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grandes avances qui sont nécessaires pour rendre leurs marchandises parfaites, chacune dans son genre, vous verriez bientôt tomber cette puissance que vous admirez."

"Mais expliquez-moi," lui disais-je, "les vrais moyens d'établir un jour à Ithaque un pareil commerce." "Faites," me répondit-il, "comme on fait ici: recevez bien et facilement tous les étrangers; faites-leur trouver dans vos ports la sûreté, la commodité, la liberté entière; ne vous laissez jamais entraîner ni par l'avarice ni par l'orgueil. Le vrai moyen de gagner beaucoup, est de ne vouloir jamais trop gagner, et de savoir perdre à propos. Faites-vous aimer par tous les étrangers; souffrez même quelque chose d'eux; craignez d'exciter leur jalousie par votre hauteur; soyez constant dans les règles du commerce; qu'elles soient simples et faciles; accoutumez vos peuples à les suivre inviolablement; punissez sévèrement la fraude, et même la négligence ou le faste des marchands, qui ruinent le commerce en ruinant les hommes qui le font. Surtout n'entreprenez jamais de gêner le commerce pour le tourner selon vos vues. Il faut que le prince ne s'en mêle point, de peur de le gêner, et qu'il en laisse tout le profit à ses sujets qui en ont la peine; autrement il les découragera: il en tirera assez d'avantages par les grandes richesses qui entreront dans ses états. Le commerce est comme certaines sources: si vous voulez détourner leur cours, vous les faites tarir. Il n'y a que le profit et la commodité qui attirent les étrangers chez vous; si vous leur rendez le commerce moins commode et moins utile, ils se retirent insensiblement, et ne reviennent plus, parce que d'autres peuples, profitant de votre imprudence, les attirent chez eux, et les accoutument à se passer de vous. Il faut même vous avouer que depuis quelque temps la gloire de Tyr est bien obscurcie. Oh! si vous l'aviez vue, mon cher Télémaque, avant le règne de Pygmalion, vous auriez été bien plus étonné! Vous ne trouvez plus maintenant ici que les tristes restes d'une grandeur qui menace ruine."

Fénelon. Télémaque.

Fénelon (François de Salignac de la Motte.)

Né au château de Fénelon, en Querci, le G août 1651 ; il mourut à Cambrai, le 7 janvier 1715.

Membre de l'Académie française, archevêque de Cambrai, cet illustre écrivain dut à son immortel Télémaque le surnom de Racine de la prose. Ce chef-d'œuvre de style poétique, de morale et de politique, fut composé pour l'éducation du duc de Bourgogne, dont Fénelon était le digne précepteur. Ses Fables, pleines d'élégance, de grâce et de naturel, ainsi que ses Dialogues des Morts, où de hautes leçons morales sont cachées sous les discussions familières et intéressantes des plus illustres personnages de l'histoire, tendaient aussi au même but.

Son Traité de l'Existence de Dieu se distingue par la force de la vérité qui s'y trouve présentée et par les connaissances profondes et variées de l'auteur.

De sévères vérités (voyez la page 11,) exprimées cependant avec modération dans le Télémaque, des portraits tracés avec la conscience d'un homme de bien, lui aliénèrent la faveur de Louis XIV. qui, en 1693, le relégua à Cambrai, dont il le fit nommer archevêque. C'est là qu'il passa le reste de ses jours dans la pratique de toutes les vertus religieuses et dans la culture des lettres.

Fénelon est le premier de tous les prosateurs français par son style pur, coulant, harmonieux, plein de grâce et d'imagination.

Boniface. Mosaïque.

a Télémaque, fils d'Ulysse roi d'Ithaque, était encore au berceau, lorsque son père alla au siége de Troie. A la fin de cette guerre célèbre, Télémaque ne voyant point revenir Ulysse, et ignorant la cause de sa longue absence, se mit en devoir de l'aller chercher.

"Crète, aujourd'hui Candie. Une des plus grandes îles de la mer Méditerranée.

c Mentor, un des plus fidèles amis d'Ulysse, et celui à qui, en partant pour Troie, il avait confié le soin de toute sa maison. Ce fut de ce Mentor que Minerve prit la figure et la voix, pour accompagner Télémaque, lorsque ce jeune prince partit d'Ithaque pour aller chercher son père.

* Minos, roi de Crète, fils de Jupiter et d'Europe. Son amour pour la justice inspira aux Grecs de le placer parmi les juges des enfers. Les lois de Minos ont servi de modèle à celles que Lycurgue donna depuis à Lacédémone.

'Styx. Célèbre fleuve des enfers, en fesait neuf fois le tour.

'Les payens croyaient que Charon refusait de recevoir dans sa barque les âmes de ceux qui n'avaient pas été inhumés, et qu'il les laissait errer, cent ans sur le rivage, sans être touché des instances qu'elles faisaient pour passer.

"Centum errant annos, volitantque hrcc litora circum."
Durant cent ans entiers, ils errent sur ces bords.

Virg. JSn. vi. 329.

* Némésis ou Adrastée, déesse de la vengeance. Elle châtiait les méchants, et ceux qui abusaient des présents de la fortune. h Ce passage rappelle la mort de Didon:

"Oculisque errantibus, alto

Quaesivit cœlo lucem, ingemuitque repertâ."
Elle cherche la lumière des deux, et gémit en la rencontrant.

Virg. JEn. iv. 691.

1 Cette belle comparaison semble aussi être tirée de l'Enéide: "Purpureus veluti cum flos succisus aratro Languescit moriens." Ainsi se fane et meurt une fleur nouvelle coupée par le tranchant de la charrue. Virg. JEn. ix. 435.

k "Cui neque fulgor adhuc, necdum sua forma recessit:

Non jam mater alit tellus, viresque ministrat." Ces fleurs n'ont point encore perdu leur éclat et leur beauté; mais on voit que le sein de la terre qui les a produites, ne les nourrit et ne les soutient plus. Virg. JEn. xi. 70.

I "Jamque faces et saxa volant, furor arma ministrat."

La fureur fournit des armes, déjà les tisons et les pierres volent de toutes parts. Virg. JEn. i. 154.

m Les Grecs appelaient Hespérie les pays qui étaient à leur occident. Ce nom fut d'abord donné à l'Italie, et ensuite à l'Espagne. "Est locus Hesperiam Grau cognomine dicunt, Terra antiqua, potens armis atque ubere glebae: Œnotrii coluere viri; nunc fama, minores Italiam dixisse, ducis de nomine, gentem."

II est un pays que les Grecs nomment Hespérie, célèbre par l'ancienneté de ses habitants, par la puissance de ses armes, et par la fertilité de son terroir. Ce pays a été occupé par les Œnotriens, et s'appelle, dit-on, aujourd'hui Italie du nom d'un de ses rois.

Virg. JEn. i. 534. * Le pays des Salentins est aujourd'hui la partie méridionale de la terre d'Otrante sur la mer Ionienne dans le royaume de Naples.

Voyez Virg. JEn. iii. 121, 400.

0" Hœret pede pes, densusque viro vir."

Et l'on combat corps à corps (pied contre pied).

Virg. jEn. x. 361. "Cum pede pes junctus; totoque ego pectore pronus

Et digitos digitis, et frontem fronte premebam."
Je le serrais de toutes mes forces, pied contre pied, &c.

Ovid. Met. ix. 44. "Les cestes ou gantelets étaient des espèces de brassards qui couvraient les mains; et afin qu'ils ne pussent échapper, ils tenaient à des courroies tournées autour des bras, et qui s'attachaient aux épaules. "Obstupuere animi: tantorum ingentia' septem Terga boum plumbo insuto ferroque rigebant." Les spectateurs sont saisis d'e'tonnement à la vue de ces gantelets formés de sept cuirs des plus épais, qu'on avait encore garnis de plomb et de fer. Virg. JEn. v. 404.

q" Ac vim suscitat ira."

La colère réveille son courage.Virg. JEn. v. 454. 1 C'est ainsi qu'Alexandre le grand conservait les ouvrages d'Homère. —{Voyez le 7>ème livre de l'Histoire naturelle de Pline.) * " Soumis avec respect à sa volonté sainte,

Je crains Dieu, cher Abner, et n'ai point d'autre crainte."

Racine. Athalie, Act i.

'Quelques censeurs ont voulu reconnaître Louis XIV. à ce portrait.

u La beauté de Pénélope (mère de Télémaque) l'avait exposée aux

importunités de plusieurs princes qui voulaient l'épouser, croyant

qu'Ulysse était mort au siège de Troie.

T Celui qui est le maître de son cœur vaut mieux que celui qui prend

des villes. Prov. xvi. 32.

1 Saturne, chassé du ciel par Jupiter, se réfugia en Italie. Ce fut là

qu'il enseigna l'agriculture aux hommes, et le temps de son règne fut

si heureux qu'on l'appela l'âge d'or.

"Primus ab sethereo venit Saturnus Olympo, Arma Jovis fugiens, et regnis exsul ademptis." Saturne fut le premier qui, fuyant les armes de Jupiter, vint de V Olympe dans cette contrée, et s'y réfugia, après avoir été détriné.

Virg. JEn. viii. 319. "Aurea, quae perhibent, illo sub rege fuêre, Sa;cula; sic placidâ populus in pace regebat." L'âge d'or, qu'on vante si souvent, arriva sous son règne: tant était douce et tranquille la paix qu'il faisait goûter à ses peuples.

Virg. JEn. viii. 324. r Gadès, aujourd'hui Cadix, ville de l'Espagne Bétique, dans une petite île voisine du continent, vis-à-vis du port de Mnestée. Elle fut bâtie par les Tyriens, et c'est une de leurs plus anciennes colonies.

1 Tiphys, fameux pilote qui conduisit le navire Argo, sur lequel les princes grecs nommés Argonautes s'embarquèrent pour aller dans la Colchide y conquérir la toison d'or.

c

FRAGMENTS DES AVENTURES DE GIL BLAS DE
SANTILLANE.

Gil Blas s engage au service du docteur Sangrado, et devient un célèbre médecin.

Je résolus d'aller trouver le seigneur Arias de Londona, et de choisir dans son registre une nouvelle condition 1; mais, comme j'étais près d'entrer dans le cul-de-sac* où il demeurait, je rencontrai le docteur Sangrado : je pris la liberté de le saluer. Il me remit3 dans le moment, quoique j'eusse changé d'habit; et, témoignant quelque joie de me voir: "Eh! te voilà, mon enfant," me dit-il, "je pensais à toi tout à l'heure. J'ai besoin d'un bon garçon pour me servir, et je songeais que tu serais bien mon fait* si tu savais lire et écrire." "Monsieur," lui répondis-je, "sur ce pied-là je suis donc votre affaire*." "Cela étant," reprit-il, "tu es l'homme qu'il me faut. Viens chez moi, tu n'y auras que de l'agrément; je te traiterai avec distinction. Je ne te donnerai point de gages6, mais rien ne te manquera. J'aurai soin de t'entretenir proprement, et je t'enseignerai le grand art de guérir toutes les maladies. En un mot, tu seras plutôt mon élève que mon valet."

J'acceptai la proposition du docteur, dans l'espérance que je pourrais, sous un si savant maître, me rendre illustre dans la médecine. Il me mena chez lui sur-le-champ, pour m'installer dans l'emploi qu'il me destinait; et cet emploi consistait à écrire le nom et la demeure des malades qui l'envoyaient chercher pendant qu'il était en ville. Il y avait pour cet effet au logis un registre dans lequel une vieille servante, qu'il avait pour tout domestique1, marquait les adresses; mais, outre qu'elle ne savait point l'orthographe, elle écrivait si mal qu'on ne pouvait le plus souvent déchiffrer son écriture. Il me chargea du soin de tenir ce livre, qu'on pouvait justement appeler un registre mortuaire, puisque les gens dont je prenais les noms mouraient presque tous. J'inscrivais, pour ainsi dire, les per

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