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traits. Après avoir longtemps écarté la mort, et fait mordre la poussière à une foule de guerriers, il tomba percé d'un javelot, dont le fer lui resta dans la poitrine. L'honneur de l'enlever engagea une action aussi vive, aussi sanglante que la première. Ses compagnons, ayant redoublé leurs efforts, eurent la triste consolation de l'emporter dans sa tente.

On combattit à l'autre aile avec une alternative à peu près égale de succès et de revers. Par les sages dispositions d'Epaminondas, les Athéniens ne furent pas en état de seconder les Lacédémoniens. Leur cavalerie attaqua celle des Thébains, fut repoussée avec perte, se forma de nouveau, et détruisit un détachement que les ennemis avaient placé sur les hauteurs voisines. Leur infanterie était sur le point de prendre la fuite, lorsque les Eléens volèrent à son secours.

La blessure d'Epaminondas arrêta le carnage et suspendit la fureur des soldats. Les troupes des deux partis, également étonnées, restèrent dans l'inaction. De part et d'autre on sonna la retraite, et l'on dressa un trophée sur le champ de bataille. Épaminondas respirait encore. Ses amis, ses officiers, fondaient en larmes autour de son lit. Le camp retentissait des cris de la douleur et du désespoir. Les médecins avaient déclaré qu'il expirerait dès qu'on ôterait le fer de la plaie. Il craignit que son bouclier ne fût tombé entre les mains de l'ennemi; on le lui montra, et il le baisa, comme l'instrument de sa gloire. Il parut inquiet sur le sort de la bataille; on lui dit que les Thébains l'avaient gagnée. "Voilà qui est bien," répondit-il; "j'ai assez vécu." Il demanda ensuite Daïphantus et Iollidas, deux généraux qu'il jugeait dignes de le remplacer: on lui dit qu'ils étaient morts. "Persuadez donc aux Thébains," reprit-il, "de faire la paix." Alors il ordonna d'arracher le fer ; et l'un de ses amis s'étant écrié, dans l'égarement de sa douleur: "Vous mourez, Épaminondas! si da moins vous laissiez des enfants !"—" Je laisse," répondit-il en expirant, "deux filles immortelles: la victoire de Leuctres et celle de Mantinée."h Barthélémy.

Barthélémy (l'abbé Jean-Jacques),

Né en 17)6, mort en 1795. Auteur du Voyage du jeune Anacharsis en Grèce, ouvrage immense d'études et de recherches. On admirera toujours le travail consciencieux de l'auteur, son érudition profonde, son habileté dans l'ordonnance des détails, et surtout l'élégance, la noblesse, le charme de son style, que l'on peut considérer un chef-d'œuvre de narration historique.

a Au printemps de la quatrième année de la 74e Olympiade (480 avant l'ère vulgaire), Xercès (fils de Darius), roi des Perses, envahit la Grèce avec la plus nombreuse armée qui ait jamais dévasté la terre.

b Thermopyles, du grec Beppbs (thermos) chaud (il y avait eu jadis des sources d'eaux chaudes aux environs du défilé), et Trv\n (pule) porte, défilé. Le passage des Thermopyles est situé entre la Thessalie et la Locride. Tout le détroit peut avoir environ deux lieues de longueur. Sa largeur varie presque à chaque pas; mais partout on a, d'un côté, des montagnes escarpées, et de l'autre, la mer et des marais impénétrables.

c Ce général commandait les 10,000 Immortels, troupes d'élite de Xercès ainsi nommées parce que leur nombre devait être toujours complet.

d Leuctres, ville de la Béotie; la position en est incertaine.

e Aujourd'hui la Livadie; c'est la contrée de la Grèce qui a porté le plus de noms. On y remarquait les montagnes les plus fameuses, l'Olympe, le Pélion et l'Ossa; elle était arrosée par le Pénée et le Sperchius.

1 Les Eléens, habitants de VElide, contrée située à l'ouest du Péloponèse.

E Mantinée, ville du Péloponèse, dans l'Arcadie.

h Voici la cause de cette guerre. Les Lacédémoniens ayant détruit l'indépendance des Thébains, Pélopidas et d'autres amis de la liberté furent exilés. Ils revinrent secrètement à Thèbes, et, d'après l'avis d'Eparninondas, tuèrent les agents du gouvernement oppresseur. Le succès de cette entreprise fit éclater une guerre entre Sparte et Thèbes. Eparninondas, né dans cette dernière ville, fut nommé général de l'année thébaine, et défit les Spartiates à Leuctres. Plus tard, mis de nouveau à la tête des troupes, il assista les Eléens contre les Spartiates, et mourut à la bataille de Mantinée, d'une blessure que lui avait faite Gryllus, fils de l'historien Xénophon, et qui y fut tué lui-même.

FRAGMENT D UNE HARANGUE DE DEMOSTHENE. EXTRAIT DU COURS DE LITTERATURE DE LA HARPE.

Démosthène, malgré la perte de la bataille de Chéronée", bataille qu'il avait excitée par ses harangues, ne perdit point l'estime des Athéniens; on le chargea de pourvoir aux vivres; onlui décerna même une couronne d'or, pour avoir fourni une somme pour réparer les murs de la ville. Eschyne attaqua ce décret, sous prétexte que Démosthène était comptable: la cause fut plaidée; nous allons offrir une partie de la défense de ce grand homme; elle donnera une idée de son éloquence. Après avoir parlé longtemps avec sagesse, il s'écrie en s'adressant à Eschyne:

"Malheureux! si c'est le désordre public qui te donne de l'audace, quand tu devrais en gémir avec nous, essaie donc de faire voir dans ce qui a dépendu de moi, quelque chose qui ait contribué à notre malheur, ou qui n'ait pas dû le prévenir. Partout où j'ai été en ambassade, les envoyés de Philippe ont-ils eu quelqu'avantage sur moi? Non, jamais; non, nulle part; ni dans la Thessalie, ni dans la Thrace, ni dans Thèbes, ni dans Byzance, ni dans l'Illyrie. Mais ce que j'avais fait par la parole, Philippe l'a détruit par la force; et tu t'en prends à moi! Et tu ne rougis pas de m'en demander compte! Ce même Démosthène, dont tu fais un homme si faible, tu veux qu'il l'emporte sur les armées de Philippe! Et avec quoi? avec la parole? car il n'y avait que la parole qui fût à moi; je ne disposais ni des bras, ni de la fortune de personne; je n'avais aucun commandement militaire; et il n'y a que toi d'assez insensé pour m'en demander raison. Mais que pouvait, que devait faire l'orateur d'Athènes? Voir le mal dans sa naissance, le faire voir aux autres; et c'est ce que j'ai fait: prévenir, autant qu'il était possible, les retards, les obstacles de toute espèce, trop ordinaires dans les républiques alliées et jalouses; et c'est ce que j'ai fait: opposer à toutes les difficultés le zèle, l'empressement, l'amour du devoir, l'amitié, la concorde; et c'est ce que j'ai fait: sur aucun de ces points je défie qui que ce soit de me trouver en défaut. Et, si l'on me demande comment Philippe l'a emporté? tout le monde répondra pour moi: par ses armes, qui ont tout envahi; par son or, qui a tout corrompu. Il n'était pas en moi de combattre ni l'un ni l'autre; je n'avais ni trésors, ni soldats.

"Mais, pour ce qui est de moi, j'ose dire que j'ai vaincu Philippe: et comment? en refusant ses largesses, en résistant à sa corruption. Quand un homme s'est laissé acheter, l'acheteur peut dire qu'il a triomphé de lui; mais celui qui demeure incorruptible, peut dire qu'il triomphe du corrupteur. Ainsi donc, autant qu'il a dépendu de Démosthène, Athènes a été victorieuse, Athènes a été invincible."

Après avoir lu ce passage, on devine qu'Eschyne succomba dans son accusation; il fut envoyé en exil, et dut se réfugier à Rhodes: comme il allait partir, Démosthène l'obligea à recevoir une forte somme d'argent; sur quoi Eschyne s'écria: "Comment ne pas regretter une patrie où je laisse un ennemi si généreux, que je désespère de trouver ailleurs un ami qui lui ressemble!"

La HARrE (Jean François de), Membre de l'Académie française, né à Paris en 1759, mort en 1803. Nous avons de cet auteur des pièces de théâtre, des Eloges et des ouvrages critiques d'un mérite distingué. Son plus beau titre de gloire est son Cours de littérature: la partie qui traite des auteurs modernes est un chef-d'œuvre d'analyse, et l'ensemble de cet ouvrage a mérité a son auteur le nom de Quinlilien français.

a Bataille de Chéronée, gagnée sur les Athéniens par Philippe, roi de Macédoine, 338 avant l'ère vulg.

INCENDIE DE ROME PAR LES PRETORIENS, SOUS MAXIME ET BALBINK

Quand on eut rompu les canaux qui portaient l'eau dans leur camp, les Prétoriensb reconnurent aussitôt qu'il leur était impossible de se défendre derrière ces remparts où les insultes du peuple allaient toujours les assaillir, et Hs se demandèrent, en regardant leurs armes, s'ils devaient attendre que la mort vînt les chercher là. Tout à coup, sans qu'aucune voix se fût élevée pour donner conseil, comme si le même péril eût inspiré à tous la même pensée, mille bras agitèrent à la fois les piques longues et pesantes, et un cri unanime et furieux se fit entendre jusqu'au forum: "Hors des portes! Hors des portes!" Et, en même temps, rangés en bon ordre sous la conduite de leurs chefs, ils s'avancèrent, d'un pas rapide et régulier, contre le peuple qui fit d'abord bonne contenance, et répondit, par de grandes clameurs et des coups portés au hasard, à la grêle de traits qui vint fondre sur lui. En avant de la foule, quelques gladiateurs, et, parmi eux, ce gladiateur à haute stature qui, sur tous les points de l'empire, ne manquait à aucun désordre, étalaient, avec une sorte de complaisance et de bravade, leurs formes athlétiques et leur dextérité à manier le bouclier et l'épée. D'un autre côté, Gallicanusc et quelques autres sénateurs, qui avaient poussé le peuple dans cette entreprise, et qui fesaient parade d'unir leurs intérêts aux siens, parcouraient les groupes avec des paroles tour à tour violentes et flatteuses, et des promesses qui ne donnaient à cette masse turbulente ni courage ni discipline. Aussi le premier choc des Prétoriens la dispersa; et, refoulée dans les rues de Rome, le désordre de sa fuite y porta l'épouvante et le désespoir. Les Prétoriens, en effet, qui la suivaient, l'épée aux reins, et dont on avait engagé si maladroitement l'existence dans cette lutte, justifiaient amplement ces terreurs par l'horrible carnage que fesaient leurs armes de toute cette populace, qui n'était plus là, fuyant et tournant le dos, que pour se laisser tailler en pièces. Ils reprenaient leur pouvoir d'assaut, et Rome avait tout à redouter d'être emportée ainsi de vive force. Aussi la population entière, qui s'était précipitée dans toutes les avenues, qui avait envahi toutes les maisons dont les portes avaient pu être forcées, dès qu'elle se vit hors d'atteinte de leurs lances, retrouva son courage avec sa haine, et, du haut des terrasses, des galeries, de toutes les ouvertures pratiquées sur les rues, où les cohortes étaient engagées, elle fit pleuvoir tout à coup des pierres, des

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