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mais en feuilles, où la verdure déborde, où il y a en deux ou trois matinées inondation presque subite de verdure, est admirablement rendu:

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a 3 mai. Jour réjouissant, plein de soleil, brise tiède, parfums dans l'air; dans l'âme, félicité. La verdure gagne à vue d'æil; elle s'est élancée du jardin dans les bosquets, elle domine tout le long de l'étang; elle saute, pour ainsi dire, d'arbre en arbre, de hallier en hallier, dans les champs et sur les coteaux, et je la vois qui a déjà atteint la forêt et commence à s'épancher sur son large dos. Bientôt elle aura débordé aussi loin que l'æil peut aller, et tous ces grands espaces clos par l'horizon seront ondoyants et mugissants comme une vaste mer, une mer d'émeraude. Encore quelques jours et nous aurons toute la pompe, tout le déploiement du règne végétal. »

Et le moment où tout ce qui d'abord n'était que fleur sans feuille n'est plus que germe et feuillage, où les amours des végétaux ont cessé, et où la nutrition du fruit commence:

(( 22 mai. Il n'y a plus de fleurs aux arbres. Leur mission d'amour accomplie, elles sont mortes, comme une mère qui périt en donnant la vie, Les fruits ont noué, ils aspirent l'énergie vitale et reproductrice qui doit mettre sur pied de nouveaux individus. Une génération innombrable est actuellement suspendue aux branches de tous les arbres, aux fibres des plus humbles graminées, comme des enfants au sein maternel. Tous ces germes, incalculables dans leur nombre et leur diversité, sont là suspendus entre le ciel et la terre dans leur berceau, et livrés au vent qui a la charge de bercer ces créatures. Les forêts futures se balancent imperceptibles aux forêts vivantes. La nature est tout entière aux soins de son immense maternité. »

Quoique voué de cœur à la Bretagne qu'il appelle la bonne contrée, l'enfant du Midi se réveille parfois en Guérin; Mignon se ressouvient du ciel bleu et du pays où les oliviers fleurissent. L'hôte de la Chênaie ne se fait pas illusion sur ces magnificences et ces beautés silvestres, bocagères, qui sont toujours si près, là-bas, de redevenir sèches et revêches; la Chênaie, la Bre

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tagne tout entière « lui fait l'effet, dit-il, d'une vieille bien ridée, bien chenue, redevenue par la baguette des Fées jeune fille de seize ans et des plus gracieuses. » Mais sous la jeune fille gracieuse, la vieille, à de certains jours, reparaît. En plein juin, la belle saison un matin s'en est allée on ne sait où ; le vent d'ouest a tout envahi comme un pasteur humide chassant devant lui ses innombrables troupeaux de nuages; à la verdure près, c'est l'hiver, avec l'affligeant contraste de plus; et même quand il y a splendeur, l'été, jusque dans ses jours de solennité, a toujours, il le sent, « quelque chose de triste, de voilé, de borné. C'est comme un avare qui se met en frais ; il y a de la ladrerie dans sa magnificence. Vive notre ciel de Languedoc si libéral en lumière, si bleu, si largement arqué! » Ainsi s'écrie ces jours-là presque en exilé celui qui ressonge à son doux nid du Cayla et à la Roche d'Onelle. Dans ses excursions par le pays et quand il traverse les landes, c'est bien alors que la nature lui apparaît maigre et triste, en habit de mendiante et de pauvresse; mais pour cela il ne la dédaigne : il a fait sur ce thème des vers bien pénétrants et où l'âpreté du pays est rendue au vrai; il la comprend si bien, cette âpreté, il la serre de si près qu'il en triomphe. Comme cette Cybèle de l'Hymne homérique qui se présenta d'abord à de jeunes filles assises au bord du chemin, sous le déguisement d'une vieille femme stérile, et qui ensuite redevint soudainement la féconde et glorieuse Déesse, la Nature bretonne finit par livrer à Guérin tout ce qu'elle contient : s'il l'a méconnue un moment, il s'en repent vite, et elle lui pardonne; elle cesse de paraitre ingrate à ses yeux, elle redevient aussi belle qu'elle peut l'être: la lande elle-même s'anime, se revêt pour lui, dans ses moindres accidents, de je ne sais quel charme.

C'est en vers qu'il dit ces dernières choses, et c'est pour cela que je ne les cite pas. Les vers de Guérin en effet sont naturels, faciles, abondants, mais inachevés. Il use habituellement et de préférence d'un vers que je connais bien pour avoir essayé en mon temps de l'introduire et de l'appliquer, l'alexandrin familier, rompu au ton de la conversation, se prêtant à toutes les sinuosités d'une causerie intime. « Ta poésie chante trop, écrivait-il à sa sour Eugénie, elle ne cause pas assez. » Il se garde de la strophe comme prenant trop aisément le galop et emportant son cavalier; il ne se garde pas moins de la stance lamartinienne comme berçant trop mollement son rêveur et son gondolier. Il croit qu'on peut tirer grand parti de ce vers alexandrin qui, bien manié, n'est pas si roide qu'il en a l'air, qui est capable de bien des finesses et même de charmantes négligences. Toute cette théorie me paraît juste, et elle est la mienne aussi. C'est dans l'application seulement que Guérin se trouve en défaut comme nous-même nous avons pu l’être, mais il l'est plus qu'il ne le faudrait et beaucoup trop; il s'en remet surtout trop au hasard, et l'on peut dire de lui ce qu'il dit d'un autre de ses amis, que cela s'en va de chez lui comme l’eau d'une fontaine. Il a des vers de détail très-heureux, très-francs, mais sa phrase traîne, s'allonge, se complique prosaïquement; il ne sait pas assez la couper, l'arrêter à temps, et, après un certain nombre de vers accidentés, irréguliers, redonner le ton plein et marquer la cadence. Le nom de Brizeux, le poëte breton, se rapproche naturellement de celui de Guérin, le paysagiste breton. Guérin avait dû lire la Marie de Brizeux, et je ne vois pas qu'il en parle. Il ne faut rien exagérer : cette gentille Marie, dans son premier costume, n'était qu'une petite paysanne à l'usage et à la mesure de Paris. Ce n'est que plus tard que Brizeux a songé tout de bon à se faire Breton; dans le poëme de lui qui porte ce titre, les Bretons, il a réussi

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dans deux ou trois grands et vigoureux tableaux; l'ensemble manque d'intérêt, et le tout est dénué de charme. Je ne parle pas des divers recueils qui ont suivi et qui, sauf quelques pièces assez rares, ne sont que les produits ingrats et de plus en plus saccadés d'une veine aride et tarie. Or ce qu'avait surtout Guérin, c'est le jet, c'est la veine, c'est le charme, c'est la largeur et la puissance : l'auteur du Centaure est d'un autre ordre que le discret amoureux de Marie. Mais Brizeux, en vers, est artiste, et Guérin ne l'est pas assez. Brizeux a la science du vers, et s'il fait trop peu courir sa source, si, pour de bonnes raisons, il ne la déchaine jamais, s'il n'a jamais ce que le généreux poëte Lucrèce appelle le magnum immissis certamen habenis, la charge à fond et à bride abattue, du moins il ramène toujours les plis de sa ceinture, il a des manières habiles et charmantes de l'agrafer.

En 1833, Guérin, ce Breton d'adoption et qui était alors bien plus Breton de génie et d'âme que Brizeux, vivait donc en plein de cette vie rurale, reposée, poétique et chrétienne, dont la séve montait à flots dans son talent et s'épanchait avec fraîcheur dans ses pages secrètes. Il avait ses troubles, ses défaillances intérieures, je le sais : nous reviendrons, au moins pour l'indiquer, sur ce côté faible de son âme et de sa volonté; son talent, plus tard, sera plus viril en même temps que sa conscience moins agitée; ici il est dans toute sa fleur délicate d'adolescence. Il y eut un moment unique où toutes les nuances étaient observées, où les adorations s'unirent et se confondirent. Que l'on se figure, à la Chênaie, qui s'appelait encore une maison sainte, le jour de Pâques de cette anneé 1833, le 7 avril, une matinée radieuse, et ce qui s'y passait une dernière fois de touchant. Celui qui était encore l'abbé de La Mennais célébrait dans la chapelle la messe pas

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cale, - sa dernière messe (1),-et y donnait de sa main

у la communion à de jeunes disciples restés fidèles, et qui le croyaient fidèle aussi : c'étaient Guérin, Élie de Kertangui, François du Breil de Marzan, jeune poëte fervent, tout heureux de ramener à la sainte table une recrue nouvelle, un ami plus âgé de dix ans, Hippolyte de La Morvonnais, poëte lui-même. Il y avait en ce moment à la Chênaie, ou il allait y venir, quelques hommes dont la rencontre et l'entretien donnaient de pures joies, l'abbé Gerbet, esprit doux et d'une aménité tendre, l'abbé de Cazalès, caur affectueux et savant dans les voies intérieures; - d'autres noms, dont quelques-uns ont marqué depuis en des sciences diverses, Eugène Boré, Frédéric de La Provostaie : c'était toute une pieuse et docte tribu. Qui eût dit alors à ceux qui se groupaient encore autour du maître, que celui qui venait de leur donner de sa main la communion ne la donnerait plus à personne, qu'il la refuserait lui-même à tout jamais, et qu'il allait avoir bientôt pour devise trop vraie un Chêne brisé par l'orage, avec cette légende altière : Je romps et ne plie pas? une devise de Titan, à la Capanée ! Oh! si l'on nous l'eût dit, quel frisson eût passé dans nos veines! écrivait l'un d'eux. Mais pour nous qui n'avons ici qu'à parler de littérature, il est impossible de ne pas noter un tel moment mémorable dans l'histoire morale de ce temps, de n'y pas rattacher le talent de Guérin, de ne pas regretter que l'éminent et impétueux esprit qui couvait déjà des tempêtes n'ait pas fait alors comme le disciple obscur, caché sous son aile,

pas ouvert son coeur et son oreille à quelques sons de la flûte pastorale; qu'au lieu de se déchaîner en idée sur la société et de n'y voir qu'enfer, cachots,

qu'il n'ait

(1) Non pas la toute dernière messe qu'il ait dite, mais la dernière qu'il ait célébrée au temps de Pâques. Je crois que l'assertion, ainsi modifiée et entendue, est exacte.

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