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Enfin, on a vu des hommes se chasser comme des bêtes fauves dans un champ de blé. On a vu des combattans blessés et mourans se faire porter en face l'un de l'autre pour s'achever, comme le feraient des boule-dogues. D'autres, armés chacun d'un pistolet chargé, se viser, à bout portant, dans une fosse creusée pour eux; d'autres encore, s'égorger dans un cuvier, avec des rasoirs. Et tout cela

par la sottise on l'iguorance des témoins, ou par le manque de témoins. Leur absence, ou le mauvais choix qu'on en fait, peuvent amener également les plus atroces conséquences.

Au moment de mettre sous presse cette seconde édition, un membre de la chambre des députés me disait qu'une loi sur le duel allait être présentée; qu'il avait trouvé un moyen efficace de l'empêcher, et ce moyen efficace est de poursuivre à toute outrance les témoins, de leur infliger des peines sévères, etc., etc.

Dès lors on verrait notre folle et brave jeunesse ne plus oser refuser son assistance, même à des indifférens, car il y aurait danger réel à être témoin. Assister un ami, l'empêcher d'être assassiné, serait une gloire, un refus serait une lâcheté. Chaque homme s'enorgueillirait d'être assez haut placé dans l'opinion pour qu'on ait osé lui offrir cette pénible et dangereuse charge, et ces témoins s'en feraient honneur, comme nos pères se faisaient honneur d'être seconds, et de se battre au risque d'être tués ou d'avoir la tête tranchée. Il existe encore, tre bonne France, des idées chevaleresques et du courage. Si j'ai tort, si mon député a raison, nous sommes donc bien dégénérés !

J'avais envie de lui rappeler ce paragraphe d'un de nos plus célèbres écrivains ('Jules Janin ), passage sérieux s'il en fut, et qu'on ne peut lire cependant sans sourire:

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« Celui-là est perdu dans le monde de lâches qui n'a

pas le cœur de se battre; car alors les lâches, qui sont sans nombre , font du courage sans dan· ger à ses dépens; celui-là est perdu dans ce monde i où l'opinion est tout , qui ne saura pas acheter

l'opinion d'un coup de feu ou d'un coup d'épée; » celui-là est perdu dans ce monde d'hypocrites et

de calomniateurs, qui ne saura pas se faire raison,

l'épée au poing, des calomnies et surtout des , médisances. La médisance assassine mieux qu'une

épée nue; la calomnie vous brise, bien plus à » coup sûr, que la balle d'un pistolet. Je ne vou» drais pas vivre vingt-quatre heures dans la société, » telle qu'elle est établie et gouvernée , sans le duel.

» Le duel fait, de chacun de nous, un pouvoir

indépendant et fort ; il fait de chaque vie, à part, » la vie de tout le monde ; il prend la justice à l’in

stant où la loi l'abandonne ; seul il punit ce que » les lois ne peuvent pas punir, le mépris et l'in» sulte. Ceux qui ont parlé contre le duel étaient

des poltrons ou des imbéciles; celui qui a parlé » pour et contre était un sophiste et un menteur des » deux parts. Nous ne sommes encore un peu

des peuples civilisés aujourd'hui, que parce que nous avons conservé le duel.

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Et pendant que je me trouvais en belle humeur de faire à mon interlocuteur des citations, j'aurais pu

lui citer ces passages d'autres écrivains non moins distingués.

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« Dans les questions qui se rattachent aux mæurs, il y a plus de sagesse dans les salons que dans les

écoles. Les mains qui peuvent tenir une épée sont » celles qui tiennent le mieux la plume, lorsqu'il

s'agit de cette terrible question du point d'honneur et du duel, qui a au moins coûté à la France autant d'encre

que
de

Sang. » Son honneur de gentilhomme lui a dit qu'il ne fallait

pas

demander à une race d'épée une longanimité et une patience d'injure qui n'est pas » dans son caractère. Les Francs reviennent tou

jours aux armes comme à leur origine. Quand on met le bourreau derrière leur adversaire, on les

excite au lieu de les retenir, car il y deux morts à » braver.

» Et puis, si l'on allait au fond des choses, ne trou· verait-on pas qu'après tout, le duel est un dernier

vestige de cette magistrature personnelle que la ma

gistrature sociale a peu à peu détruite, mais qu'elle » reconnaît encore quelquefois. Le duel, déplora» ble sous tant de points de vue, a été au moins

V

, utile à notre époque, en ce qu'il a seul préservé » notre civilisation de ce débordement de grossiè» reté sous lequel la révolution et la confusion des » rangs menaçaient de l'engloutir. La main sur la » conscience, voudriez-vous affirmer que la cham» bre des députés n'eût pas rétabli le pugilat, si le

duel, maître des cérémonies de la civilisation, » n'avait point été là pour la protéger?»

(Walsh.)

« Il y a long-temps que la controverse sur le duel est épuisée. Tout ce qui en est résulté jus

qu'à présent, c'est que les adversaires du duel ► ont victorieusement démontré la barbarie de ce

préjugé, et que le duel n'en a pas moins continué, comme par le passé, d'exercer son funeste em

pire et de lever sur la société un tribut annuel de » sang et de larmes. La philosophie a fait tout ce

qu'elle pouvait faire : elle a triomphé devant la » raison ; elle a échoué devant la tyrannie du pré

jugé et la force des habitudes. Quelle ressource » reste-t-il donc à celui qui veut tenter encore, en · faveur de l'humanité, quelques efforts utiles ? La » force coërcitive des lois ayant échoué, aussi bien

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