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tout cet ensemble, son éternelle, languissante et monotone verdure; alors quand toutes les statues du parc, ce peuple de marbre et de bronze apparaît tout nu et tout froid à travers ces charmilles1 dépouillées; alors seulement, au milieu de cette désolation des jardins, qui s'accorde si bien avec le silence du palais, le château de Versailles vous apparaît dans toute son historique beauté. Il est grand, il est froid, il est solennel. Levez la tête! Peut-être que Louis XIV va se mettre là-haut à son balcon de marbre? Prêtez l'oreille, n'entendez-vous pas Bossuet qui se promène dans l'allée des philosophes? Quelle est cette robe blanche qui étincelle là-bas non loin des bains d'Apollon? Eloignezvous, c'est la belle Fontangesb, qui ne veut pas être vue. Le château de Versailles est le seul château du monde qui perde sa beauté au printemps quand tout s'éveille, quand le soleil est chaud, quand l'eau murmure, quand l'oiseau chante dans l'air. Mais aussi, quand ces vastes jardins ne sont plus que désolation et silence, quand la lune se lève dans le ciel, jetant une clarté mourante sur ces arbres morts, enveloppant de son silence éternel tout ce grand silence royal, quelle joie d'être seul à parcourir ces grandes allées, à se perdre dans ces sinueux détours, à contempler ces grands arbres, tout ridés, témoins de tant de mystères, à poser son pied sur ce sable effleuré par tant de pieds légers. Quelle joie et quel orgueil de se dire: A cette heure, me voilà l'héritier de Louis XIV; à cette heure je foule le sol de Louis XV; à cette heure, je suis assis sur le même banc de pierre où la reine Marie-Antoinette venait s'asseoir pour entendre les sons lointains de la musique par une belle soirée d'été.

J. Jakin. (Voyez ta page 152.)

* Le Nôtre (André), dessinateur des jardins de Louis XIV.

b Marie-Angélique, duchesse de Fontanges, née en 1661, était fille d'honneur à la cour de Louis XIV.

AMBASSADE DE FRANCE AU COURONNEMENT8 DE SA MAJESTÉ LA REINE D'ANGLETERRE.

Banquet civique de Guildhallb.

13 juillet, 1838. Banquet civique donné par le mairec, les aldermen et les membres du conseil municipal de la cité de Londres, en l'honneur du couronnement de Sa Majesté la reine Victoria. Les princes et la noblesse^, les ambassadeurs extraordinaires des cours étrangères, le corps diplomatique, les négociants célèbres venus de toutes les parties du monde commercial et conviés à cette fête, forment une union unique dans les annales de l ' Angleterre*.

Lettre de * * * * à M. S , Professeur au collège

royal de Bourbon à Paris.

Londres, 14 juillet, 1838.

Ayant été appelé par le comité des aldermen de cette ville à l'honneur de servir d'interprète au banquet civique donné hier à Guildhall, je m'empresse de vous raconter les événements extraordinaires dont j'ai été témoin; mais comment décrire ces cortéges pompeux, cette brillante noblesse assemblée de tous les points de l'Europe sous le toit hospitalier du palais de la cité de Londresf? Comment vous dépeindre les joyeuses acclamations du peuple à l'arrivée des ambassadeurs, et surtout ces vivat prolongés, *es applaudissements universels qui saluèrent l'approche des nobles représentants de la France au couronnement de ia reine Victoria? Que l'imagination vienne à notre aide. Placez-vous dans la vaste enceinte de cet antique monument, souvenir du moyen âge, étincelant de mille flambeaux, rèflétés de toutes parts sous les lambris dorés de sa gothique architecture, et les regards tournés vers le péristyle; entendez le héraut annoncer à haute voix: "Son Excellence le duc de Dalmatie, ambassadeur extraordinaire du roi des Français.1 et Son Altesse Royale le duc de Nemours!" faites un effort par la pensée pour vous représenter l'accueil glorieux que l'on fit au fils du roi et au brave maréchal Soult; car tout ceci est de la réalité. Nous avons vu la foule curieuse, empressée, se disputer le plus petit espace pour offrir ses félicitations et ses hommages. On eût dit une entrée triomphale. Les illustres conviés semblaient éprouver la plus vive émotion; la reconnaissance qu'ils témoignèrent de cette réception généreuse ne fesait qu'augmenter les applaudissements, et pour ceux qui entendirent le "One cheer more!" les voûtes de Guildhall en retentiront toujours.

Le banquet commence, les rapprochements sociaux si naturels au peuple anglais s'effectuent de part et d'autre, et le tranquille observateur voit la chaîne de l'amitié et de l'union entourer insensiblement cette grande famille européenne. Quel présage pour l'avenir! Les peuples reposeront en paix à l'ombre de l'olivier qui les couronne. Puisse ses rameaux s'étendre encore, et le souffle destructeur de la guerre ne le flétrir jamais!

Comment détourner les yeux du spectacle éblouissant de cette fête splendide! ce groupe de costumes somptueux, d'uniformes brillants qui distinguent les chefs accourus des bords du Volga, de la Sprée et du Danube!

Ecoutons encore ce concert harmonieux de mille voix entonnant le "God save the Queen!" cette hymne sacrée qui attire les bénédictions du ciel sur la reine bien-aimée de la Grande Bretagne ».

Préoccupé de cette poésie, et à la vue de cette intelligence fraternelle, l'esprit se livre à des rêves enchanteurs; il semble que l'on entende une suite de chants mélodieux répéter, en chœurs lointains, les symboles patriotiques des nations réunies!

Manzoni rappelle un souvenir aux enfants de la belle Italie:

"Siam fratelli, siam stretti ad un patto;
Maladetto colui che l'infrange,
Che s'inalza sul fiacco che piange,
Che contrista uno spirto immortalh."

Et la voix de Schiller pénétre les cœurs des nobles rejetons de la vieille Germanie:

"ë>ei& umtôUtngen, «ffitliiotun!
Sitfen suif; ber gnnscn îikit ! ....
3(l(i 'IReiifdjen œetben ïBmbet 1."

Le Français social écoute Bérangerk:
"J'ai vu la Paix descendre sur la terre,
Semant de l'or, des fleurs et des épis;
L'air était calme, et du Dieu de la guerre
Elle étouffait les foudres assoupis.
'Ah,' disait-elle, ' égaux par la vaillance,
Français, Anglais, Belge, Russe, ou Germain,
Peuples, formez une sainte alliance,
Et donnez-vous la main 1.'"

Les accents immortels de Byron se font aussi entendre:
"The time is past when sword subdued;
But the heart, and the mind,
And the voice of mankind
Shall arise in communion,
And who shall resist that proud union ?"1

Je réclame votre indulgence pour cette digression; accusez-moi de folie romantique si vous voulez, mais toute réflexion faite, vous apprécierez, j'en suis sûr, le sentiment d'orgueil dont je suis pénétré. Rappelez-vous donc que, Français, j'éprouve moi-même les bienfaits de la paix, et que mon bonheur a dépendu de l'accueil protecteur et de la généreuse hospitalité de la nation anglaise.

Suivant l'usage, on porta des toasts et des santés. Par un heureux à propos on porta les santés réunies du duc de Wellington et du maréchal Soult. Il est impossible tle dépeindre l'enthousiasme qui accueillit cette noble alliance. Le tonnerre d'applaudissements redoublait encore, lorsque les deux guerriers se levèrent pour répondre à l'assemblée. En un instant, l'émotion et l'attente firent succéder le calme du plus profond silence. Il ne s'effacera jamais de ma mémoire ce moment où, au signal d'un des aldermen, je m'approchai du maréchal Soultm pour lui traduire le discours du duc de Wellington. Les paroles d'estime et d'amitié que nous entendîmes alors de la part de ce grand homme touchèrent le cœur du général français, et le vétéran de Napoléon sut reconnaître des sentiments qui font honneur au siècle et que la postérité s'empressera de recueillir.

Vivement ému le maréchal témoigna sa gratitude par un discours où brillèrent cette mâle éloquence et cette noblesse martiale si naturelle au soldat de l'Empire: "Je suis pénétré," ajouta-t-il, "des sentiments que le duc de Wellington a manifestés. Jamais il n'a existé un homme plus généreux, plus brave et plus honorable que l'illustre général. La nation française a su apprécier le mérite de l'armée anglaise, toute l'Europe sait ce qu'elle vaut; mais aujourd'hui, ce n'est plus le temps de recourir aux armes, il faut qu'il y ait entre la France et l'Angleterre une alliance perpétuelle." Faisant ensuite allusion à l'hospitalité avec laquelle on le traitait: "Ayant été député, par le roi des Français, au couronnement de Sa Majesté la reine Victoria, le duc de Wellington s'est empressé de m'accueillir. Ce général s'est montré sur le sol hospitalier de l'Angleterre comme il s'est montré sur le champ de bataille, noble et généreux. J'espère que le noble duc me fournira l'occasion de prendre ma revanche en France et de lui donner par là un témoignage signalé de l'estime que je lui porte." Le maréchal termina son allocution par le toast suivant:

"A l'armée anglaise, ses chefs, et surtout au noble, généreux et illustre duc de Wellington."

On ne peut se faire qu'une faible idée des acclamations qui suivirent ce discours. Les vivat de toute cette assemblée, répétés au dehors, se succédaient comme des salves d'artillerie; l'enthousiasme était au comble, et le bruit assourdissant du gothique Guildhall semblait vouloir proclamer à la métropole britannique que l'Angleterre et la France se donnaient la main pour toujours.

Qu'il en soit ainsi sous la protection Divine! Puissent ces deux nations jouir à jamais du bonheur de la paix, en recueillir tous les fruits, et voir fleurir l'agriculture, l'industrie et le commerce; les sciences, les lettres et les arts, ces éléments féconds de leur richesse, de leur puissance et de leur gloire!

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