Images de page
PDF
ePub

et elle a tout ramené à un seul état, à un seul droit, à un

seul peuple.

Pour opérer d'aussi grandes réformes, la Révolution a eu beaucoup d'obstacles à vaincre, ce qui a produit des excès passagers à côté de ses bienfaits durables. Les privilégiés ont voulu l'empêcher, l'Europe a tenté de la soumettre; et, forcée à la lutte, elle n'a pu ni mesurer ses efforts, ni modérer sa victoire. La résistance intérieure a conduit à la souveraineté de la multitude, et l'agression du dehors à la domination militaire. Cependant le but a été atteint, malgré l'anarchie et malgré le despotisme: l'ancienne société a été détruite pendant la Révolution, et la nouvelle s'est assise sous l'Empire.

Lorsqu'une réforme est devenue nécessaire, et que le moment de l'accomplir est arrivé, rien ne l'empêche, et tout la sert. Heureux alors les hommes, s'ils savaient s'entendre, si les uns cédaient ce qu'ils ont de trop, si les autres se contentaient de ce qui leur manque; les révolutions se feraient à l'amiable, et l'historien n'aurait à rappeler ni excès ni malheurs; il n'aurait qu'à montrer l'humanité rendue plus sage, plus libre et plus fortunée. Mais jusqu'ici les annales des peuples n'offrent aucun exemple de cette prudence dans les sacrifices: ceux qui devraient les faire les refusent; ceux qui les demandent les imposent; et le bien s'opère, comme le mal, par le moyen et avec la violence de l'usurpation. MIGNET.

MIGNET (François-Auguste-Alexis),

Né à Aix en 1796; auteur vivant; conseiller d'Etat, membre de l'Académie des sciences morales et directeur des archives au ministère des affaires étrangères. Son Histoire de la révolution française et celle des Négociations relatives à la succession d'Espagne l'ont placé au rang des premiers écrivains du dix-neuvième siècle.

a Jurande. La charge de juré d'un métier, ou le temps pendant lequel on l'exerçait.

PRISE DE LA BASTILLE.

Le peuple, dès la nuit du 13 (juillet, 1789), s'était porté vers la Bastille; quelques coups de fusil avaient été tirés, et il paraît que des instigateurs avaient proféré plusieurs fois le cri: "A la Bastille!" Le vœu de sa destruction se trouvait dans quelques cahiersa; ainsi, les idées avaient pris d'avance cette direction. On demandait toujours des armes. Le bruit s'était répandu que l'hôtel des Invalides en contenait un dépôt considérable. On s'y rend aussitôt. Le commandant, M. de Sombreuil, en fait défendre l'entrée, disant qu'il doit demander des ordres à Versailles. Le peuple ne veut rien entendre, se précipite dans l'hôtel, enlève les canons et une grande quantité de fusils. Déjà dans ce moment une foule considérable assiégeait la Bastille. Les assiégeants disaient que le canon de la place était dirigé sur la ville, et qu'il fallait empêcher qu'on ne tirât sur elle. Le député d'un district demande à être introduit dans la forteresse, et l'obtient du commandant. En fesant la visite, il trouve trente-deux Suisses et quatre-vingt-deux invalides, et reçoit la parole de la garnison de ne pas faire feu si elle n'est attaquée. Pendant ces pourparlers, le peuple, ne voyant pas paraître son député, commence à s'irriter, et celui-ci est obligé de se montrer pour apaiser la multitude. Il se retire enfin vers onze heures du matin. Une demi-heure s'était à peine écoulée, qu'une nouvelle troupe arrive en armes, en criant: "Nous voulons la Bastille!" La garnison somme les assaillants de se retirer, mais ils s'obstinent. Deux hommes montent avec intrépidité sur le toit du corps-de-garde et brisent à coups de hache les chaînes du pont qui retombe. La foule s'y précipite, et court à un second pont pour le franchir de même. En ce moment une décharge de mousqueterie l'arrête: elle recule, mais en fesant feu. Le combat dure quelques instants; les électeurs, réunis à l'Hôtel-de-Ville", entendant le bruit de la mousqueterie, s'alarment toujours davantage, et envoient deux députations, l'une sur l'autre, pour sommer le commandant de laisser introduire dans la

place un détachement de milice parisienne, sur le motif que toute force militaire dans Paris doit être sous la main de la ville. Ces deux députations arrivent successivement. Au milieu de ce siége populaire, il était très-difficile de se faire entendre. Le bruit du tambour, la vue d'un drapeau, suspendent quelque temps le feu. Les députés s'avancent ; la garnison les attend, mais il est impossible de s'expliquer. Des coups de fusil sont tirés, on ne sait d'où. Le peuple, persuadé qu'il est trahi, se précipite pour mettre le feu à la place; la garnison tire alors à mitraille'. Les gardes françaises arrivent avec du canon et commencent une attaque en forme.

Sur ces entrefaites, un billet adressé par le baron de Besenvale à Delaunay, commandant de la Bastille, est intercepté et lu à l'Hôtel-de-Ville; Besenval engageait Delaunay à résister, lui assurant qu'il serait bientôt secouru. C'était en effet dans la soirée de ce jour que devaient s'exécuter les projets de la cour. Cependant Delaunay, n'étant point secouru, voyant l'acharnement du peuple, se saisit d'une mêche allumée et veut faire sauter la place. La garnison s'y oppose, et l'oblige à se rendre: les signaux sont donnés, un pont est baissé. Les assiégeants s'approchent en promettant de ne commettre aucun mal; mais la foule se précipite et envahit les cours. Les Suisses par

viennent à se sauver. Les invalides assaillis ne sont arrachés à la fureur du peuple que par le dévoûment des gardes françaises. En ce moment, une fille, belle, jeune et tremblante, se présente: on la suppose fille de Delaunay; on la saisit, et elle allait être brûlée, lorsqu'un brave soldat se précipite, l'arrache aux furieux, court la mettre en sûreté, et retourne à la mêlée.

Il était cinq heures et demie. Les électeurs étaient dans la plus cruelle anxieté, lorsqu'ils entendent un murmure sourd et prolongé. Une foule se précipite en criant victoire. La salle est envahie; un garde-française, couvert de blessures, couronné de lauriers, est porté en triomphe par le peuple. Le règlement et les clefs de la Bastille sont au bout d'une baïonnette; une main sanglante, s'élevant

au dessus de la foule, montre une boucle de col: c'était celle du gouverneur Delaunay qui venait d'être décapité. Deux gardes-françaises, Élie et Hullin, l'avaient défendu jusqu'à la dernière extrémité. D'autres victimes avaient succombé, quoique défendues avec héroïsme contre la férocité de la populace. Une espèce de fureur commençait à éclater contre Flesselles, le prévôt des marchands, qu'on accusait de trahison. On prétendait qu'il avait trompé le peuple en lui promettant plusieurs fois des armes qu'il ne voulait pas lui donner. La salle était pleine d'hommes tout bouillants d'un long combat, et pressés par cent mille autres qui, restés au dehors, voulaient entrer à leur tour. Les électeurs s'efforçaient de justifier Flesselles aux yeux de la multitude. Il commençait à perdre son assurance, et déjà tout pâle il s'écrie: "Puisque je suis suspect, je me retirerai.” "Non,” lui dit-on, venez au Palais-Royal, pour y être jugé." Il descend alors pour s'y rendre. La multitude s'ébranle, l'entoure, le presse. Arrivé au quai Pelletier, un inconnu le renverse d'un coup de pistolet. On prétend qu'on avait saisi une lettre sur Delaunay, dans laquelle Flesselles lui disait: "Tenez bon, tandis que j'amuse les Parisiens avec des cocardes."

THIERS (Adolphe),

66

THIERS.

Ministre de l'intérieur et l'un de nos écrivains distingués, naquit à Marseille vers 1798. Son Histoire de la révolution française fera sa gloire dans la postérité. La célébrité de M. Thiers comme orateur est égale à celle qu'il s'est faite comme historien.

a Ces cahiers étaient les instructions qu'avaient reçues de leurs commettants les députés aux Etats-Généraux, c'est-à-dire, à l'assemblée des trois ordres du royaume, qui étaient le clergé, la noblesse, et le tiers état (les députés du peuple). En 1789, le tiers état se constitua en assemblée nationale et déclara illégale toute autre représentation. b Voyez la note 2, page 68.

Les troubles qui eurent lieu à Paris pendant les journées des 12 et 13 juillet 1789 déterminèrent la bourgeoisie à s'assembler dans les districts. Les électeurs des députés aux Etats-Généraux accoururent à l'Hôtel-de-Ville, et, se réunissant au corps municipal, créèrent sur le champ la milice parisienne.

On donnait ce nom au régiment d'infanterie française destiné à garder les avenues des lieux où le roi était logé.

e Il était lieutenant général des troupes réunies autour de Paris.

LE RÈGNE DE LA TERREUR EN FRANCE, D'APRÈS TACITE.

À CETTE époque, les propos devinrent des crimes d'État : de là il n'y eut qu'un pas pour changer en crimes les simples regards, la tristesse, la compassion, les soupirs, le silence même. Bientôt ce fut un crime de lèse-majesté ou de contre-révolution à Crémutius Cordus, d'avoir appelé Brutus et Cassius les derniers des Romains; crime de contre-révolution à un descendant de Cassius, d'avoir chez lui un portrait de son bisaïeul; crime de contre-révolution à Mamercus Scaurus, d'avoir fait une tragédie où il y avait des vers à qui l'on pouvait donner deux sens; crime de contre-révolution à Torquatus Silanus, de faire de la dépense; crime de contre-révolution à Pomponius, parce qu'un ami de Séjan était venu chercher un asile dans une de ses maisons de campagne; crime de contre-révolution de se plaindre des malheurs du temps, car c'était faire le procès du gouvernement; crime de contre-révolution à la mère du consul Fusius Géminius d'avoir pleuré la mort funeste de son fils.

Il fallait montrer de la joie de la mort de son ami, de son parent, si l'on ne voulait s'exposer à périr soi-même. Sous Néron, plusieurs dont on avait fait mourir les proches, allaient en rendre grâces aux dieux. Du moins il fallait avoir un air de contentement: on avait peur que la peur même ne rendît coupable. Tout donnait de l'ombrage au tyran. Un citoyen avait-il de la popularité? c'était un rival du prince qui pouvait susciter une guerre civile. Suspect. Fuyait-on au contraire la popularité et se tenaiton au coin de son feu? cette vie retirée vous avait fait

remarquer. Suspect.-Étiez-vous riche? il y avait un péril imminent que le peuple ne fût corrompu par vos largesses. Suspect.-Étiez-vous pauvre? il fallait vous surveiller de plus près; il n'y a personne d'entreprenant

« PrécédentContinuer »