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RECREATION GRAMMATICALE.

Exercices sur quelques lettres de l'alphabet, extraits de Y Harmonie imitative de la langue française, poëme en quatre chants, par M. de Piis.

A.

À l'instant qu'on l'appelle, arrivant plein d'audace,
Au haut de l'alphabet l'A s'arroge sa place;
Alerte, agile, actif, avide d'apparat,
Tantôt, à tout hasard, il marche avec éclat;
I l attroupe, il aveugle, il avilit, il arme,
H assiège, il affame, il attaque, il alarme.

B.

Balbutié bientôt par le bambin débile,
Le B semble bondir sur sa bouche inhabile:
D'abord il l'habitue au bonsoir, au bonjour;
Les baisers, les bonbons sont brigués tour à tour;
Mais du bègue irrité la langue embarrassée,
Par le B qui la brave, à chaque instant blessée,
Sur ses bords, malgré lui, semble le retenir,
Et tout en balançant, brûle de le bannir.

Le C supplée à l'S avec une cédille;
De tous les objets creux il commence le nom:
Une cave, une cuve, une cruche, un canon,
Une corbeille, un coffre, un casque, une carrière,
En sont entre autres mots une preuve assez claire,
Partout en demi-cercle il court le dos courbé.

D.

À décider son ton pour peu que le D tarde,
Il faut, contre les dents, que la langue le darde.

L'E sévertue ensuite, élancé par l'haleine; Chaque fois qu'on respire, il s'échappe sans peine.

Fille d'un son fatal, que souffle la menace,
L'F en fureur frémit, frappe, froisse, fracasse.
D'une étoffe qu'on froisse elle fournit l'effet,
Et le frémissement de la fronde et du fouet.

G.

Un jet de voix suffit pour engendrer le G,
Il gémit quelquefois, dans la gorge engagé.

H".

L'H au fond du palais, hasardant sa naissance, Halète au haut des mots qui sont en sa puissance; Elle heurte, elle happe, elle hume, elle hait; Quelquefois par honneur, timide, elle se tait.

I.

L'I droit comme un piquet, établit son empire;
Il s'initie à l'N, afin de s'introduire.
Par l'I précipité le rire se trahit;
Et par l'I prolongé l'infortune gémit.

Au G, son fier rival, dérobant sa figure,
Le J joute à sa place, il jase, il joue, il jure.

K.

Le K partant jadis pour les Kalendes grecques,
Laissa le Qf le C, pour servir d'hypothèques.

Ah! combien la seule L embellit la parole!
Lente elle coule ici, là légère elle vole;
Le liquide des flots par elle est exprimé;
Elle polit le style après qu'on l'a limé.

M. N.
Ici l'M à son tour, sur ses trois pieds chemine;
L'M à mugir s'amuse, elle aime à murmurer.
Et l'N à ses côtés sur deux pieds se dandine; . .
L'N au fond de mon nez s'enfuit en résonnant.

O.
La bouche s'arrondit, lorsque l'O doit éclore;
Et, par force, on déploie un organe sonore.

Pc.
Le P plus pétulant à son poste se presse ....
Et, pour céder à l'F, il se fond avec l'H.

Q.

Le Q traînant sa queue et querellant tout bas,
Vient s'attaquer à l'U, qu'à chaque instant il choque,
Et sur le ton du K calque son ton baroque.

Rd.

L'It en roulant approche, et tournant à souhait,
Reproduit le bruit sourd du rapide rouet.

S*.
Voici soudain que l'S en serpentant s'avance;
À la place du C sans cesse elle s'élance.

T.

Exactement taillé sur le type du Tau,
Le T dans tous les temps imita le marteau.
Le T tient au toucher, tape, terrasse, et tue;
On le trouve à la tête, aux talons, en statue.

D

Uf.

Le son que l'U procure, un peu trop continu,
Est du mépris parfait un signe convenu ».

V.

Le V vient; il se voue à la vue, à la vie;
Il peint le vol des vents, et la vélocité.

V. U.

De nos lèvres, hélas! le V s'évade vite;

Et l'humble U se ménage une modeste fuite.

X. Y. Zh.

Renouvelé du Xi, l'X excitant la rixe,
Laisse derrière lui l'Y grec, jugé prolixe,
Et mis, malgré son zèle, au même numéro,
Le Z usé par l'S, est réduit à zéro.

* S'il exista jamais une image fidèle

D'une faulx à faucher, cette image est un F. Barthélémy.

b Convenez avec moi que l'Il correspond

Au cllenet de cuisine, au erocflet, au Oarpon. Le mène. "Vers gui sont sur la porte du cimetière de Saint-Severin à Paris.

Passant, penses-tu pas passer par ce passage,
Où pensant j'ai passé!

Si tu n'y penses pas, passant, tu n'es pas sage;

Car en n'y pensant pas, tu te verras passer.

d L'R est majestueuse, on croit voir une reine

Serrant par la ceinture une robe qui traîne. Barthélémy.

Maudit soit l'auteur dur dont l'âpre et rude verve,

Son cerveau tenaillant, rima malgré Minerve,

Et qui, d'un lourd marteau martelant le bon sens,

A fait de méchants vers douze fois douze cents. Boileau.

Indomptable taureau, dragon impétueux,

Sa croupe se recourbe en replis tortueux. Racine.

* Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes? Le même.

1 L'U dans un objet creux a trouvé son patron,
Il se plaît dans le troU, la cUve et le chaUdron.

Barthélémy.

8 Le Maître de philosophie dit à Monsieur Jourdain dans le Bourgeois gentilhomme de Molière: "Vos deux lèvres s'allongent comme si vous faisiez la moue; d'où vient que, si vous la vouliez faire à quelqu'un et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U."

h Et le Z bizarre, au corps ratatiné,

Deux fois dans un zig-zag se montre dessiné.

Barthélémy.

Observation Générale.—Nous aurions voulu au commencement du Réjxrtoire donner quelques règles sur la prononciation française, et offrir les observations judicieuses que plusieurs grammairiens modernes ont faites à ce sujet. Mais convaincu par l'expérience que toutes les tentatives pour représenter les sons d'une langue au moyen de signes graphiques sont inutiles et dangereuses, nous rappellerons ici à l'élève que la connaissance d'une langue parlée ne peut s'acquérir que par l'audition des so?is, et que souvent la cause de la prononciation vicieuse des étrangers peut être attribuée à l'étude de la langue orale parla langue écrite. La raison en est évidente et incontestable: on a introduit tant de formes en faveur de la prononciation, elles ont été si loin, on a supprimé tant de lettres à l'oreille, et l'organe glisse si mollement sur tant d'autres, que, si quelqu'un pouvait prononcer le français du dix-neuvième siècle dans toute son élégance et dans toute sa pureté sans avoir jamais connu son orthographe, cette dernière partie, quand il voudrait la comparer avec la prononciation, lui serait presqu'entièrement étrangère, tant il y a de différence entre la manière d'écrire et la manière de prononcer !" Il semble," dit un grammairien célèbre, "qu'une complète harmonie devrait unir d'un lien indissoluble la langue parlée et la langue écrite; elles paraissent cependant avoir juré entre elles un éternel divorce."

En résumé, nous invitons l'élève à s'appliquer d'abord à se former l'oreille; c'est par cet organe qu'il jugera des sons et articulations que sa bouche doit former. Il n'y a donc qu'un maître qui puisse diriger cette partie de l'enseignement.

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