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ranta; mille flambeaux éclairaient un palais magique élevé avec autant de célérité que d'imprévoyance1. Tous les arts avaient uni leurs merveilles pour enchanter ce beau lieu; les colonnes étaient couvertes de festons, de guirlandes, de chiffres enlacés*, et autres ornements symboliques, auxquels un vernis combustible avait imprimé les plus fraîches couleurs. Qui eût cru que les larmes étaient si près de la joie? Un torrent de feu naquit3 d'une simple étincelle, et enveloppa en un instant cette belle enceinte où tant de familles réunies se livraient à4 l'innocent plaisir de la danse. Des cris sinistres, les gémissements prolongés de la douleur succédèrent tout à coup au son des instruments qui avaient donné le signal de la fête; les voûtes de l'édifice tremblaient, et déjà plusieurs victimes étaient écrasées5. Le peu d'eau que l'on jetait à la hâte ne faisait que nourrir ce vaste embrasement; tout s'engloutissait6 dans ce gouffre dévorateur. On s'embarrassait dans la fuite ; mais ce qu'il y avait de plus touchant au milieu de ces scènes d'horreur et de désespoir, c'est le courage sublime d'une multitude de1 femmes, pâles, échevelées, s'élançant au milieu des flammes et disputant leurs Jilles* à l'horrible incendie. Toutes les craintes personnelles s'évanouissaient devant les intérêts sacrés de la maternité malheureuse. En quelques minutes, ce théâtre d'alégresse fut converti en un monceau de cendres. Une princesse adorée y perdit la vie; et le lendemain, quand on fouilla les décombres9, on trouva le cadavre d'une autre mère, qui tenait le corps de son enfant étroitement embrassé10; non loin d'elle, on apercevait les fragments d'un collier, des bracelets, des pierreries, quelques diamants épargnés par le feu, et autres ornements, tristes restes de la vanité humaine, dont la vue affligeait les regards, en rappelant à l'âme contristée la futilité de nos biens et la fragilité de notre nature.

Alibert.

Alibert {Jean-Louis),

Auteur vivant. Principaux ouvrages: Eloges historiques; Physiologie des passions; La dispute des fleurs; #c.

EFFET PITTORESQUE DES RUINES DE PALMYRE. 73

a La célébration du mariage de Napoléon et de Marie-Louise eut lieu à Saint-Cloud le 1er avril 1810. C'est le 1er juillet suivant que l'ambassadeur d'Autriche à la cour de France, le prince de Schwarzemberg, donna à Paris une fête à l'empereur et à l'impératrice, à l'occasion de cette solennité. Cette fête fut troublée par un horrible incendie qui consuma la salle. Plusieurs personnes y périrent, et de ce nombre furent la princesse Pauline d'Aremberg, belle-sœur de l'ambassadeur, et la princesse de Leyen. Mères dévouées, elles trouvèrent la mort en voulant sauver leurs enfants!

Effet Pittoresque Des Ruines De Falmyre,
D'égypte, Etc.

Les ruines, considérées sous les rapports pittoresques, sont d'une ordonnance plus magique dans un tableau que le monument frais et entier. Dans les temples que les siècles n'ont point percés, les murs masquent une partie du paysage, et empêchent qu'on ne distingue les colonnades et les cintres de l'édifice; mais, quand ces temples viennent à crouler, il ne reste que des masses isolées, entre lesquelles l'œil découvre au haut et au loin les astres, les nues, les forêts, les fleuves, les montagnes: alors, par un jeu naturel de l'optique, les horizons reculent, et les galeries, suspendues en l'air, se découpent sur les fonds1 du ciel et de la terre. Ces beaux effets n'ont pas été inconnus des anciens; ils élevaient des cirques sans masses pleines pour laisser un libre accès à toutes les illusions de la perspective.

Les ruines ont ensuite des accords particuliers avec leurs déserts, selon le style de leur architecture, les lieux où elles se trouvent placées, et les règnes de la nature, au méridien qu'elles occupent.

Dans les pays chauds, peu favorables aux herbes et aux mousses, elles sont privées de ces graminées* qui décorent nos châteaux et nos vieilles tours; mais aussi de plus grands végétaux se marient3 aux plus grandes formes de leur architecture. A Palmyre, le dattier fend les têtes d'hommes et de lions qui soutiennent les chapiteaux du temple du Soleil. Le palmier remplace de sa colonne la colonne tombée; et le pêcher, que le3 anciens consacraient à Harpocratea, s'élève dans la retraite du silence. On y voit une espèce

E

d'arbre dont le feuillage échevelé4, et les fruits en cristaux, forment, avec les débris pendants, de beaux accords de tristesse. Une caravane, arrêtée dans ces déserts, y multiplie les effets pittoresques. Le costume oriental allie bien sa noblesse à la noblesse de ces ruines; et les chameaux et les dromadaires semblent en accroître les dimensions, lorsque, couchés entre de grands fragments de maçonnerie, ces énormes animaux ne laissent voir que leurs tètes fauvesb et leurs dos bossus.

Les ruines changent de caractère en Egypte; souvent elles étalent6, dans un petit espace, toutes les sortes d'architecture et toutes sortes de souvenirs. Le sphinx et les colonnes du vieux style égyptien s'élèvent auprès de l'élégante colonne corinthienne. Un morceau d'ordre toscan s'unit à une tour arabesque. D'innombrables débris sont roulés dans le Nil, enterrés dans le sol, cachés sous l'herbe: des champs de fèves, des rizières1, des plaines de trèfles, s'étendent à l'entour. Quelquefois des nuages, jetés en ondes sur les flancs des ruines, les partagent en deux moitiés: le chacal*, monté sur un piédestal vide, allonge son museau de loup derrière le buste d'un Panb à tête de lier9: la gazelle, l'autruche, l'ibisloc, la gerboise11^, sautent parmi les décombres; et la poule sultane s'y tient immobile, comme un oiseau hiéroglyphique de granit et de par-' phyre1*.

La vallée de Tempè, les bois de l'Olympe, les côtes de l'Attique et du Péloponèse, étalent de toutes parts les ruines de la Grèce. Là, commencent à paraître les mousses, les plantes grimpantes et les fleurs saxatiles13 e; une guirlande vagabonde de jasmin embrasse une Vénus antique, comme pour lui rendre sa ceinture14. Une barbe de mousse blanche descend du menton d'une Hébé{; le pavot croît sur les feuillets du livre de Mnémosyne*, aimable symbole de la renommée passée et de l'oubli présent de ces lieux. Les flots de l'Egée qui viennent expirer sous de croulants portiques, Philomileh qui se plaint, Alcyone1 qui gémit, Cadmus* qui roule ses anneaux autour d'un autel, le cygne qui fait son nid dans le sein d'une Lédal: tous ces accidents, produits par les Grâces, enchantent ces poétiques débris. Un souffle divin anime encore la poussière des temples d'Apollon et des Muses, et le paysage entier, baigné par la mer, ressemble au beau tableau d'Appelles, consacré à Neptune, et suspendu à ses rivages.

Chateaubriand. (Voyez la page G3.)

a Harpocrate, dieu du silence.

b Pan, dieu des campagnes, des troupeaux, et particulièrement des bergers.

'L'ibis est un oiseau d'Egypte.

d La gerboise est un petit quadrupèdesingufierde l'Afrique et de l'Asie. e Saxatile, (du latin saxum, rocher,) qui croît, qui habite dans les rochers.

'Hébé, déesse de la jeunesse.
8 Mnémosyne, déesse de la mémoire.

"Philomèle, métamorphosée en rossignol. (Voyez les Métamorphose* d'Ovide, et les Géorgiques de Virgile.)

"Qualis populeâ mœrens Philomela sub umbrâ."

Cest ainsi que Philomèle pleure à Tombre d'un peuplier.

Virg. Georg. lib. iv. 511. * Alcyone, fille d'Éole, ne pouvait se consoler de la mort du roi Ceïx son époux, qui s'était noyé dans la mer. Les dieux les changèrent l'un et l'autre en halcyons, et voulurent que la mer fût tranquille dans le temps que ces oiseaux feraient leurs nids. C'est pour cette raison que Virgile dit qu'ils sont chéris de Thétis.

"Dilectse Thetidi halcyones," &c.
Les halcyons, ces oiseaux chéris de (la mer) Thétis.

Virg. Georg. lib. i. 399. 1 Cadmus, roi de Thùbes, métamorphosé en serpent. 1 Léda, femme de Tyndare. (Voyez Ovide.)

LES RUINES DE PALMYRE.

Un soir que je m'étais avancé jusqu'à la vallée des pulcres, je montai sur les hauteurs qui la bordent, et d'où l'œil domine à la fois l'ensemble des ruines et l'immensité du désert. Le soleil venait de se coucher; un bandeau rougeâtre marquait encore sa trace à l'horizon lointain des monts de la Syrie: la pleine lune, à l'orient, s'élevait sur un fond bleuâtre aux planes rives de l'Euphrate; le ciel était pur, l'air calme et serein; l'éclat mourant du jour tempérait l'horreur des ténèbres; la fraîcheur naissante de la nuit calmait les feux de la terre embrasée; les pâtres avaient retiré leurs chameaux ; l'œil n'apercevait plus aucun mouvement sur la plaine monotone et grisâtre; un vaste silence régnait sur le désert; seulement, à de longs intervalles, l'on entendait les lugubres cris de quelques oiseaux de nuit et de quelques chacals. ... L'ombre croissait, et déjà, dans le crépuscule, mes regards ne distinguaient plus que les fantômes blanchâtres des colonnes et des murs.... Ces lieux solitaires, cette soirée paisible, cette scène majestueuse, imprimèrent à mon esprit un recueillement religieux1. L'aspect d'une grande cité déserte, la mémoire des temps passés, la comparaison de l'état présent, tout éleva mon cœur à de hautes pensées. Je m'assis sur le tronc d'une colonne; et là, le coude appuyé sur le genou, la tête soutenue sur la main, tantôt portant mes regards sur le désert, tantôt les fixant sur les ruines, je m'abandonnai à une rêverie profonde.

Ici, me dis-je, ici fleurit jadis une ville opulente; ici fut le siége d'un empire puissant. Oui, ces lieux maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte, une foule active circulait dans ces routes aujourd'hui solitaires: en ces murs, où règne un morne silence, retentissaient sans cesse le bruit des arts et les cris d'allégresse et de fêtes; ces marbres amoncelés formaient des palais réguliers; ces colonnes abattues ornaient la majesté des temples; ces galeries écroulées- dessinaient les places publiques! Là, pour les devoirs respectables de son culte, pour les soins touchants de sa subsistance, affluait un peuple nombreux. Là, une industrie créatrice de jouissances appelait les richesses de tous les climats, et l'on voyait s'échanger la pourpre de Tyra pour le fil précieux de la Sériqueh; les tissus moelleux de Cachemire" pour les tapis fastueux de la Lydie6-; l'ambre de la Baltique pour les perles et les parfums arabes; l'or d'Ophire pour l'étainde ThuléH

Et maintenant, voilà ce qui subsiste de cette ville puis

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