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il se trompe à l'adresse: un duc et pair reçoit l'une de ces deux lettres, et en l'ouvrant y lit ces mots: "Maître Olivier, ne manquez, sitôt la présente reçue, de m'envoyer

ma provision de foin "Son fermier reçoit l'autre, il

l'ouvre et se la fait lire; on y trouve: "Monseigneur, j'ai reçu avec une soumission aveugle les ordres qu'il a plu à

votre grandeur "Lui-même encore écrit une lettre

pendant la nuit, et après l'avoir cachetée, il éteint sa bougie; il ne laisse pas d'être surpris de ne voir goutte, et il sait à peine comment cela est arrivé. Ménalque descend l'escalier du Louvre, un autre le monte, à qui il dit: "C'est vous que je cherche:" il le prend par la main, le fait descendre avec lui, traverse plusieurs cours, entre dans les salles, en sort; il va, il revient sur ses pas: il regarde enfin celui qu'il traîne après soi depuis un quart d'heure: il est étonné que ce soit lui, il n'a rien à lui dire, il lui quitte la main et tourne d'un autre côté. Souvent il vous interroge, et il est déjà bien loin de vous quand vous songez à lui répondre: ou bien il vous demande en courant comment se porte votre père; et comme vous lui dites qu'il est fort mal, il vous crie qu'il en est bien aise. Il vous trouve quelque autre fois sur son chemin, "il est ravi de vous rencontrer, il sort de chez vous pour vous entretenir d'une certaine chose:" il contemple votre main, "Vous avez là," dit-il, "un beau rubis, est-il balais6?" il vous quitte et continue sa route: voilà l'affaire importante dont il avait à vous parler. Se trouvet-il en campagne, il dit à quelqu'un qu'il le trouve heureux d'avoir pu se dérober à la cour pendant l'automne, et d'avoir passé dans ses terres tout le temps de Fontainebleau*; il tient à d'autres d'autres discours, puis, revenant à celui-ci, "Vous avez eu," lui dit-il, "de beaux jours à Fontainebleau, vous y avez sans doute beaucoup chassé." Il commence ensuite un conte qu'il oublie d'achever, il rit en lui-même, il éclate d'une chose qui lui passe par l'esprit, il répond à sa pensée, il chante entre ses dents, il siffle, il se renverse dans une chaise, il pousse un cri plaintif, il bâille, il se croit seul. S'il se trouve à un repas, on voit le pain

se multiplier insensiblement sur son assiette : il est vrai que ses voisins en manquent, aussi bien que de couteaux et de fourchettes, dont il ne les laisse pas jouir longtemps. On a inventé aux tables une grande cuiller pour la commodité du service: il la prend, la plonge dans le plat, l'emplit, la porte à sa bouche, et il ne sort pas d'étonnement de voir répandre sur son linge et sur ses habits le potage qu'il vient d'avaler. Il oublie de boire pendant tout le dîner; ou s'il s'en souvient et qu'il trouve qu'on lui donne trop de vin, il en flaque plus de la moitié au visage de celui qui est à sa droite: il boit le reste tranquillement, et ne comprend pas pourquoi tout le monde éclate de rire de ce qu'il a jeté à terre ce qu'on lui a versé de trop. Il s'avise un matin de faire tout hâter dans sa cuisine, il se lève avant le fruit1, et prend congé de la compagnie: on le voit ce jour-là dans tous les endroits de la ville, hormis en celui où il a donné un rendez-vous précis pour cette affaire qui l'a empêché de dîner, et l'a fait sortir à pied, de peur que son carrosse ne le fît attendre. L'entendez-vous crier, gronder, s'emporter contre l'un de ses domestiques? il est étonné de ne le point voir; "Où peut-il être ?" dit il, " que fait-il? qu'est-il devenu? qu'il ne se présente plus devant moi, je le chasse dès à cette heure:" le valet arrive, à qui il demande fièrement d'où il vient; il lui répond qu'il vient de l'endroit où il l'a envoyé, et lui rend un fidèle compte de sa commission. Vous le prendriez souvent pour tout ce qu'il n'est pas ; pour un stupide, car il n'écoute point, et il parle encore moins; pour un fou, car outre qu'il parle tout seul, il est sujet à de certaines grimaces et à des mouvements de tête involontaires; pour un homme fier et incivil, car vous le saluez, et il passe sans vous regarder, ou il vous regarde sans vous rendre le salut. Enfin il n'est ni présent ni attentif, dans une compagnie, à ce qui fait le sujet de la conversation: il pense et il parle tout à la fois; mais la chose dont il parle est rarement celle à laquelle il pense; aussi ne parle-t-il guère conséquemment et avec suite: où il dit non, souvent il faut dire oui; et où il dit oui, croyez qu'il veut dire non; il a, en vous répondant si juste, les yeux fort ouverts, mais il ne s'en sert point; il ne regarde ni vous ni personne, ni rien qui soit au monde: tout ce que vous pouvez tirer de lui, et encore dans le temps qu'il est le plus appliqué et d'un meilleur commerce, ce sont ces mots: "Oui vraiment: C'est vrai: Bon! Tout de bon! Oui-dà: Je pense qu'oui: Assurément: Ah ciel!" et quelques autres monosyllabes qui ne sont pas même placés à propos. Jamais aussi il n'est avec ceux avec qui il paraît être: il appelle sérieusement son laquais monsieur, et son ami il l'appelle la Verdure. Il se trouve avec un magistrat; cet homme, grave par son caractère, vénérable par son âge et par sa dignité, l'interroge sur un événement et lui demande si cela est ainsi; Ménalque lui répond: "Oui, mademoiselle." Il revient une fois de la campagne; ses laquais en livrée entreprennent de le voler et y réussissent; ils descendent de son carrosse, lui portent un bout de flambeau sous la gorge, lui demandent la bourse, et il la rend: arrivé chez soi, il raconte son aventure à ses amis qui ne manquent pas de l'interroger sur les circonstances, et il leur dit: "Demandez à mes gens, ils y étaient."

La Bruyère.

La Bruyère (Jean de), Ecrivain et moraliste célèbre, né en 1644, mort en 1696. C'est le philosophe qui, après Molière, a le mieux observé et connu les hommes. D'abord trésorier de France à Caën, il fut ensuite chargé d'enseigner l'histoire au duc de Bourgogne, sous la direction de Bossuet; et en 1693 il entra à l'Académie française.

La Bruyère occupe l'une des premières places parmi les prosateurs du siècle de Louis XIV. Il traduisit et ensuite imita les Caractères du philosophe grec Théophraste. Lelivre de La Bruyère est le tableau le plus fidèle des mœurs de son temps, et dépouillés de leur costume si vrai, et si pittoresque, ses personnages se présenteraient encore comme le type des hommes de tous les siècles, avec leurs faiblesses, leurs travers, leurs préjugés, et toutes les manies de leurs conditions diverses.

• Il faut nécessairement se reporter ici au temps de La Bruyère. b A Paris: c'est là que se trouvaient autrefois les marchands d'estampes.

c Célèbre dessinateur français dont l'œuvre a été gravé.

A C'est-à-dire tout le temps que la cour était à Fontainebleau.

LE BIBLIOPHILEa.

Pendant que la passion des tableaux amuse l'arrière saison de l'un, la passion des livres s'empare de cet autre que vous voyez là-bas, marchant la tête haute, le corps tout droit, vieillard bien portant et clairvoyant qui sort de chez lui bien brossé, et qui rentrera tout poudreux le soir.

C'est celui-là qui est heureux! ne lui parlez pas de tableaux à celui-là! Il a en horreur les vieilles toiles où l'on ne voit rien, les couleurs passées, les cadres ternis, les lambeaux de couleurs disséminés ça et là; sa passion est bien meilleure: il en veut, lui, à des passions qu'on tient dans sa main, qu'on met dans sa poche, dont on jouit tout seul et partout, la nuit comme le jour. Parlez-lui des vieux livres, des belles éditions, des Elzévirsb non rognés1; parlez-lui des reliures de Derome et de Thouvenin: pauvre Thouvenin, mort jeune encore et si grand artiste! parlezlui des vieux chefs-d'œuvre de la typographie française; il les a tous vus, il les a tous touchés; il vous en dira l'histoire et à quels maîtres ils ont appartenu depuis la vente du duc de la Vallièrec. Il y a tel volume qu'il a suivi depuis dix années. Enfin le dernier maître de ce volume est mort il y a un mois. La vente se fera demain : demain î dans vingt-quatre heures! Quelle impatience pour le bibliophile! Il s'agite, il s'inquiète, il ne peut rester en place. Quelle heure est-il? il ne sera jamais à demain. Cependant, il va sans le vouloir à sa promenade accoutumée; il faut bien qu'il achète un petit livre pour se distraire. Donc il cherche, il remue, il ouvre, il ferme des livres; il les étudie, il les flaire*: "Voici un volume mieux conservé que tel autre volume que j'ai déjà; mais le frontispice de mon volume est mieux tiré que le frontispice de ce volume. J'aurais un chef-d'œuvre en mettant mon frontispice à cet exemplaire." Et il achète l'exemplaire; un autre jour il en achètera un troisième pour remplacer un feuillet de la table des matières qui est légèrement jauni; il faut du temps pour faire un beau livre. La journée se passe ainsi. Quatre heures venues, le bibliophile rentre à la maison; ses poches sont pleines; il les vide sur la table; il se met à table, et il mange; et, tout en mangeant, il collationne3 ses livres, il les tourne dans tous les sens; il boit, il mange; sa digestion est facile: il a tant d'amis à sa table! Au dessert, il va à sa bibliothèque, et il arrange tous les nouveaux-venus. En même temps, il met les anciens à la réforme, car c'est un homme de peu de livres"1; il n'en veut qu'à certains ouvrages, mais il les veut beaux; et, quand il les a beaux, il les veut parfaits. Ainsi il change, il arrange, il troque*, il achète sans cesse; plus il donne d'aliment à sa passion, et plus sa passion grandit et s'enflamme. Quand tout est en ordre chez ses livres, il se met au lit et il dort. Il dort, et il rêve gravures, parchemins, reliures; il ne flaire que du cuir de Russiee, son sommeil est calme. Le matin il se lève, et il regarde ses livres; il leur donne de l'air et du soleil; et, par la même occasion, il en prend pour luimême. Ce jour-là, il est plus heureux que de coutume, car c'est ce soir, à huit heures, chez Sylvestre, qu'on vend l'exemplaire en question, qu'il poursuit depuis tant d'années. Le soir venu, il s'y rend des premiers. Celui qui fait la vente, Merlin ou Crozet, lui a gardé une place à ses côtés; il prend sa place; il a tous les beaux livres sous ses regards; il les voit, il les touche, mais dans le nombre il n'en voit qu'un seul. Enfin son livre est annoncé, le cœur lui manque: "A vingt francs, à vingt-cinq—à trente francs —trente-cinq—quarante—cinquante—soixante-dix— soixante-quinze—quatre-vingt-cinq."—Et, pendant tout ce temps, il se trouble, il pâlit, il frissonne.—" Quatre-vingtcinq—dix—quinze—cent francs!—Centfrancs,"répètelentement le commissaire priseurb.—Cent francs! qui pourrait dire l'émotion du bibliophile !.... Mais enfin, le Ciel est juste: notre homme l'emporte, le livre est à lui, il triomphe, il est heureux. Ses rivaux le regardent d'un œil d'envie ; lui, triomphant, il emporte son livre ; vous le feriez

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