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LA FEMME DU MARIN.

En nous promenant un soir à Brest", au bord de la mer, nous aperçûmes une pauvre femme qui marchait courbée entre les rochers; elle considérait attentivement les débris d'un naufrage, et surtout les plantes attachées à ces débris, comme si elle eût cherché à deviner, par le plus ou moins de vieillesse, l'époque certaine de son malheur. Elle découvrit sous des galets 1 une de ces boîtes de matelot, qui servent à mettre des flacons*. Peut-être l'avait-elle remplie elle-même autrefois pour son époux, de cordiaux achetés du fruit de ses épargnes: du moins nous le jugeâmes ainsi, car elle se prit à essuyer ses larmes avec le coin de son tablier. Des mousserons de mer remplaçaient maintenant ces présents de sa tendresse. Ainsi, tandis que le bruit du canon apprend aux grands le naufrage des grands du monde, la Providence, annonçant aux mêmes bords quelque deuil aux petits et aux faibles, leur dépêche secrètement quelques brins d'herbe et un débris.

Chateaubriand. (Voyez la page 63.)

a Brest. Ville célèbre dans le département du Finistère, avec un des plus beaux ports de l'Europe.

FORETS AMERICAINES.

Pénétrez dans ces forêts américaines aussi vieilles que le monde: quel profond silence dans ces retraites quand les vents reposent! quelles voix inconnues quand les vents viennent à s'élever! Êtes-vous immobile, tout est muet: faites-vous un pas, tout soupire. La nuit s'approche, les ombres s'épaississent: on entend des troupeaux de bêtes sauvages passer dans les ténèbres; la terre murmure sous vos pas; quelques coups de foudre font mugir les déserts: la forêt s'agite, les arbres tombent, un fleuve inconnu coule devant vous. La lune sort enfin de l'orient: à mesure que vous passez au pied des arbres, elle semble errer devant vous dans leur cime, et suivre tristement vos yeux. Le voyageur s'assied sur le tronc d'un chêne pour attendre le

jour; il regarde tour à tour l'astre des nuits, les ténèbres, le fleuve; il se sent inquiet, agité, et dans l'attente de quelque chose d'inconnu; un plaisir inouï, une crainte extraordinaire, font palpiter son sein, comme s'il allait être admis à quelque secret de la Divinité: il est seul au fond des forêts; mais l'esprit de l'homme remplit aisément les espaces de la nature; et toutes les solitudes de la terre sont moins vastes qu'une seule pensée de son cœur."

Chateaubriand (Voyez la page 63.)

s Tout ce que le cœur et l'esprit de l'homme peuvent ressentir et penser en présence d'une nature empreinte de grandeur et de mystère, se trouve analysé dans cette description avec vérité, et peint des plus belles couleurs de la poésie.

UN CABINET D ANTIQUITES.

Au premier coup d'œil les magasins offraient un tableau confus, dans lequel toutes les œuvres humaines se heurtaienV. Des crocodiles, des singes, des boas empaillés", souriaient à des vitraux d'église, semblaient vouloir mordre des bustes, courir après des laques3, grimper sur des lustres.

Un vase de Sèvres où madame Jaquotota avait peint Napoléon se trouvait auprès d'un sphinx dédié à Sésostris. . .. Le commencement du monde et les événements d'hier se mariaient avec une grotesque bonhomie*. Un tournebroche était posé sur un ostensoirb, un sabre républicain sur une haquebuteb du moyen-âge.

Les instruments de mort, poignards, pistolets curieux, armes à secret, étaient jetés pêle-mêle avec les instruments de vie, soupières en porcelaine, assiettes de Saxe, tasses orientales venues de Chine, drageoirs féodaux6. Un vaisseau d'ivoire voguait à pleines voiles sur le dos d'une immobile tortue. . .. Une machine pneumatique éborgnait l'empereur Auguste, qui ne s'en fâchait pas.

Plusieurs portraits d'échevins français, de bourguemestres hollandais0, insensibles1, comme pendant leur vie, s'élevaient au dessus de ce chaos d'antiquités, en y lançant un regard pâle et froid.

Tous les pays de la terre semblaient avoir apporté là un débris de leurs sciences, un échantillon de leurs arts. C'était une espèce de fumier philosophique auquel rien ne manquait, ni le calumetd du sauvage, ni la pantoufle vertet-or du sérail, ni le yatagane du Maure, ni l'idole des , Tartares. Il y avait jusqu'à la blague à tabac9 du soldat, jusqu'au ciboire9 du prêtre, jusqu'aux plumes d'un trône. Ces monstrueux tableaux étaient soumis à mille accidents de lumière, par la bizarrerie d'une multitude de reflets dus à la confusion des nuances, à la brusque opposition des jours et des ténèbres. L'oreille croyait entendre des cris interrompus; l'esprit, saisir des drames inachevés; l'œil, apercevoir des lueurs mal étouffées.

Enfin une poussière obstinée imprimait des expressions capricieuses à tous ces objets dont les angles multipliés et les sinuosités nombreuses produisaient les effets les plus pittoresques.

Les plus coûteux caprices de dissipateurs morts sous des mansardes étaient là. .. . C'était le bazar des folies humaines. Une écritoire payée jadis cent mille francs et rachetée pour cent sous10, gisait auprès d'une serrure à secret dont le prix de fabrication aurait suffi à la rançon d'un roi.

Là, le génie humain apparaissait dans toutes les pompes de sa misère, dans toute la gloire de ses petitesses gigantesques. Balzac.

Balzac (Honoré de); auteur vivant.

Connu par plusieurs romans pleins d'esprit et d'originalité. Ecrivain élégant, fertile et varié, M. de Balzac s'est assuré une place éminente parmi les littérateurs du 19e siècle.

* Peintre célèbre sur émail.
'' Espèce d'arquebuse très-pesante.

= L'échevin (appelé alderman en Angleterre,) était un officier qui, pendant un certain temps, avait soin de la police et des affaires commimes d'une ville. En Hollande, la charge du bourguemestre correspond à celle de maire en France.

d Espèce de longue pipe ornée.

e Yatagan, long poignard recourbé.

UN OURAGAN AUX ANTILLESa.

Toute la plantation était plongée dans le sommeil. Le ciel d'azur brillait de son éclat ordinaire, et une légère brise soufflait par intervalles; enfin aucun des signes qui, dans les climats d'Europe, annoncent l'approche d'une tempête, n'existait dans ce moment.

Vers une heure du matin, le temps changea tout à coup, les étoiles s'éteignirent dans une atmosphère envahie par des vapeurs grisâtres qui descendaient sur la terre, semblables aux ailes de la tempête, enveloppant sa proie avant de la dévorer. Les myriades d'animaux divers qui remplissent les nuits des Antilles de leurs cris bizarres se turent à l'approche de cette grande convulsion de la nature: tout était immobile.

Bientôt dans le lointain gronde le bruit sourd de la mer qui s'enfle et roule sur ses rivages. Les troupeaux à des plaintes étouffées font succéder de longs gémissements auxquels se mêle le gloussement1 des oiseaux domestiques. Soudain une brusque secousse, accompagnée d'un hurlement rauque, ébranle et fait craquer toutes les jointures de la charpente des maisons. Les arbres ploient et se relèvent en sifflant; chacun est debout sur sa couche, oppressé d'effroi. Un instant de silence succède à ce signal des éléments. Ah! qui peut décrire les angoisses des malheureux colons! Voilà l'ouragan, voilà l'ennemi! Quelle force humaine lui opposer!

Une nouvelle secousse fait crier la maison; le tonnerre gronde comme la décharge d'une batterie; la terre frémit sous les pieds, les toits semblent vaciller, les palissades s'abattre: tous les cœurs sont saisis.

D'après les ordres du maître, le nègre de garde prend son lambis* pour avertir les esclaves qu'ils doivent abandonner leurs cases et se réfugier dans l'habitation. Il court se placer à l'angle de la maison; et, se couchant jusqu'à terre pour offrir moins de prise au vent, il fait retentir les sons lugubres et prolongés de cette espèce de trompe naturelle.

Rien de plus triste et de plus imposant en même temps que le retentissement de cet appel au milieu d'une nuit d'ouragan. Dans les intervalles des bouffées3 de vent et des roulements sourds du tonnerre, la conque fesait entendre sa voix gémissante. Les hurlements des nègres, qui s'appelaient pour gagner la maison du maître, y répondaient; mais soudain tous ces bruits humains se perdaient sous les nouveaux fracas du vent, de la pluie et de la foudre auxquels se joignaient les mugissements des animaux qui semblaient implorer le secours de l'homme. De malheureux nègres se traînaient en se cramponnant * aux racines, aux mottes de terre, à tout ce qui offrait quelque résistance. Des groupes presque nus, grelottant'3 de froid, épuisés de fatigue, parvenaient à pénétrer pêle-mêle dans la maison, tandis que d'autres, surpris et enlevés, roulaient à quelques centaines de pas en arrière, froissés, étourdis et forcés de recommencer cette effroyable lutte.

Dans ce moment tout était désordre, trouble et terreur: la furie dévastatrice de l'ouragan continuait, mais elle n'était pas encore à son plus haut degré de violence. La maison isolée, sans appui, ployait, pour ainsi dire, sous les coups de la tempête. A chaque instant elle pouvait s'abîmer. Une planche cédant, le vent s'engouffrait, et, comme un levier, fesait sauter la toiture.

L'économe et tous les noirs multipliaient leurs efforts pour assujettir par des cordes, des planches, des meubles, les endroits les plus faibles. Quelques uns des nègres les plus robustes, étant sortis en se traînant, tentaient d'enfoncer dans la terre des pieux et des arcs-botitants 6 pour appuyer la maison; mais telle était la furie de la tempête, que, pouvant à peine respirer, ils étaient forcés de s'étendre sur le ventre en se tenant les uns les autres. Par moment l'ouragan fesait taire sa grande voix; on entendait le bruit

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