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marbre antique, comme un chour charmant de demiconfidences à moitié voilées, et ce qu'on en saisissait au passage faisait vivement désirer le reste. Il y eut dès lors dans la jeunesse toute une école choisie, une génération éparse d'admirateurs qui se répétaient le nom de Guérin, qui se ralliaient à cette jeune mémoire, l'honoraient en secret avec ferveur, et aspiraient au moment où l'ouvre pleine leur serait livrée, où l'âme entière leur serait découverte. Vingt ans se sont écoulés depuis, et des difficultés, des scrupules, des pudeurs de toute sorte, et de la nature la plus respectable, avaient retardé l'accomplissement du veu formé au nom de l'art par l'amitié. Guérin avait déjà eu le temps d'être imité par d'autres poëtes, qui semblaient tout originaux de cette imitation, et lui-même il n'était pas publié et mis en lumière. Dans l'intervalle cependant, il y a cinq ans de cela, avaient paru, mais sous la réserve encore d'une demi-publicité, les Reliques d'une sæur du poëte, Eugénie de Guérin, son égale, sinon sa supérieure en talent et en âme (1). Le désir de connaître et de posséder enfin les Euvres complètes du frère s'en était accru et comme irrité. Nous avons le plaisir d'annoncer qu'elles vont paraître; toutes les feuilles imprimées sont sous mes yeux; des amis fidèles en ont trié et préparé la matière; et le savant et poétique antiquaire, M. Trébutien, y appliquant son soin comme un moine fervent du MoyenAge eût fait à l'écriture et à l'enluminure d'un saint missel, trésor de son abbaye, en a procuré l'édition.

Rien n'était exagéré dans la première impression reçue en 1840; tout aujourd'hui se justifie et se confirme; l'école moderne compte bien en effet un poëte, un paysa

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(1) Voici le titre exact de ce volume : Eugénie de Guérin : Reliquide; publié par Jules Barbey d'Aurevilly et G.-S. Trébutien. Caen, imprimerie de Hardel, 1855, avec cette note : « Ce volume, tiré à petit nombre, ne se vend pas. » - - J'en ai parlé au tome XII des Causeries.

giste de plus. J'ai besoin tout d'abord de le rapporter à son vrai moment, à ses vraies origines. C'est en 1833 que Maurice de Guérin, qui n'était alors que dans sa vingt-troisième année, commença de développer et d'épanouir dans le cercle de l'intimité cette première fleur de sentiment, qui nous est montrée seulement aujourd'hui et qui va nous rendre tout son parfum. Né le 5 août 1810, il appartenait à cette seconde génération du siècle, lequel n'avait plus deux ou trois ans, mais bien dix ou onze lorsqu'il produisait cette volée nouvelle des Musset, des Montalembert, des Guérin; je joins exprès ces noms. Né sous le beau ciel du Midi, d'une ancienne famille noble et pauvre, Maurice de Guérin, rêveur dès l'enfance, fut tourné de bonne heure vers les idées religieuses et inclina, sans effort, à la pensée de l'état ecclésiastique. Il n'avait pas douze ans, lorsque dans les premiers jours de janvier 1822, il sortait pour la première fois, pauvre oiseau exilé, de ses tourelles du Cayla, et arrivait à Toulouse pour y faire ses études, je crois, au petit séminaire. Il les vint terminer à Paris au Collége Stanislas. C'est au sortir de là, après avoir hésité quelque temps, après être retourné dans sa famille, y avoir revu ses sæurs, et les amies de ses seurs, que troublé, sensible et même, on le devine, secrètement blessé, il alla chercher à la Chênaie du repos, un oubli, plus encore qu'il n'y apportait une vocation religieuse, bien traversée déjà et bien incertaine.

Il avait aimé, il avait pleuré et chanté ses peines pendant une saison passée dans son beau Midi, la dernière avant son départ pour la Chênaie. Témoin ces vers datés de la Roche d'Onelle, qui se rapportent à l'automne de 1832 :

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Les siècles ont creusé dans la roche vieillie
Des creux où vont dormir des gouttes d'eau de pluie;

Et l'oiseau voyageur, qui s'y pose le soir,
Plonge son bec avide en ce pur réservoir.
Ici je viens pleurer sur la roche d’Onelle
De mon premier ainour l'illusion cruelle;
Ici mon cæur souffrant en pleurs vient s'épancher...
Mes pleurs vont s'amasser dans le creux du rocher...
Si vous passez ici, Colombes passagères,
Gardez-vous de ces eaux : les larmes sont amères.

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Un jeune Grec, disciple de Théocrite ou de Moschus, n'eût pas mieux dit que ce jeune Lévite qui semblait en quête d'un apôtre.

Il arriva à la Chênaie à l'entrée de l'hiver; il y était le jour de Noël 1832; il avait trouvé son asile. La Chênaie, « cette sorte d'oasis au milieu des steppes de la Bretagne, » où, devant le château, s'étend un vaste jardin coupé par une terrasse plantée de tilleuls avec une toute petite chapelle au fond, était le lieu de retraite de M. de La Mennais, de M. Féli (comme on l'appelait dans l'intimité); et il avait près de lui, d'habitude, quatre ou cinq jeunes gens qui, dans cette vie de campagne, poursuivaient leurs études avec zèle, selon un esprit de piété, de recueillement et d'honnête liberté. L'heure à laquelle Guérin y arriva était des plus mémorables, des plus décisives pour le maître; on peut le dire avec certitude et précision, aujourd'hui que l'on a lu la Cor

a respondance intime de La Mennais durant ce temps. Ce grand et violent esprit, qui ne se pouvait reposer que dans des solutions extrêmes, après avoir tenté l'union publique du Catholicisme et de la Démocratie, et l'avoir prêchée dans son journal d'un ton de prophète, s'était vu forcé de suspendre la publication de l'Avenir; il avait fait le voyage de Rome pour consulter l'autorité suprême; il en était revenu, ménagé personnellement, mais très-nettement désapprouvé, et avait paru se soumettre; il se croyait peut-être même sincèrement soumis, tout en méditant déjà et en roulant des pensées de

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vengeance et de représailles. M. de La Mennais, qui était tout un ou tout autre, sans aucune nuance, offrait le plus étrange contraste dans sa double nature. Tantôt et souvent il avait ce que Buffon, parlant des animaux de proie, a appelé une âme de colère, tantôt et non moins souvent il avait une douceur, une tendresse à ravir les petits enfants, une âme tout à fait charmante; et il passait de l'une à l'autre en un instant. Le voile qui s'est dé. chiré depuis, et qui a laissé voir le fond orageux et mouvant de ses doctrines, n'était qu'à peine soulevé alors. Aucun de ceux qui ont connu et aimé M. de La Mennais, en ces années de passion douloureuse et de crise, à quelque point de vue qu'on se place, n'ont, ce me semble, à en rougir ni à s'en repentir. Il avait tenté une conciliation, impossible, je le veux, mais la plus élevée, la plus faite pour complaire à de nobles cours, à des imaginations généreuses et religieuses. Averti qu'il se trompait et qu'il n'était pas avoué, il s'arrêtait devant l'obstacle, il s'inclinait devant l'arrêt rendu; il souffrait, il se taisait, il priait. Quand on le voyait de près par moments, on aurait dit qu'il était en danger de mourir. Un jour (le 24 mars 1833), étant assis derrière la chapelle sous les deux pins d'Ecosse qui s'élevaient à cet endroit, il avait pris son bâton et dessiné une tombe sur le gazon, en disant à l'un de ses disciples qui était près de lui : « C'est là que je veux reposer;

mais point de pierre tumulaire, un simple banc de gazon. Oh! que je serai bien là! » S'il était mort, en effet, à cette heure ou dans les mois qui suivirent, s'il s'était brisé dans sa lutte intérieure, quelle belle et intacte mémoire il eût laissée! Quelle renommée de fidèle, de héros et presque de martyr! Quel mystérieux sujet de méditation et de rêverie pour ceux qui aiment à se prendre aux grandes destinées interrompues!

Mais il ne s'agit ici de lui qu'en ce qui touche Mau

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rice de Guérin. Celui-ci, tout admirateur et prosélyte qu'il était alors, ne devait subir qu'en la traversant cette influence de La Mennais; un an ou deux après, il en était totalement affranchi et délivré ; s'il s'émancipa par degrés de la foi, s'il se laissa bientôt gagner à l'esprit du siècle, ce ne fut pas à la suite du grand déser

à teur, mais à sa propre manière, et il erra dans sa propre voie; en 1835, il n'était plus le disciple de personne ni d'aucun système. Après trois années d'une vie indépendante et toute parisienne, aux approches de la mort, les siens eurent la consolation de le voir redevepir chrétien.

Mais s'il devait s'affranchir par l'intelligence, il appartenait bien radicalement à ce monde de la Chênaie par la sensibilité, par les impressions profondes, par les premiers et sincères témoignages du talent: tellement que, dans la perspective littéraire du passé, il s'y vient placer comme une figure dans son cadre, en s'en détachant; il en est et en demeurera dans l'avenir le paysagiste, le peintre, le véritable poëte. A côté de ces noms éclatants de Montalembert, de Lacordaire, qui résonnaient comme des trompettes au dehors, il y avait là, qui l'aurait cru ? dans cette maison de silence et de paix, un jeune homme obscur, timide, que La Mennais, distrait par ses visions sociales apocalyptiques, ne distingua jamais des autres, à qui il ne supposait que des facultés très-ordinaires et qui, dans ce même temps où le maître forgeait sur son enclume ces foudres qu'on appelle les Paroles d'un Croyant, écrivait, – lui, - des pages intimes beaucoup plus naturelles, plus fraîches, - tranchons le mot, plus belles, - et faites pour toucher à jamais les âmes éprises de cette vie universelle qui s'exhale et se respire au sein des bois, au bord des mers.

Guérin est arrivé à la Chênaie en hiver, au coeur de

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