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CHAPITRE PREMIER

SANG BLEU

LE COMTE DE FLAHAUT ET LA COMTESSE POTOCKA || LA REINE HORTENSE || Mme DE FLAHAUT ET L'ABBÉ DE TALLEYRANDPÉRIGORD || L'ILLUSTRE TALLEYRAND || ÉDUCATION DE CHARLES DE FLAHAUT || NAISSANCE D'AUGUSTE DEMORNY (OCTOBRE 1811).

L

E Premier Empire passa pour une époque brutale. Paris, dit-on, était plein de soudards et de généraux avantageux

qui, à l'exemple de Napoléon, leur maître et leur dieu, parlaient aux femmes sans précautions et méprisaient les délicatesses du coeur, faute de temps pour y penser.

Mais c'est là sans doute une légende, comme tant d'autres, bonnes pour décorer les assiettes ou composer les almanachs. Ou du moins y avait-il, grâce au ciel, nombre d'exceptions à cette règle. En voici une, justement. Voyez cette scène charmante.

C'est en 1810, à Paris, et dans un boudoir. Imaginez la tenture, l'acajou, les tisons en la cheminée, et la nuit étant venue, quatre bougies sous l'abat-jour. Au dehors, point de bruit : notre capitale était silencieuse, après l'heure des lampes. On avait remisé les chariots, et ce n'étaient point les voix des passants ou les sanglots d'un marmot giflé qui troublaient beaucoup la paix du soir. On pouvait s'arrêter en pleine rue pour écouter la sérénade d'une harpe. A peine si les pavés apparaissaient à la clarté des lanternes.

En ce boudoir, donc, que nul bruit ne trouble, une jolie femme est assise au coin du feu, le front pesant sur sa main fine. Et près d'elle se penche un jeune homme, un colonel de vingt-cinq ans, très grand, très mince. « Peuh! des jambes de faucheux! » disait l'Empereur.... Les soutaches et l'or de son uniforme le vieillissent un peu : et puis il a déjà perdu presque tous ses cheveux. Mais il porte la croix de la Légion d'honneur, on le sait chargé de gloire, fort bien en cour, aimé de l'Empereur, ami intime du prince Eugène de Beauharnais. Il a droit régulièrement à un nom d'ancienne et très irréprochable noblesse française : le colonel de Flahaut de la Billarderie. Sa voix, extraordinairement mélodieuse, lui attache aussitôt quiconque l'entend. Ajoutons qu'une réputation de séducteur le précède, l'environne. Ici même il est aimé, et davantage, adoré, et mieux encore, chastement adoré par cette jolie femme. Elle s'appelle la comtesse Potocka, née Poniatowska, une polonaise, et de bonne maison, de race fière, de haute vertu.

Et lui, le jeune colonel, n'aime-t-il pas la belle et sensible étrangère qui, comme l’Ellénore d’Adolphe, a presque dix ans de plus que son amant? (Quand nous écrivons amant, il faut l'entendre comme on faisait au Grand Siècle.)

Écoutons-le parler de sa voix chaude.

« Quand je vous vis en Pologne, voilà quatre années, dit Flahaut, je vous ai donné toute mon âme. Mais ensuite, qu'arrivat-il? Je suis soldat. On m'a envoyé en Allemagne, dans une garnison désolante. Je ne trouvais là qu'un ennui sans gloire. Je me perdais. Vous devinez mon double désespoir! Le seul réconfort me venait des lettres de ma mère bien-aimée. Elle me suppliait de demeurer patient : une personne très haut placée, ajoutait-elle, ne négligeait rien pour obtenir mon prompt retour. Et en effet, je revins bientôt, par l'influence de ma mystérieuse protectrice. Ce mystère s'est éclairci depuis : j'ai connu celle qui me voulait tant de bien.... Sachez seulement que, me trouvant lié d'une extrême amitié avec son frère, je la voyais à tout instant. A la longue, tant d'amour me toucha : sans être expressément jolie, elle montra un sourire affable, un accueil plein de douceur, l'esprit allègre, avenant. Bref, depuis deux ans, je me suis consacré à son bonheur....

» Mais vous êtes venue à Paris. Et voici qu'aujourd'hui vous voulez bien m'accorder quelque tendresse : vous me l'avez écrit, vous me le dites.... Hélas, la voix sévère de l'honneur se fait entendre : elle m'ordonne de vous fuir! Je vous place trop haut

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pour oser vous offrir un coeur enchaîné par le devoir à une autre existence. Pourriez-vous sans indignation voir une seconde femme réclamer sa part de mon affection?... Ah! si seulement, en Pologne, j'avais eu l'audace d'espérer... »

Ainsi s'est donc exprimé à peu près le colonel de Flahaut en cette scène singulièrement romanesque, dont la comtesse Potocka elle-même nous a conservé le récit dans ses Mémoires.

Si, toutefois, par un scrupule trop légitime, Flahaut s'est défendu de citer, en cette circonstance particulièrement délicate, le nom de la « personne très haut placée » à qui l'enchaînait si étroitement un cher devoir, nous n'aurons point sa discrétion : il s'agissait tout simplement de la reine Hortense, femme de Louis Bonaparte, roi de Hollande, fille de l'impératrice Joséphine, belle-fille et belle-soeur à la fois de l'Empereur, qui l'aimait beaucoup et sincèrement. « Hortense, écrit-il dans son Mémorial, si bonne, si généreuse, si dévouée. » Il déclare même ailleurs qu’Hortense « le force à croire en la vertu ». C'est ainsi que l'on doit parler de ceux qui vous sont chers : toutefois, sans aller aussi loin que le cardinal Fesch (« Quand il s'agit des pères de ses enfants, grondait cette Éminence trop souvent maussade, Hortense s'embrouille toujours dans ses calculs.... ») nous pouvons toujours bien rappeler que Napoléon s'entendit mieux à percer les plans des généraux et les mystères des chancelleries qu'à lire dans l'âme de la moindre femme, surtout quand cette dernière faisait partie de sa famille.

N'exagérons point, cependant. La reine Hortense ne fut certes pas la Messaline qu'ont trop complaisamment décrite les irréconciliables de la Restauration, puis, quarante ou cinquante ans plus tard, des républicains écumants. Tenons-la beaucoup plus simplement pour une mondaine sans nulle méchanceté, un peu faible, et d'ailleurs très mal mariée, dont le souci le plus important semble avoir été de conserver autour d'elle une société brillante, de garder ses amis, d'en gagner de nouveaux, et tout-puissants, d'avoir coûte que coûte, enfin, ce qu'on appelle aujourd'hui « un salon ».

Qui donc l'en blâmerait ? L'instinct de société est très français, mettons même vieille France. Il faudrait toutefois se garder de le pousser trop loin, et nous devons bien avouer qu'il n'y eut rien de très élégant dans l'empressement, par exemple, de la reine Hortense auprès du tzar Alexandre, avant Waterloo, puis dans ses pauvres essais de justification, et pis, d'accommodement avec les Alliés, après le désastre, tout cela par la terreur de perdre ses belles relations dans la vieille noblesse européenne. Nous pourrions peut-être dire que « Mlle de Beauharnais, cidevant reine de Hollande », comme l'appelle dédaigneusement en 1816 le Journal général de France, était un peu snob : cela n'a rien de beau, mais d'autre part n'est pas un crime. S'il en était ainsi, d'ailleurs, un quart de l'univers irait en prison.

En revanche, on a plaisir à noter l'indiscutable attachement d'Hortense envers Napoléon, son impérial beau-père et beaufrère. Lors des périlleux Cent-Jours, elle tint la cour à la Malmaison. Quand elle vit le héros malheureux et abandonné, elle lui offrit un admirable collier de diamants, afin qu'il ne se trouvat pas dans le besoin. Hortense avait beaucoup de co

On ne doit pourtant abuser de ce mot, jusqu'à prêter à l'aimable « Mme Louis » une ame toujours prête à s'offrir, et enflammable à l'excès. Trop d'historiens, dont c'est l'étrange plaisir de ne voir dans tout le passé qu'une débauche insatiable et un scandale perpétuel, ont tenu à allonger infatigablement la liste des trop chers amis de la reine Hortense. Il n'y eut pas jusqu'à un gros homme ridicule, C. A. Verhuel, ministre de Hollande en Espagne, ou jusqu'au magistrat Decazes, parti au pas accéléré pour la conquête des honneurs, mais alors simple secrétaire du roi Louis, que l'on n'ait attribué à la belle-fille de Napoléon. On alla même jusqu'à lui supposer l'Empereur en personne pour amant : mensonge de salon politique, calomnie puérile.

La vérité semble bien moins redoutable, en ce qui concerne l'agréable Hortense. Comme — plus tard — la fameuse duchesse de Gérolstein, la reine de Hollande aimait les militaires. Elle l'a dit : « De tous les hommages qu'une femme peut recevoir, ceux que rendent les militaires ont toujours quelque chose de romanesque dont il est difficile de ne pas être flattée. » Romanesque, voilà le mot qui explique tout ce caractère. En tout militaire couvert de galons, de tresses et brandebourgs, elle apercevait plus ou moins le jeune et beau Dunois, partant pour la Syrie. Dès lors, qu'y a-t-il d'étonnant à la passion, d'abord platonique et exaltée, puis non moins enthousiaste mais plus démonstrative, dont elle se sentit saisie pour un militaire chevaleresque entre tous, et merveilleusement séduisant, et qui, en outre, pouvait

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revendiquer sa place dans le monde le plus aristocratique, tant par son père devant la loi, le vieux M. de Flahaut, que par son véritable père selon la nature, M. de Talleyrand, prince de Bénévent, actuellement archichancelier d'État ?

Car le colonel Charles de Flahaut, tout en se nommant légitimement Flahaut, était pourtant le propre fils de Talleyrand. Mme de Flahaut, sa mère, une des femmes les plus charmantes du XVIIIe siècle - ou plutôt, non, n'enflons pas la louange, c'est un procédé de mauvais goût, et qui échoue : disons seulement une femme charmante du XVIIIe siècle, il y a déjà peu d'éloges comparables à celui-là — Mme de Flahaut donc, née Adélaide Filleul et de condition bourgeoise, d'une bourgeoisie un peu spéciale (nous y reviendrons), bref d'un placement relativement malaisé, avait épousé en 1779 un vieux gentilhomme, le comte de Flahaut de la Billarderie, maréchal de camp et enseigne des gardes du corps dans la compagnie de Villeroy. Il avait cinquante-trois ans, cet honorable officier, éperdument épris, paraît-il. Le qualifier de vieux, à cet âge, il le faut bien en un siècle qui vit le petit Biron, futur Lauzun — pour ne citer que celui-là - déchaîner des passions quand il ne comptait pas encore dix-sept printemps. Mais il s'agit aussi d'un temps où le maréchal duc de Richelieu se remariait sans frémir à quatrevingt-quatre ans.... Enfin M. de Flahaut n'avait que dépassé l'âge de déraison pour l'amour lorsqu'il s'unit à Mlle Adélaïde Filleul, alors en sa fleur. Ce ménage fut-il très malheureux ? Non pas à l'excès, tout compte fait. Ce qui est du moins certain, c'est que pendant six ans, de 1779 à 1785, on n'y vit point d'enfants.

Tant il y a que la petite Mme de Flahaut se trouvait assez désouvrée : pas le moindre marmot à élever selon les principes à la mode — c'étaient ceux de Jean-Jacques, et ils donnaient aux jeunes mères une terrible occupation et point d'amour non plus. Son mari ne l'amusait guère, et l'on ne pouvait pourtant pas lui demander d'en être folle. En outre, Mme de Flahaut avait de l'esprit, de la culture, le goût des livres, et cette fameuse « sensibilité » sans laquelle une femme, en ce temps-là, faisait pitié; et comme elle sortait beaucoup, voltigeait de salon en salon, commençait d'en tenir un elle-même, on l'entourait fort, on la recherchait, on lui faisait la cour. Le plus empressé parmi ses courtisans fut l'abbé de Périgord.

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