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l'autre ? De pareilles critiques ne nous paroissent pas mériter d'être discutées. Malheur à celui qui , en riant de l'extravagance de M. Jourdain , ne se sentiroit pas , en même tems, indigné de la basse escroquerie de Dorante ! Moliere n'a jamais intéressé pour le vice ; mais , fidele observateur de la nature , il a dû nous apprendre qu'un sot, de l'espece de M. Jourdain , toujours entretenu dans sa folie par quelque fripon, à qui elle est utile. Moliere devoit à sa nation la confiance de penser qu'elle n'avoit pas

besoin d'être guidée pour apprécier la conduite de Dorante , et pour mépriser la friponnerie du Gentilhomme escroc. D'ailleurs, la façon dont Madame Jourdain le traite (scenes troisieme , quatrieme, cinquieme et sixieme du troisieme acte) met assez le Spectateur sur la voie de l'indignation que doit exciter ce personnage. Il est vraisemblable que l'humeur des Courtisans sur cette Piece avoit pour principe le rôle infâme de ce Dorante , un de leurs égaux, puisque Moliere lui donne la qualité de Comte , et que M. Jourdain assure ( scene troisieme de ce troisieme acte) que c'est un Seigneur considéré à la Cour, et qui

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parle au Roi , comme je vous parle , ajoute-t-il plaisamment à Madame Jourdain, »

« La tradition nous apprend que chaque Citoyen crut reconnoître son voisin au portrait de M. Jourdain. On alla plus loin ; on voulut que Moliere eût dessiné son caractere d'après un nommé Gandouin, Chapelier insensé , qui avoit dépensé plus de cinquante mille écus avec des Dorantes, et sur-tout avec une fille, à qui il avoic donné une très belle maison à Meudon, et qui après des extravagances plus criminelles, fut enfermé à Charenton. Mais cette anecdote , peu sûre , est très-indifférente au mérite de l'Ouvrage, et l'on n'en fait mention que parce qu'elle est une espece de preuve que du tems du Chapelier il falloit déja , pour imiter nos grands Seigneurs, se piquer de la prodigalité la plus folle pour le vice.... »

« Si le premier acte du Misantrope est la plus heureuse exposition d'un sujet , dans le genre noble, celui du Bourgeois Gentilhomme a le même avantage dans le genre comique et plaisant. Les ridicules des différens Maîtres que la sottise de M. Jourdain rassemble chez lui, y sont peints avec

la

la vérité la plus gaie. Ils servent de relief à celui de ce Bourgeois ridicule dont la bétise naïve et fəlle augmente par degrés, au point de justifier , à bien des égards, l'extravagance du dénouement auquel Moliere a eu recours, pour varier les Intermedes de cet ouvrage. Qui est-ce qui n'a pas

oui parter, de notre tems, d'un jeune Écrivain ( Poinsinet ) chez qui une crédulité sans bornes , et aussi stupide que celle de M. Jourdain , n'exchaoit pas une sorte de talent, et a fourni des scenes aussi bouffonnes que la cérémonie Turque du Bourgeois Genrilhomme ? Tel avoit été , aussi l'Abbé de Saint-Martin de Caën , appelé l'Abbé Malotru, chez lequel trois prétendus Ambassadeurs vinrent de la part du Roi de Siam l'engager à

passer dans ses États, , pour devenir son premier - Mandarin. Les Ambassadeurs furent reçus, très sérieusement, de la part de l'Abbé, qui répondit: à leur truchement, et qui, après les avoir comblés de présens, se préparoit effectivement à partir avec eux, pour aller convertir à la foi chrétienne le Royaume de Siam. C'est , cependant, ce même Abbé qui a embelli les places publiques de Caën de beaucoup de statues , qui fonda une chaire de

Théologie dans la même Ville, et plusieurs prix destinés aux plus habiles Poëtes et Musiciens , et qui avoit fait graver sur sa porte qu’un Citoyen étoit moins pour lui-même que pour la République

Non nobis sed Reipublicæ nati sumus.

Seroit-il aisé de décider lequel étcit le plus crédule de M. Jourdain ou de l'Abbé Malotru? et la Farce des Ambassadeurs de Siam ne donne-t-elle pas à celle du Mufti du Bourgeois Gentilhomme quelque vraisemblance ? »

« Moliere, dans la dixieme scene du troisieme acte de cette Piece , fit le portrait de sa femme ; et il ne paroît pas que leur mésintelligence , déja ancienne alors , ait rien pris sur la tendresse de cet époux, malheureux, au moins, par ses inquiétudes et par le desir de plaire qu'elle avoit.... Rien de si vif, ni de si piquant que ce portrait dialogué.... C'est un art bien sûr de réussir que celui de mêler, ainsi à la fable d'une Piece quelques traits qui, en peignant les Acteurs qui la jouent , augmentent l'illusion du Spectateur! »

LE BOURGEOIS

GENTILHOMME,

COMÉDIE-BALLET,

ENCINQ ACTES, EN PROSE, AVEC DES INTERMEDES , MÊLÉS DE CHANTS

ET DE DANSES,

PAR MOLIERE,

MUSIQUE DE LULLY;

Représentée, pour la premiere fois, devant

le Roi, à Chambord , le 14 Octobre 1670, en Novembre suivant , à Saint-Germainen-Laye, et, ensuite , à Paris, sur le Théatre du Palais-Royal, le 29 du même moise

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