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officier de la Légion-d'Honneur, et cela dans les bons temps, qu'il ne serait pas plus superbe. Heureuse passion! Elle ne laisse même pas voir à cet homme, qu'à présent qu'il a ce bouquin, sublime entre tous ses bouquins, c'est à lui, à présent, à mourir/

J. Janin. Nouveau Tableau de Paris.

Janin (Jules),

Né en 1804; auteur vivant. Actuellement Rédacteur du feuilleton littéraire du Journal des Débats.

Nous invitons les élèves à lire son histoire de la littérature française du dix-neuvième siècle qui parut en Angleterre, vers la fin de 1837, dans la publication hebdomadaire the Athenœum ; le premier article se trouve dans le numéro 495.

a II nous semble que l'auteur de ce portrait aurait dû se servir du mot bibliomane. Les définitions suivantes extraites du dictionnaire de l'Académie sont à l'appui de cette opinion : " La bibliomanie est la manie d'avoir des livres, et surtout des livres précieux et rares. Le bibliophile est celui qui aime, qui recherche les livres rares et précieux et particulièrement les éditions bonnes et correctes. // est bon d'être bibliophile, mais il ne faut pas être bibliomane."

b Célèbres imprimeurs hollandais des 16e et 17e siècles. c Louis César duc de la Vallière, (1780,) auteur d'une Bibliothèque du Théâtre français depuis son origine.

d Les Latins disaientpaucorum librorum homo, en parlant d'un homme qui a lu peu de livres mais qui les possède bien.

e On prétend qu'il faut dire cuir de roussi, d'un nom russe qui signifie vache.

f Le portrait que Jules Janin nous donne de la manie des livres peut être offert comme un digne pendant de celui du grand peintre La Bruyère que l'on trouvera à la page 143. Le ridicule du bibliomane nous rappelle aussi l'épigramme de Pons de Verdun: "C'est elle! . . . . Dieux, que je suis aise 1 Oui! . . . . c'est la bonne édition; Voilà bien, pages neuf et seize, Les deux fautes d'impression Qui ne sont pas dans la mauvaise."

L USURIER.

Saisirez-vous bien sa figure pâle et blafarde 1 à laquelle je voudrais que l'Académie me permît de donner le nom de face lunaire, et qui ressemblait à du vermeil dédoré *? Les cheveux de mon usurier étaient plats, soigneusement peignés, et d'un gris cendré. Les traits de son visage, impassible autant que celui de M. de Talleyrand, paraissaient avoir été coulés en bronze. Jaunes comme ceux d'une fouine3, ses petits yeux n'avaient presque point de cils, et craignaient la lumière, dont ils étaient garantis par l'abat-Jour4 d'une vieille casquette verte. Son nez pointu était si grêlé5 dans le bout que vous l'eussiez comparé à une vrille6. Il avait les lèvres minces de ces alchimistes et de ces petits vieillards peints par Rembrandt8 ou par Metzu. Cet homme parlait bas, d'un ton doux, et ne s'emportait jamais. Son âge était un problème: on ne pouvait pas savoir s'il était vieux avant le temps, ou s'il avait ménagé sa jeunesse afin qu'elle lui servît toujours. Tout était propre et râpé1 dans sa chambre, pareille, depuis le drap vert du bureau jusqu'au tapis du lit, au froid sanctuaire de ces vieilles filles qui passent la journée à frotter leurs meubles. En hiver, les tisons de son foyer toujours enterrés dans un talus de cendres, y fumaient sans flamber. Ses actions, depuis l'heure de son lever jusqu'à ses accès de toux le soir, étaient soumises à la régularité d'une pendule. C'était, en quelque sorte, un homme modèle que le sommeil remontait. Si vous touchez un cloporte* cheminant sur un papier, il s'arrête et fait le mort; de même, cet homme s'interrompait au milieu de son discours et se taisait au passage d'une voiture, afin de ne pas forcer sa voix. À l'imitation de Fontenelle, il économisait le mouvement vital, et concentrait tous les sentiments humains dans le moih. Aussi sa vie s'écoulait-elle sans faire plus de bruit que le sable d'une horloge antique. Vers le soir, l'homme-billet0 se changeait en un homme ordinaire, et ses métaux se métamorphosaient en cœur humain. S'il était content de sa journée, il se frottait les mains en laissant échapper par les rides crevassées de son visage une fumée de gaîté, car il est impossible d'exprimer autrement le jeu muet de ses muscles. Enfin, dans ses plus grands accès de joie, sa conversation restait monosyllabique, et sa contenance était toujours négative: voilà le voisin dont le hasard m'avait gratifié dans la maison que j'habitais, rue des Grèsd. Cette maison, qui n'a pas de cour, est humide et sombre; les appartements ne tirent leur jour que de la rue. A ce triste aspect, la gaîté d'un fils de famille expirait avant qu'il n'entrât chez mon voisin. Le seul être avec lequel il communiquait, socialement parlant, était moi. Il venait me demander du feu, m'empruntait un livre, un journal, et me permettait le soir d'entrer dans sa cellule où nous causions quand il était de bonne humeur. Ces marques de confiance étaient le fruit d'un voisinage de quatre années et de ma sage conduite qui, faute d'argent, ressemblait beaucoup à la sienne. Avait-il des parents, des amis? Était-il riche ou pauvre? personne n'aurait pu répondre à ces questions. Je ne voyais jamais d'argent chez lui. Sa fortune se trouvait sans doute dans les caves de la Banque. Il recevait lui-même ses billets, en courant dans Paris d'une jambe sèche comme celle d'un cerfe. Il était d'ailleurs martyr de sa prudence. Un jour, par hasard, il portait de l'or; un double napoléon se fit jour, on ne sait comment, à travers son gousset; un locataire qui le suivait dans l'escalier le ramassa et le lui présenta: "Cela ne m'appartient pas," répondit-il avec un geste de surprise. "À moi de l'or! vivrais-je comme je vis, si j'étais riche?" Le matin, il apprêtait lui-même son café sur un réchaud de tôle qui restait toujours dans l'angle noir de sa cheminée. Un rôtisseur lui apportait son dîner. Notre vieille portière montait à une heure fixe pour approprier sa chambre. Enfin, par une singularité que Sternef appellerait une prédestination, cet. homme s'appelait Gobsech.

De Balzac. (Voyez tapage 109.)

* Rembrandt et Metzu, peintres célèbres de l'école flamande.

b Fontenelle, né à Rouen en 1657, mort en 1757, auteur de plusieurs ouvrages du plus grand mérite. On estime surtout ses Dialogues des Morts. La réputation d'égoïsme qu'on a faite àFontenelle est peu fondée.

c Expression originale, qui désigne un homme dont la vie tout entière se passe à trafiquer des billets.

d A Paris, au centre même des lieux occupés par ses principales victimes, les étudiants.

e Expression aussi drôle qu'originale.

f Sterne, ecclésiastique, né en Irlande. Connu par son Voyage sentimental.

LE TARTUFE* DE FRANCHISE.

Parmi les nombreuses variétés du Tartufe, l'espèce la plus dangereuse est celle de ces faux bons hommesb dont range est le modèle le plus achevé. Il est vrai que la nature l'a merveilleusement servi, et qu'il lui doit une partie de ses succès. Mérange est un gros homme, au front découvert, à la figure vermeille et arrondie; son geste est brusque, ses manières sont ouvertes, quelquefois bourrues; il court à vous du plus loin qu'il vous voit, vous prend la main et vous la secoue à vous démettre le poignet 1; sur quelque chose que vous ^'interrogiez, sa réponse commence toujours par ces mots : A vous parler franchement*. . . . Avec lui jamais de compliments, jamais d'éloges à craindre; c'est un vrai quaker0: il déteste la flatterie; et, quant à la politesse, il répète à tout propos que la véritable est dans le cœur. Si par hasard on a quelque intérêt à démêler* avec lui, il s'en rapporte entièrement à vous, car il n'entend rien aux affaires; et c'est pour cela qu'il vous renvoie à son avoué4, le plus avide et le plus chicaneur de tous les hommes. Sa bourse est toujours au service de ses amis, ce qui fait qu'elle est ordinairement vide; mais s'il ne peut vous obliger lui-même, du moins s'empresse-t-il de vous indiquer un honnête usurier, auquel il a recours lui-même au besoin.

Maintenant, comment se fait-il qu'avec un caractère de franchise si bien établi, Mérange n'ait pas un ami, pas une connaissance qui ne se plaigne d'avoir été sa dupe! A vous parler franchement, à mon tour, c'est que Mérange

n'est rien moins que ce qu'il paraît11; sous ces dehors agrestes, sous ces perfides apparences d'un bourru bienfesantb, il cache une âme basse, un cœur sec et un esprit rusé: c'est un Tartufe de franchise. De Jouy.

Jouy (Victor-Joseph-Etienne de), Né en 1769. Auteur vivant, membre de l'Académie française. On doit à sa plume féconde une foule de pièces de théâtre d'un mérite distingué; mais ce qui a surtout établi sa réputation, c'est son Ermite de la Chaussée- à"'Antin. Cette description critique des moeurs parisiennes a été traduite dans les principales langues de l'Europe.

* Tartufe, ce mot qui signifie hypocrite est pris de Tartufe personnage de la célèbre comédie de Molière du même nom.

'Selon l'Académie, dit le grammairien Boniface, un bon homme (en deux mots) se dit par éloge d'un homme d'esprit, plein de droiture, de candeur, d'affection. La première qualité dans la société est d'être un bon homme. Bonhomme (en un mot) se dit au contraire, par dérision, d'un homme simple, peu avisé, qui se laisse dominer et tromper: c'est un bonhomme à qui l'on fait croire tout ce qu'on veut.

Un faux bonhomme, dit encore l'Académie, est celui qui, par finesse et pour son intérêt, affecte la bonté, la simplicité, le désintéressement. Dans ce cas, il me semble que bonhomme devrait s'écrire en deux parties. Au pluriel, alors, rien n'empêcherait de dire de faux bons hommes, ce qu'a fait M. de Jouy, malgré l'autorité de l'Académie.

0 Les quaJcers sont en général des gens d'une simplicité et d'une probité exemplaires.

d Cette expression il n'est rien moins, selon la plupart des grammairiens, se prend dans deux significations contraires, c'est-à-dire, il est et il n'est pas, ce qui au fond est absurde. L'Académie, qui admet les deux acceptions de cette phrase, recommande avec raison d'en éviter l'emploi, quand il peut y avoir équivoque; Marmontel, dans le sens positif, propose de dire: H n'est rien de moins que votre ami; c'est-à-dire, il est votre ami et rien de moins. Dans le sens négatif, il conserve l'autre tour, qui cependant résiste à toute analyse.

LE TARTUFE DE DESINTERESSEMENT.

Berville ne connaît de bonheur qu'avec une fortune médiocre, de vertu que dans une condition privée; l'am

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