tout à l'heure.

- Mon ami, dit le fabricant, je vous remercie bien vivement d'avoir rapporté cette bourse, car c'est un souvenir auquel ma fille tient26 beaucoup; mais permettez-moi d'en offrir le contenu à votre petit garçon. Vous lui achèterez un livret de caisse d'épargne.”

Enhardi par les manières bienveillantes de M. Davricourt, Jean Chevillé eut l'audace de répondre :

Non, monsieur, pas cela! Ce serait une aumône, et nous n'en avons jamais reçu. Laissez-moi vous demander autre chose.

Faites, mon ami.

Je travaillais chez un de vos concurrents qui a fermé sa maison. Je n'avais guère d'ouvrage; maintenant je n'en ai plus, ma femme est comme moi. Nous ne demandons qu'une chose, travailler!

M. Davricourt dévisagea quelques secondes Jean Chevillé, puis il dit:

Dans une heure, soyez à mon usine. On vous trouvera du travail.

Le brave ouvrier conduisit en courant son fils à l'école; mais avant de se rendre à l'usine, il monta chez lui, bien vite, pour serrer sa femme dans ses bras et lui dire :

C'est notre trésor d'enfant qui nous a sauvés!

Notes grammaticales

EMPLOI DE L'IMPARFAIT

RÈGLE. Nous avons vu (Français pratique, page 124) que l'imparfait est employé:

10 Pour indiquer une action répétée, habituelle. (En anglais, I used to.)

20 Pour exprimer qu'une chose avait lieu au moment où une autre chose est arrivée. (I was doing... when...)

30 En parlant du caractère, des traits distinctifs de personnes ou de choses qui n'existent plus.

40 Quand le fait continuait au moment indiqué dans la phrase. [Le moment n'est pas toujours indiqué d'une manière précise; mais dans ce cas on pourrait ordinairement ajouter les mots à ce moment, alors, sans changer le sens de la phrase.]

ΝοΤΑ. Les terminaisons de l'imparfait dans tous les verbes, réguliers et irréguliers, sont: ais, ais, ait, ions, iez, aient.

Rechercher les verbes qui sont à l'imparfait dans « La Bourse d'Or », et expliquer l'emploi de ce temps.

SUBJONCTIF Au moment de commencer l'étude du subjonctif, il est nécessaire d'indiquer que ce temps a un double caractère:

10 Il est sous la dépendance d'un autre verbe. (Cet autre verbe est quelquefois sous-entendu.)

20 Il renferme un élément de doute, d'incertitude ou de négation.

Nota. La conjonction que n'est pas toujours suivie du subjonctif, comme on le croit généralement. Ce mode dépend entièrement du verbe ou de l'expression qui précède.

EMPLOI DU SUBJONCTIF

On emploie le subjonctif:

10 Après les verbes qui expriment un sentiment, une volonté, un désir, un commandement, un doute. (Exception: après le verbe espérer on emploie le mode indicatif, au lieu du subjonctif.)

Ex. : Je veux, je désire, je doute que vous fassiez cela.

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