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auxiliaires, un refuge assuré où le Gouvernement et l'armée forcée à la retraite puissent maintenir la nationalité, en attendant le salut. Mais nous ne pouvons songer, en vue de cette éventualité, à proportionner un des éléments de notre système défensif, l'armée de campagne, aux forces que

l'envahisseur peut être en état de diriger contre nous. Il y aurait impossibilité matérielle à le faire.

En vue de la seconde eventualité, la violation de notre territoire dans un but stratégique, il importe de combiner l'ensemble de nos moyens défensifs de manière à barrer suffisamment le passage sur la ligne marquée par l'artère fluviale de la Meuse, et à contrecarrer d'autre part les opérations des forces qui tendraient à tourner ce barrage, en rassemblant des éléments d'opposition sullisants pour annuler ou changer en détriment l'avantage vraisemblablement recherché par ces opérations. C'est sur ce terrain que le général Brialmont a posé le problème, -- en l'appliquant spécialement à une des hypothèses à examiner, – dans son étude sur la situation militaire de la Belgique. Travaux de défense de la Meuse, publiée en 1882.

Si les places de Liége et de Namur étaient bien constituées, disait l'éminent stratégiste, et si l'armée belge, après avoir complété les garnisons de toutes les forteresses du pays, pouvait mettre en campagne 70,000 hommes de bonnes troupes, la France n'aurait aucun intérêt à traverser la Belgique, parce que la somme des inconvénients résultant de cetle opération dépasserait de beaucoup celle des avantages qu'elle en relirerait (1).

A la thèse si pratiquement saisissable de la balance

(1) LIEUTENANT GÉNÉRAL BRIALMONT, Situation militaire de la Belgique, 1882, p. 215.

des obstacles et de l'insécurité de l'entreprise, le général Brialmont, après l'érection des fortifications de la Meuse, en a substitué une autre qui paraît moins justifiable. C'est la thèse de l'apport prépondérant, appliqué à un des éléments de la défense : l'armée de campagne. Voici comment il s'est exprimé dans un discours prononcé à la Chambre des Représentants le 23 février 1894 :

Notre armée doit être assez forte pour que, en se joignant au belligérant qui respectera notre neutralité, elle lui assure la prépondérance sur celui qui la violera. En vertu de ce principe, l'effectif de l'armée neutre dépend de l'effectif des armées voisines et doit suivre la progression croissante de celles-ci (1).

Dans son discours du 2 mars 1894, le général Brassine, Ministre de la Guerre, a rencontré la thèse nouvelle du général Brialmont et l'a critiquée en ces termes :

Faut-il entendre par là que l'appoint de notre armée doive toujours être assez fort pour rompre l'équilibre des forces totales mises en présence? Personne ne le soutiendra, personne n'y songe du reste.

Des causes de toute nature peuvent d'ailleurs faire varier

(1) Le discours du général Brialmont a été publié avec notes et additions dans une brochure ayant pour titre : Situation militaire de la Belgique en 1894. Le colonel Ducarne a formulé en ces termes à la Commission militaire de 1900 la thèse de l'équivalence de l'armée de campagne à un contre-poids prépondérant : « Ce qui nous importe, c'est de fixer l'effectif de notre armée de campagne de façon que l'envahisseur doive détacher, pour nous contrebattre, des forces telles qu'il se trouve en état d'insériorité vis-à-vis de son adversaire principal sur le théâtre décisif de la lutte. » (Mémoire sur la question des effectifs, p. LIII.)

la proportion relative de ces forces : telles sont les alliances, les opérations stratégiques sur d'autres théâtres, etc.

Il ne peut être question, à mon avis, que des forces mises en action sur le sol belge, par l'un ou l'autre belligérant, dans les circonstances les plus vraisemblables.

Que l'on soutienne, en se plaçant à ce point de vue, qu'il faut à la Belgique une armée suffisante pour compenser, par une aide efficace, au profit du belligérant ami, l'avantaye que son adversaire espère relirer de la violation de notre territoire, et personne n'y contredira. Or, si l'on s'en tient à l'exposé stratégique fait par l'honorable général Brialmont, les opérations qu'il indique comme des plus probables pour mettre notre neutralité en péril sont des passages par l'Ardenne belge et le Grand-Duché de Luxembourg.

Mais les forces qui pourraient franchir ces régions sont relativement limitées à un chiffre que l'on peut évaluer assez approximativement, dans la situation présente, à deux corps d'armée précédés d'une ou deux divisions de cavalerie indépendantes et suivis de quelques troupes de deuxième ligne (Landwehr ou territoriale, chargées des missions secondaires, de la garde des lignes d'étapes, de l'observation des places fortes, etc.).

M. Brialmont. - Cela est très contestable.
M. le lieutenant général Brassine, Ministre de la Guerre.
Vous pouvez le contester.

Messieurs, l'évaluation de ces forces a été faite avec beaucoup de soin, en soupesant toutes les données du problème. Les effectifs des armées belligérantes, les hypothèses de guerre, les théâtres d'opération possibles, les routes utilisables, les ressources de la partie de notre pays à traverser, les lignes ferrées, tout, en un mot, est entré en ligne de compte. Je puis donc affirmer, dans les limites des prévisions humaines, que les forces étrangères qui pourraient violer notre neutralité ne dépasseront pas les chiffres que je viens de citer.

C'est sur ces chiffres, Messieurs, et non sur l'effectif total des armées belligérantes, que nous devons baser la détermination de la force de notre armée de campagne.

Au fond, tous les systèmes qui posent comme criterium du chiffre de notre armée de campagne la puissance éventuelle de cette armée à rompre l'équilibre des forces totales des belligérants en présence, encourent les reproches suivants :

Ils reposent sur une base mouvante, comme le rapport qui leur sert de donnée première.

Ils ne tiennent pas compte de l'influence réciproque considérable que peuvent exercer les uns sur les autres les divers éléments de notre régime défensif. Il semble bien, par exemple, que le barrage de la ligne de la Meuse a eu pour conséquence de réduire considérablement le chiffre des troupes hostiles pouvant, avec utilité, opérer stratégiquement sur notre sol dans l'hypothèse devenue la plus vraisemblable, et, en même temps, de rendre plus faciles et plus sûres les opérations de notre armée de campagne. Il est vrai que la nécessité d'une occupation suflisante des nouveaux forts a été signalée, d'autre part, comme une cause d'augmentation de l'effectif. Mais ce facteur atteste à son tour l'action que peut exercer l’élément matériel de notre système défensif sur l'élément vivant et, partant, l'impossibilité de ne pas faire entrer en ligne de compte les influences signalées.

Chose curieuse! C'est dans le but d'établir un rapport de constante progression entre le chiffre de notre armée et celui des armées de nos voisins que la thèse de l'apport prépondérant a été formulée. Et l'on ne voit pas que cette thèse peut aboutir à une conclusion tout autre, très logique mais fort contraire au but visé par ses auteurs, et qui est celle-ci : plus les forces des concurrents s'égalisent, moins doit être fort le poids appelé à faire pencher la balance.

Après cela, il faut reconnaître que la formule nouvelle du général Brassine, la formule de la compensation d'assistance, est à son tour moins objective et moins facilement justifiable que la première formule du général Brialmont, celle de la balance des obstacles et de l'insécurité de l'entreprise. Celle-ci, en effet, nous fait pénétrer en quelque sorte dans les conseils du belligérant et nous met en présence de l'ensemble de ses calculs militaires concernant non seulement les forces qu'il devra détourner du théâtre principal de la lutte et celles qu'il risque de voir tourner contre lui de la part du neutre et de certains garants, mais tous les inconvénients de multiple nature qui peuvent lui faire perdre l'avantage

de vitesse surtout et de déploiement du front d'armée vraisemblablement recherché dans l'entreprise.

En ce qui concerne l'effectif suflisant de nos troupes de forteresse et de campagne, il y a lieu de remarquer que le chiffre actuel de 140,000 hommes environ a été indiqué par les généraux Pontus et Brassine, anciens Ministres de la Guerre, et que le chiffre de 180,000 homines a été demandé par la Commission militaire de 1901. Dans le premier chiffre, l'armée de campagne entrait pour 70,000 hommes; dans le second, elle figure pour 100,000 hommes. Nous verrons que le dernier chiffre est atteint depuis la loi du 21 mars 1902.

Observons encore que les éléments de notre système

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