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lorsque ces saintes prières sont suivies d'un bon succès, on ne manque point d'en rendre grâces à Dieu, avec une particulière reconnoissance.

Aussi le maître céleste, quand ses apôtres le supplient de leur enseigner à prier Dieu, voulant instruire toute l'Eglise en leur personne, nous apprend à lui demander que son nom soit en effet sanctifié en nous par notre bonne vie, que son règne à qui tout est soumis arrive bientôt, que sa volonté s'accomplisse en nous comme dans le ciel, et que notre pain de tous les jours, c'est-à-dire, la nourriture nécessaire aux esprits et aux corps, nous soit donnée par sa libéralité.

Comme nous lui demandons les biens dont nous avons besoin, nous le prions pareillement de nous délivrer des maux que nous devons craindre : nous le conjurons de ne nous pas laisser succomber à la tentation, et de nous délivrer du mal, c'est-à-dire, de nous défendre à jamais du péché, qui est le seul mal véritable et la source de tous les autres. Cette délivrance emporte avec soi la persévérance finale; et l'Eglise s'en explique ainsi dans cette prière qu'elle fait faire à tous ses ministres, et qu'elle propose à tous les fidèles dans la communion : « Faites, Sei»gneur, que je demeure toujours attaché à vos com» mandemens, et ne souffrez pas que je sois jamais » séparé de vous ».

L'Orient conspire avec l'Occident dans ces demandes; et il y a plus de mille ans que les défenseurs de la grâce ont rapporté cette prière de la Liturgie attribuée à saint Basile : « Faites bons les méchans, >> conservez les bons dans la piété; car vous pouvez

» tout, et rien ne vous contredit; vous sauvez quand » vous voulez, et il n'y a personne qui résiste à votre » volonté (1) »,.

C'est cette toute-puissance de la volonté de Dieu opérante en nous, qui a encore formé cette oraison du sacrifice : « Forcez nos volontés, même rebelles, » à se rendre à vous »; non que nous soyons justifiés et sauvés malgré nous, mais parce que Dieu rend nos volontés soumises, de rebelles qu'elles étoient, et qu'il leur fait aimer ce qu'elles haïssoient auparavant. En faisant passer la volonté du mal au bien, selon l'expression de saint Bernard, il ne force pas la liberté, mais il la redresse et la perfectionne. C'est le Seigneur qui dirige les pas de l'homme, mais c'est en faisant que l'homme entre librement dans la voie. Apud Dominum gressus hominis dirigentur, et viam ejus volet (2). C'est Dieu qui tire l'ame après lui; mais c'est en faisant qu'elle suive cet attrait avec toute la liberté de son choix..

Qu'on ne s'imagine donc pas que la puissance de la grâce détruise la liberté de l'homme, ou que la liberté de l'homme affoiblisse la puissance de la grâce. Peuton croire qu'il soit difficile à Dieu, qui a fait l'homme libre, de le faire agir librement, et de le mettre en état de choisir ce qui lui plaît. L'Ecriture, la tradition, la raison même nous enseignent que toute la force que nous avons pour faire le bien vient de Dieu, et notre propre expérience nous fait sentir que nous ne pouvons que trop nous empêcher de faire le bien si nous voulons. Il n'arrive même que trop souvent

(1) Petr. Diacon. ad S. Fulgent, de Incarn. et Gratia Christi. (2) Ps. XXXVI. 23.

que nous résistons actuellement aux grâces que Dieu nous donne, et que nous les recevons en vain (1). Mais quelque pouvoir que nous sentions en nous de refuser notre consentement à la grâce, même la plus efficace, la foi nous apprend que Dieu est toutpuissant, et qu'ainsi il peut faire ce qu'il veut de notre volonté, et par notre volonté. Quand donc il plaît à la miséricorde toute - puissante de JésusChrist, de nous appeler de cette vocation que saint Paul nomme selon son propos (2), c'est-à-dire, selon son décret, les morts mêmes entendent sa voix et la suivent. Les liens par lesquels sa grâce nous attire, nous paroissent aussi doux et aussi aimables que les chaînes du péché nous deviennent pesantes et honteuses, «<et la suavité du Saint-Esprit fait que ce

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qui nous porte à l'observance de la loi, nous plaît » davantage que ce qui nous en éloigne (3) ».

-Par là nous pouvons entendre en quelque manière comment la grâce s'accorde avec le libre-arbitre, et comment le libre-arbitre coopère avec la grâce. La grâce excite la volonté, dit saint Bernard, en lui inspirant de bonnes pensées ; elle la guérit en changeant ses affections; elle la fortifie en la portant aux bonnes actions; et la volonté consent et coopère à la grâce en suivant ses mouvemens. Ainsi, ce qui d'abord a été commencé dans la volonté par la grâce seule, se continue et s'accomplit conjointement par la grâce et par la volonté; mais en telle sorte que tout se faisant dans la volonté, et par la volonté, tout vient cependant de la grâce; totum quidem hoc, et (1) II. Cor. VI. I. — (2) Rom. VIII. 28. (3) S. Aug lib. de Spiritu et littera, cap. xxix, n. 51; tom. x, col. 114.

totum illa; sed ut totum in illo, sic totum ex illå (1).

Dieu nous inspire les saintes prières, avec autant d'efficace qu'il opère en nous les bonnes œuvres. Quand saint Paul dit que le Saint-Esprit prie en nous (2), les saints Pères interprètent, qu'il nous fait prier en nous donnant tout ensemble, avec le désir de prier, l'effet d'un si pieux désir, impartito orationis affectu et effectu (5); et l'Eglise, bien instruite de cette vérité, demande aussi pour être exaucée, que Dieu lui fasse demander ce qui lui est agréable.

C'est donc Dieu qui nous fait prier, avec autant de pouvoir qu'il nous fait agir; il a des moyens certains de nous donner la persévérance de la prière, pour nous faire obtenir ensuite celle de la bonne vie. Il a su, il a ordonné, il a préparé devant tous les temps ces bienfaits de sa grâce: il a aussi connu ceux à qui il les préparoit par son éternelle miséricorde et par un amour gratuit. Il faut poser pour fondement, qu'il n'y a point d'injustice en Dieu, et que nul homme ne doit sonder ni approfondir ses impénétrables conseils. Tout le bien qui est en nous vient de Dieu, et tout le mal vient uniquement de nous. «< Dieu couronne ses dons dans ses élus, en cou>> ronnant leurs mérites (4) » ; et il ne punit les réprouvés que pour leurs péchés, qui sont l'unique cause de leur malheur. C'est par-là que nous apprenons qu'en concourant avec la grâce, par une humble et fidèle

(1) S. Bern. lib. de Gratia et libero Arbitrio; cap. xiv, n. 47; tom. I, col. 622.-(2) Rom. viu. 26. n, 16; tom. 11, col. 720,

Arbit.

· (3) Ep. S. Aug. cxxiv, ad Sixtum,

(4) S, Aug. ibid. n. 19; et de Grat. et lib.

cap. v1, n. 15; tomɩ. x, col. 726,

coopération, nous devons, avec saint Cyprien et saint Augustin, attribuer à Dieu tout l'ouvrage de notre salut, ut totum detur Deo, et nous abandonner à sa bonté avec une entière confiance, persuadés, avec le même saint Augustin, que nous serons dans une plus grande sûreté, si nous donnons tout à Dieu, que si nous nous confions en partie à lui, et en partie à nous; tutiores igitur vivimus, si totum Deo damus; non autem nos illi ex parte, et nobis ex parte committimus ().

Mais que cette confiance, que cet abandon à Dieu ne nous fasse pas croire qu'il n'y ait rien à faire de notre part pour notre salut; puisque saint Pierre nous enseigne, que nous devons rendre, par nos bonnes œuvres, notre vocation et notre élection certaine (1); que saint Paul veut que nous courions pour gagner le prix, sic currite ut comprehendatis (3); et que saint Augustin nous assure (4) que << nous devons espérer et demander à Dieu tous les » jours la persévérance, et croire que par ce moyen » nous ne serons point séparés de son peuple élu; >> puisque si nous espérons, et si nous demandons, » c'est lui-même qui nous le donne » ; en sorte que notre espérance et notre prière est un gage de sa bonté, et une preuve qu'il ne nous abandonne pas. Et ce qui doit encore soutenir la confiance, est que, les conciles nous répondent que Dieu n'abandonne jamais ceux qu'il a une fois justifiés par sa grâce, s'il n'en est abandonné le premier. Ce sont les termes

(1) De dono Perseverantiæ, c. VI, n. 12; tom. x, col. 827. — (2) II. Petr. 1. 10. (3) I. Cor. IX. · 24. — (4) De dono Persever. cap. xx11,

n. 62; col. 855.

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