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d'éviter en cette matière les confusions et les exagérations, d'abord pour prévenir toute exigence extérieure qui ne serait pas fondée, puis pour ne pas donner lieu entre concitoyens à d'interminables discussions. La confusion entre ce qui est d'obligation internationale et ce qui est de devoir national nous parait être une des causes pour lesquelles bien des esprits, animés d'ailleurs d'intentions patriotiques, semblent, dans ce domaine, marcher comme sur des parallèles et ne parviennent jamais à se rencontrer. Nous mettrons ce point en plus complète lumière en traitant la question des normes régulatrices de la mesure à observer dans l'organisation de la défense nationale.

3. — Les données initiales du problème de la défense.

L'organisation de la défense nationale est, à un point de vue général, appelée à s'encadrer dans ces trois données initiales : la configuration territoriale du pays, les agressions en perspective, les ressources de la nation.

En ce qui concerne la configuration territoriale, constatons que la Belgique ne possède pas celte unité physique qui cantonne certains pays en de puissantes barrières naturelles. Pays de plaines, généralement sans arêtes vives à ses confins, elle peut être facilement envahie de divers côtés, et fournit, à son tour, de singulières facilités pour l'envahissement de plusieurs Etats voisins. L'Escaut et la Meuse, ces deux grandes artères du pays, sont des fleuves internationaux pouvant servir de bascs naturelles au système de la défense, mais ne réalisant que fort imparfaitement celle-ci.

Nos frontières sont l'æuvre du Congrès de Vienne

de 1815 et de la Conférence de Londres de 1830. Elles ont été tracées dans des vues et selon des convenances où n'a pas dominé sur toute la ligne la préoccupation d'assurer la commode défense du pays par le pays. Le rejet, en 1830, des prétentions de la Belgique sur la Flandre zélandaise lui a enlevé toute garde de la rive gauche de l'Escaut à son embouchure; la privation d'une partie du Luxembourg et du territoire limbourgeois avec Maestricht a affaibli la position défensive du pays sur la Meuse. En adoptant ces délimitations territoriales, la diplomatie a obéi moins à une pensée hostile à la Belgique qu'au désir de ménager les Pays-Bas dont on scindait le territoire, et peul-être au dessein de laisser aux Puissances du Nord et à la Hollande de plus amples éléments de sauvegarde contre les envahissements toujours redoutés de la France. On entendait apparemment que la barrière européenne, qui allait s'abaisser sur la frontière francobelge, pût fonctionner, dans des conditions qui fussent moins à la merci d'autrui, aux bouches de l'Escaut et aux extrémités de la ligne belge de la Meuse. Le cours du temps, en amenant le délabrement des forts hollandais du bas Escaut et le démantèlement de Maestricht et de Luxembourg, ne parait pas avoir donné grand crédit à ces calculs. Bornons-nous à constater, à un point de vue purement rétrospectif, que les lignes tracées par la politique ont affaibli l'échiquier stratégique naturel du pays aux trois extrémités du triangle qui le configure.

En ce qui concerne la nature des agressions éventuelles, il y a lieu d'observer que la Belgique est sur le chemin des armées belligérantes dans un grand nombre d'éventualités de guerre. Par sa position intermédiaire, elle a été constamment le théâtre des luttes d'équilibre

engagées par les Puissances dans l'Europe occidentale. A raison de sa richesse, de sa population, de sa puissance industrielle et commerciale, de son importance comme poste maritime et comme voie de communication entre le Nord et le Midi, elle a été souvent l'enjeu de ces luttes. L'aire où se déploie la rivalité des grands États s'est fort élargie de nos jours. Le siège de leurs compétitions les plus åpres est le domaine colonial dans les autres parties du monde, et les Puissances y ont fort à faire. L'agrandissement territorial en Europe ne semble plus dominer comme autrefois les visées des Puissances occidentales. Les idées belliqueuses et outrancières ont, à ce point de vue, perdu beaucoup de terrain. Il n'en résulte pas que la Belgique puisse faire abstraction de toute éventualité d'agression. Ces éventualités peuvent être de deux espèces correspondant aux deux éléments principaux de notre Constitution internationale. On peut supposer des agressions contre notre existence indépendante. On peut concevoir des atteintes plus ou moins graves portées à notre neutralité, et spécialement des tentatives de forcer le passage du pays ou d'y chercher un point d'appui aux opérations de guerre. Encore que ces deux éventualités puissent ne pas présenter, à un moment donné, un égal caractère de vraisemblance, ni l'une ni l'autre ne doivent être complètement perdues de vue.

Quant aux ressources du pays en hommes et en argent, elles sont considérables. Eu égard à son étendue, la Belgique est un des pays les plus peuples et les plus riches du monde : elle peut certes trouver, dans les limites de ses ressources, les éléments d'une bonne organisation de la défense nationale. Ce n'est pas à dire qu'elle soit tenue d'aller à la limite extrême de ces ressources. Le problème à résoudre consiste plutôt à trouver les meilleurs moyens d'assurer une solide défense du territoire en imposant le moins de charges possibles au pays. D'autre part, l'objectif propre de la défense nationale en Belgique, ainsi que nous allons le constater, n'est pas composé d'éléments qui se transforment avec le développement de la population et avec l'accroissement de la richesse générale. Ce que nous nous bornons à constater ici, c'est qu'il n'existe pas chez nous, au point de vue des ressources en hommes ou en argent, des obstacles qui fassent échec à la constitution d'une solide défense nationale.

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L'objectif de l'organisation militaire de la Belgique n'est pas le même que celui des Puissances qui pratiquent ce que l'on appelle « la grande politique internationale ». Ces Puissances règlent leur état militaire non seulement en prévision de la garde de leur territoire, mais selon les besoins de la mission qu'elles s'attribuent, à un point de vue dominateur, régulateur ou réparateur, dans les affaires européennes ou mondiales. Incessamment préoccupées d'équilibrer leurs forces avec celles de leurs rivaux dans cet ordre, considérant cet équilibre et la combinaison des alliances comme un élément essentiel de leur politique, elles entendent mettre l'état militaire le plus puissant que comportent leurs ressources en hommes et en argent au service de leurs multiples visées, et elles arrivent facilement dans cette voie, en fait d'armements et de budgets de la guerre, à un maximum de saturation.

Le but essentiel de l'état militaire de la Belgique, indépendamment du concours au maintien de l'ordre à l'intérieur, est un but défensif appliqué à un objet nettement défini : la sauvegarde du pays comme État indépendant et perpétuellement neutre.

5. — Le choix des moyens appropriés à la défense.

Le choix des moyens appropriés à la défense du pays appartient à la Belgique. La Commission militaire a rappelé ce point en ces termes dans la résolution votée par elle le 8 janvier 1901 : « La Belgique règle le système militaire du pays dans sa pleine indépendance. »

Cette liberté est légitime. Elle est un corollaire immédiat du droit de souveraineté : tout État autonome est maître dans le choix de ses moyens de défense.

Cette liberté est nécessaire. Comme le faisait observer, dans un discours remarquable prononcé à la Chambre des Représentants le 4 mai 1853, M. de Brouckere, Ministre des Affaires étrangères, « les organisations militaires ne peuvent être identiques. Elles varient avec le sol, la situation politique des États, la nature de la guerre à conduire, l'esprit et le génie de la nation. » Un même système militaire peut avoir des effets fort différents selon la diversité des pays. Chaque État est, dans cet ordre, le juge naturel de ce qui répond le mieux à sa situation.

Cette liberté de décision ne nous est point contestée. Au commencement de notre régime, les quatre Puissances qui avaient élevé en grande partie à leurs frais sur le sol belge une série de fortifications, ont négocié avec le Gouvernement belge la désignation des forteresses qu'il y

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