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Notice sur le roman

de

Tristan de Nanteuil.

Il y a bien neuf ans que j'ai ouvert pour la première fois, et je crois le premier depuis bien longtemps, le manuscrit pesant et disgracieux qui contient Tristan de Nanteuil 1). Mon attention avait été attirée de ce côté par une des notes imprimées à la suite de l'histoire de la Poésie provençale de Fauriel 2) qui le désignait comme renfermant Gui de Nanteuil dont je préparais alors l'édition pour le recueil des Anciens poëtes de la France. 11 est bien vrai que l'explicit du ms. en question est ainsi conçu: Explicit de Guy de Nanteul, et il est vrai encore que Guy de Nanteuil ou simplement Guy se lit au haut de la première page de chacun des cahiers dont se compose le volume, mais il n'en est pas moins certain que nous avons affaire à un roman qui continue le véritable Gui de Nanteuil, sans avoir, dans l'état où il nous est parvenu, aucun droit à porter le même titre. La seule façon de légitimer la désignation fournie par le ms., serait de supposer que le roman, dont le début nous manque, contenait originairement le poëme de Gui de Nanteuil dont ce ms. ne nous aurait conservé que la continuation. Pour éviter d'appliquer le même titre à deux ouvrages différents, j'ai pris le parti d'appeler Tristan de Nanteuil, d'après son principal héros, le poëme que je vais faire connaître en détail.

1) Bibl. imp. fonds français 1478, (ancien 7553-5, provenant de Colbert), 335 ff. contenant en moyenne 34 vers par page. Le ms. est complet, comme le prouve la nu mérotation des cahiers, mais il a été copié sur un ms. incomplet.

2) III, 512.

Jahrb. f. rom. u. engl. Lit. IX. 1.

1

Depuis 1859 l'analyse développée et mêlée de nombreuses citations que j'avais faite de ce poëme, est demeurée inédite. Je me suis borné à en communiquer quelques passages à M. Guessard pour les préfaces de Parise la duchesse 1) et de Macaire 2), et à en donner un rapide aperçu dans la préface de Gui de Nanteuil 3). Revenant au même sujet après les neuf ans exigés par la sagesse antique, et le reprenant avec un jugement plus calme qu'autrefois, je me trouve cependant confirmé dans la bonne opinion que j'avais tout d'abord conçue de cette volumineuse composition. Il est vrai que le style en est faible, très faible même, que la versification en est pénible, que le vers n'arrive à sa rime qu'à grand renfort de chevilles, que la fable, considérée au point de vue des vraisemblances, est bien souvent ridicule; mais on ne peut s'empêcher d'admirer certains caractères, de trouver infiniment drôles certaines situations. Gui de Nanteuil, se repentant de la faute qu'il a commise, (et encore pouvait-il croire sa femme morte et par conséquant le péché d'adultère évité!), Tristan si couard, puis si vaillant, Doon si gentilhomme, si prime-sautier, si dévoué à son compagnon, si résigné enfin quand il apprend qu'il est le bâtard de Gui, ont certainement de quoi exciter l'intérêt de ceux qui savent au besoin se faire naïfs. Sans doute, tous ces personnages et d'autres encore, sont tout d'une pièce, ils sont peu nuancés, mais c'est ainsi que le peuple (et on verra bien que Tristan n'a pas été fait pour les raffinés) conçoit ses héros. D'autre part n'est-il pas vrai que des scènes comme celles qui marquent l'entrée de Doon dans Valvenise, ou son entrevue avec saint Gille sont bien faites pour inspirer la plus franche gaîté?

J'ose donc espérer que l'analyse qui suit se laissera lire par ceux-là même qui n'y rechercheront que l'intérêt

1) Parise la duchesse (1861), p. vij—xij.

2) Macaire (1866), p. xvj—xviij ff. cf. Bibl. de l'Ec. des ch. (our la préface de Macaire a d'abord paru), 5o série, V, 499 — 500. 3) Gui de Nanteuil (1861), p. xvij-xxij.

littéraire. Mais Tristan de Nanteuil mérite aussi l'attention à d'autres égards. C'est ce que j'essaierai de montrer par quelques recherches sur les diverses questions que soulève ce poëme. Présentement, pour faciliter au lecteur l'intelligence d'une action où trois ou quatre intrigues sont engagées à la fois, et où par conséquent la narration est sans cesse obligée de passer de l'une à l'autre pour les faire arriver à peu près en même temps à leur dénouement, je crois utile de donner ici par ordre alphabétique les noms des principaux personnages qui figurent dans le roman:

Aiglantine (Ayglantine, Esglantine, Eglantine), femme de Gui de Nanteuil.

Antoine, fils de Ganor et d'Aye.

Aye d'Avignon, femme de Ganor. Déguisée en chevalier, elle paraît dans une grande partie du poëme sous le nom de Gaudion.

Beuves, fils de Tristan de Nanteuil et de Florine.
Blanchandine, fille de Galafre. Plus tard, changée

-

en homme, elle prend le nom de Blanchandin.
Clarinde, compagne d'Honorée.

Clarinde, fille du soudan, femme de Blanchandin.
Clarisse, épouse de Persant, amante de Tristan.

Doon, bâtard de Nanteuil, fils de Gui de Nanteuil et d'Honorée.

Florine, seconde femme de Tristan.

Galafre, roi d'Ermenie.

Ganor, roi d'Aufalerne, sarrazin converti.

Garnier, duc de Valvenise, cousin d'Aiglantine, mari d'Honorée.

Gaudion, voir Aye.

Grevesson, appelé Garsion avant son baptême, fils de Tristan et de Clarisse.

Gui, duc de Nanteuil, fils de Garnier de Nanteuil et d'Aye d'Avignon.

Honorée, fille de Margafier; amante de Gui de Nanteuil, puis femme de Garnier de Valvenise.

Macaire de Lausane, traître.

Margafier, roi de Rochebrune.

Marie, fille de Clément, l'hôte de Doon à Valvenise.
Melior, femme d'un comte de Pouille.

Morinde, fille du soudan de Babiloine.

Persant, fils d'Hervieu de Lyon, traître. Son père figure avec la même qualité dans Gui de Nanteuil. Raimon, fils de Tristan et de Blanchandine.

Richer, fils de Ganor et d'Aye.

Saint Gille, fils de Blanchandin et de Clarinde.
Tristan, fils de Gui de Nanteuil et d'Aiglantine.

Le commencement manque et le ms. débute ainsi:

Rouge or ne blanc argent n'y vault ne ce ne quoy,
Car leur vivre est failli, dont mourir les falloy.

Esglantine reclame la sainte digne loy:

«Ay! dist elle, Tristan, beau doulx fieulx, je vous voy
« Mourir devant mes yeulx, je prye à Dieu le roy
«Que secourir nous veulle, car bien prier [l']en doy.
«Dieu! que je feusse lye et plaine d'esbanoy
«Se tant peusse vivre sans orguilleux desroy,
«Que vo gent corps veïsse poursuir le tournoy!»>
Ainsy dist la duchesse qui fut en povre ploy.
De LX. qu'i furent ne furent mès que troy:
C'est Guion de Nanteul et ses cousins Geuffroy,
Et Tristan ly petis, Esglantine à par soy,
Car ses deux chamberieres furent mortes endoy.
«Helas! se dist Guion, je ne vivrai c'un poy
«Puis que Jhesus ne veult avoir pitié de moy!»

Se Guyon fut dolant, drois est que lui anoye.
Son enffant1) ceurt baiser en disant: «Je vouldroye
«Que vous et le mien fils, qui cy fut nés sans joye
«Feussiés drois à Paris ou à Rains ou à Roye,
«Et je feusse noyés en mer qui peu est coye.
«Et se je (l. ne) vous enmene, à Dieu prier vouldroye,
«Que ja n'eusse pardon quant mestier en aroye.

Sire, dist Esglantine, à moy n'acouteroye

«La monte d'un bouton s'avecquez vous mouroye,
«Mais que mon fils Tristan peüst aller sa voye,
«Et qu'encore tenist la terre qui est moye.»>
Lors le courut baiser et dessus luy s'appoye.
Là cuida bien mourir, car le ceur lui desvoye;

1) Lisez sa femme, à cause du vers qui suit.

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R

Mais au fils de la Vierge parfaictement deproye
Que secourir le veulle et mectre à droite voye.
Or oyés le miracle que Dieu qui tout ravoye
Fist pour le duc Guyon et la duchesse quoye,

Seigneurs, or escoutés, pour Dieu qui tout créa,
Miracle souffisant qui oir le voudra.

Ainsy que la duchesse et Guy mourir cuida (v)
Ungs oraiges de mer à celle heure leva;

Plus grans et plus orribles ceste heure commança
Que n'ot fait à nul jour puis que Guyon vint là.

Cet orage entraîne le navire à plus de deux cent lieues en mer. Mais il se calme enfin: «Je crois que «Dieu veut nous sauver », dit Gui de Nanteuil à sa femme Aiglantine1). Puis prenant son enfant âgé de quatre mois, et l'embrassant: «Hé Tristan!» dit-il, «si nous sortons de péril je vous confierai à une si bonne nourrice que votre corps en grandira». A ce moment il aperçoit une tour si haute qu'à midi son ombre avait sept lieues de long: c'était la tour qu'Abel fonda jadis en Babiloine: Ne vous effrayez plus », dit le duc à Aiglantine, «je vais aller à terre chercher des victuailles dont vous avez bon besoin, car depuis hier au matin nous n'avons pain ni blé. Je saurai où nous sommes et combien il y a jusqu'à Aufalerne 2); je reviendrai bientôt ». Le navire aborde; Gui embrasse sa femme et son fils et s'achemine vers la ville. Mais pendant ce temps survient un marchand Sarrazin. «Sire», lui dit Aiglantine, «par le Dieu «qui mourut pour notre salut, à qui est ce château » ? Le Sarrazin, voyant qu'elle était chrétienne, la fait enlever malgré ses pleurs, afin de la vendre au soudan de Babiloine. Comme dernière grâce, elle lui demande de lui laisser son enfant, mais le marchand repousse sa prière:

1) Le ms. donne Ayglantine et Esglantine. Je choisis la première de ces deux formes qui est plus près de l'étymologie et qui d'ailleurs est celle qu'offre Gui de Nanteuil.

* Aufalerne est dans Aye d'Avignon et Gui de Nanteuil la ville de Ganor, roi Sarrasin qui selon ces deux romans, est le second mari de la belle Aye. Il paraît, d'après les paroles de Gui, qu'il s'était embarqué pour Aufalerne lorsque la tempête le surprit.

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