Images de page
PDF
ePub

bition, de quelque nature qu'elle soit, n'est à ses yeux qu'une source de tourments, de besoins et de privations. Il faut l'entendre parler des avantages de la médiocrité, des plaisirs de la vie domestique! Comme il prouve admirablement que la faveur des cours est ce qu'il y au monde de plus fragile; qu'on ne peut faire aucun fonds sur l'amitié des grands, et encore moins sur leur reconnaissance T De combien de citations d'Epictète*, de Sénèqueb, de Montaignec, il appuie ces vérités nouvelles! Si quelqu'un lui fait remarquer le contraste de sa conduite et de ses principes, en lui objectant qu'il n'est point d'antichambre un peu considérable où l'on ne soit sûr de le rencontrer, point d'audience de ministre où il ne se trouve, point de cercle où il ne se montre en habit brodé, JBerville ne manque point d'excellentes raisons pour motiver ces inconséquences: c'est toujours le besoin d'obliger qui le conduit dans ces lieux, d'où son caractère et ses goûts l'éloignent. Depuis longtemps, je commençais à craindre d'avoir été la dupe du sage et modeste Berville: l'aventure

que M. D m'a racontée, il y a quelques jours, a fini

par m'ouvrir les yeux. Bien convaincu, comme il le lui avait entendu répéter, que Berville avait beaucoup de crédit, mais qu'il ne l'employait qu'à être utile aux autres, M. D.... l'alla trouver un matin, et s'ouvrit à lui sur le désir qu'il avait d'obtenir une place près de vaquer par la mort de celui qui l'occupait; il lui en fit bien connaître tous les avantages, et lui en détailla toutes les convenances; Berville promit de s'occuper sans délai de cette affaire, et tint parole. Il sollicita la place, et l'obtint—pour luimême. De Jouy. L'Ermite de la Chaussée-d'Antin.

(Voyez la page 156.)

*, Epictète, philosophe stoïcien, d'Hiéropolis en Phrygie, était esclave d'Epaphrodite, affranchi de Néron. Le Manuel d'Epictète contient des maximes de la plus pure morale exprimées avec force et clarté.

b Sénèque, illustre philosophe stoïcien, fut le précepteur de Néron.

c Montaigne, célèbre philosophe français, auteur des Essais, né en 1533, mort en 1592.

LE PROVINCIAL A PARIS.

C'était bien la peine de se mettre cent et un à refaire le tableau de Paris", pour oublier ce chapitre, pour omettre l'ébauche de cette figure si naïve, si empesée1, si plaisante, si curieuse, si bouffonne, si tranchée*, si inédite3 et si bonne à peindre, le provincial! Un homme que la diligence Laffitte et Caillard dépose tout palpitant sur notre pavé parisien; qui est là, écarquillant* les yeux, les oreilles, les bras et les jambes; qui nous apporte ses préjugés, ses travers, sa figure, ses façons, sa curiosité ingénue, et qui nous emporte souvent ce qu'il y a de meilleur chez nous; qui se pose d'abord en point d'interrogation ou en point d'exclamation, à tout propos et hors de propos, et qui finit quel'quefois par se croiser les bras ironiquement, et par nous persiflerb dans son spirituel idiome, quand il a vu tout ce que nous avions à lui montrer, et entendu tout ce que nous avions à lui dire.

Le difficile, c'est de peindre sous les traits d'un seul homme ce personnage, si divers, si varié qu'on appelle le provincial; c'est d'enserrer en un seul médaillon cette individualité si multiple. Le provincial a autant de physionomies particulières qu'il y a de provinces, de départements, de villes et de communes en France; de plus, son attitude, ses allures6, ses impressions, varient suivant son âge, sa fortune, et le but qui l'amène à Paris. Analyser toutes ces nuances dans un seul type serait une tâche plus que malaisée. La meilleure manière de peindre le provincial â Paris, c'est de le peindre d'après nature, et de modeler un croquis sur le premier original dont les Messageries1 nous gratifient... .

Mon provincial de cette année, celui d'après lequel je trace cette esquisse, m'est arrivé le mois dernier par la malle-poste. La malle-poste a cela d'agréable qu'elle entre à Paris et dépose votre homme chez vous au point du jour. Cette jouissance ne m'a pas manqué. A cinq heures du matin, le département des Bouches-du-Rhône, en veste de voyage et en casquette de crinoline", sonnait à ma porte.

Mon provincial est un homme d'environ trente-six ans. Marseille retentit de ses prouesses, et l'éclat de ses aventures lui a valu le surnom de don Juan de la Canebièreb; mais, comme en province il faut absolument faire une fin, notre don Juan a résolu de finir par le mariage, et une fois son hymen arrêté et conclu, il est venu passer gaiement à Paris le dernier mois de son célibat. . . .

Sans le provincial, nous ne nous douterions pas, nous autres Parisiens, de toutes les curiosités qui nous entourent, et nous passerions notre vie à Paris sans visiter la moitié des établissements dignes de remarque et d'attention que possède la capitale. C'est là le bon côté du provincial, de vous amener à voir ce dont il est curieux. Du matin au soir il vous met en campagne avec lui, et, ce qu'il y a de bon, c'est qu'il se figure que vous lui montrez ce qu'il vous fait voir.

Le plan de Paris ne le quitte pas; il l'a en feuille, en volume, en mouchoir de poche; sans cesse il le consulte et rien ne lui échappe: églises, casernes, palais, jardins publics, rien n'est oublié. Pour lui les distances sont vaines; il les franchit à l'heure ou à la course; il use du cabriolet, fatigue le fiacre et ne dédaigne pas l'omnibus; il traverse Paris en tous sens et sans reprendre haleine; il va des Gobelins au Père-Lachaise, du Musée d'artillerie à Saint-Roch, de la Manufacture des glaces à la Madeleine, de la Bourse à la Morguec, de la Bibliothèque aux Invalides, des Sourds-Muets aux Aveugles; puis, prenant son essor, voilà qu'il plane au sommet des tours Notre-Dame, du Panthéon, de la colonne Vendôme; car le provincial est un infatigable grimpeur, et il affectionne particulièrement les régions élevées. Aussi le voit-on sans cesse flotter au faîte de nos monuments: c'est le panache de Paris. . . .

Avare dans son département, le provincial est prodigue à Paris; rien ne lui coûte: il sème l'or; sa seule crainte est d'être dupé; s'il marchande, c'est amour-propre et non lésinerie9; il souffrirait cruellement si son ignorance et sa bonne foi tombaient dans quelque surprise, se laissaient prendre à quelque piège; aussi est-il toujours en garde contre la rouerie10 parisienne, toujours prêt à la parade contre les bottes11 secrètes de notre charlatanisme pipeurd; mais, malgré sa précaution et sa défiance, le provincial ne peut échapper aux hallucinations6 de nos décevantes industries. C'est la ressource la plus positive de notre commerce et de notre littérature en plein ventl* , la pratique obligée du débitant de billets de spectacle à moitié prix, la providence du marchand de cannes, la fortune du Messager des Chambres1. L'industriel des trottoirs flaire13 le provincial à cinquante pas ; le plus médiocre observateur le reconnaît au premier coup d'œil et à des signes certains.

À son costume d'abord, qui tranche d'une façon marquée sur nos modes parisiennes. Le provincial ne se fait faire des habits à Paris que huit jours avant son départ, et il les conserve soigneusement pour faire de l'effet dans son endroit, et y consolider sa réputation de dandy «; pendant son séjour à Paris, il use ses toilettes de province, et on ne peut manquer de le reconnaître à son habit dont la forme accuse une coupe départementale, à son chapeau à larges ailes, à son pantalon privé de sous-pieds, et à ses bottes outrageusement carrées. S'il parle, son accent le trahit; s'il n'a pas d'accent, ce sont ses paroles qui le révèlent. Puis, ce sont mille façons particulières, mille détails qui lui sont propres et qui vous font crier au provincial.. . .

Au spectacle, vous reconnaîtrez aisément le provincial à sa pose, à sa manière d'écouter, à son cure-dents qu'il a gardé, à l'abandon avec lequel ses impressions se trahissent. Dans l'entracte, il achète tout ce qui se vend sous le lustre de programmes, de biographies, de musées dramatiques et de magasins pittoresques. Le pittoresque a été créé exprès pour lui: le provincial est un amateur passionné du pittoresque, un chaland forcenéI4 de la littérature à deux sous. . . .

Quand le provincial a visité nos monument?, nos lieux publics, nos promenades, nos théâtres, il s'élance vers nos environs: montrez-lui le parc de Saint-Cloud, les coteaux de Meudon, la manufacture de Sèvres, le château de Vincennes, la forêt de Saint-Germain, les eaux de Versailles! Et puis, après avoir parcouru cette verte et riante ceinture de Paris, il reprendra le chemin de sa province, plus pauvre de mille écus et de quelques illusions, mais riche de satisfaction, mais vêtu, coiffé, tourné, accommodé à la parisienne ; important dans sa province les manières, l'élégance, l'opinion, le langage, les calembours1b parisiens, et ayant de quoi charmer longtemps ses compatriotes avec les impressions de voyage qu'il a soigneusement écrites.

Vermond.

Vermond (Paul), Auteur vivant. L'un des rédacteurs de la Revue de Paris.

a Le livre des Cent-et-Un, publié à Paris par le libraire Ladvocat, devait être composé par cent et un de nos meilleurs écrivains contemporains j la plupart ont tenu leur promesse.

b Par allusion au don Juan de Th. Corneille, dans le Festin de Pierre, comédie en vers.

"Lieu d'exposition des cadavres; ce nom vient de ce que, dans l'origine, cette exposition se fesait à la morgue du Châtelet, c'est-à-dire au guichet de la prison.

d C'est-à-dire trompeur. Piper c'est contrefaire le cri des oiseaux pour les prendre à la pipée.

e Hallucination, illusion des yeux.

f Journal de Paris qui paraît tous les soirs.

g Homme à la mode, mot emprunté de l'anglais.

« PrécédentContinuer »