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cet examen occupoit trop de temps et emportoit tout celui des conférences, il fut résolu que ces commissaires pourroient passer outre aux choses dont ils seroient d'accord, sans rapporter à la compagnie que les plus importantes et celles où ils auroient été partagez.

Je trouve que trois académiciens se dispensèrent de faire cette sorte de discours à leur tour, quoiqu'ils en fussent très capables :

Premièrement monsieur de Serisay, qui pria la compagnie d'agréer que monsieur de Porchères-Laugier haranguât en sa place; et toilà pourquoi vous trouverez, dans le catalogue que je viens de faire, deux discours de cet académicien : le premier au rang de monsieur de Serisay , et le second au sien propre.

Monsieur de Balzac, comme on le peut voir de ses lettres imprimées, se contenta d'envoyer å monsieur du Chastelet quelques ouvrages de sa façon, le priant de les lire à l'Académie et de les accompagner de quelques-unes de ses paroles qui suffiroient, disoit-il, pour le tenir quitte envers elle, non-seulement du remerciment, mais encore de la harangue qu'il lui devoit.

Monsieur de Saint-Amant (1) aussi demanda et obtint d'en être exempt, à la charge qu'il feroit, comme il s'y étoit offert lui-même, la partie comique du Dictionnaire, et qu'il recueilleroit les termes grotesques, c'est-à-dire, comme nous parlerions aujourd'hui, burlesques; mais ce mot de burlesque, qui étoit depuis longtemps en Italie, n'avoit pas encore passé les monts, et monsieur Ménage remarque fort bien en ses Ori

par une

(1) On peut consulter sur Saint-Amand l'article de M. Théophile, inséré dans la France Littéraire, 7 octobre 1834, tom. xv.

gines qu'il fut premièrement employé par monsieur Sarazin longtemps après. Alors on peut dire non-seulement qu'il passa en France, mais encore qu'il s'y déborda et qu'il y fit d'étranges ravages. Ne sembloitil pas, toutes ces années dernières, que nous jouassions à ce jeu où qui gagne perd , et la pluspart ne pensoient-ils pas que, pour écrire raisonnablement en ce genre, il suffisoit de dire des choses contre le bon sens et la raison ? Chacun s'en croyoit capable en l'un et l'autre sexe, depuis les dames et les seigneurs de la cour jusques aux femmes de chambre et aux valets. Cette fureur de burlesque, dont à la fin nous commençons à guérir, étoit venue si avant que les libraires ne vouloient rien qui ne portât ce nom; que, par ignorance ou pour mieux débiter leur marchandise, ils le donnoient aux choses les plus sérieuses du monde, pourvu seulement qu'elles fussent en petits vers; d'où vient

que durant la guerre de Paris, en 1649, on imprima une pièce assez mauvaise, mais sérieuse pourtant, avec ce titre, qui fit justement horreur à tous ceux qui n'en lurent pas davantage : la Passion de Notre Seigneur en vers burlesques ; et le savant monsieur Naudé, qui fut sans doute de ce nombre, l'a comptée dans son dialogue entre les ouvrages burlesques de ce temps.

Je vous demande pardon de cette digression, qu'un juste dépit contre cet abus insupportable m'a arrachée. Pour rentrer dans mon sujet, l'Académie consumoit tout le temps de ses conférences à écouter ou à examiner ces discours. Cette occupation étoit bien du goût de quelques-uns des académiciens; mais la pluspart s'ennuyoient d'un exercice qui après tout tenoit un peu des déclamations de la jeunesse, et le Cardinal témoignoit aussi qu'il attendoit de ce corps quelque chose

de plus grand et de plus solide. On commençoit donc à parler du Dictionnaire et de la Grammaire quand la fortune suscita à l'Académie un autre travail qu'on n'attendoit pas.

Comme il ne faut bien souvent pour donner le branle à tout un royaume qu'un seul homme, quand il est élevé au premier rang, la passion que le Cardinal avoit pour la poésie dramatique l'avoit mise en ce temps-là parmi les François au plus haut point où elle eût encore été. Tous ceux qui se sentoient quelque génie ne manquoient pas de travailler pour le théâtre ; c'étoit le moyen d'approcher des grands et d’être favorisé du premier ministre , qui, de tous les divertissemens de la cour , ne goûtoit presque que celui-là. Il importe , avant que de passer outre, que vous compreniez combien il s'y attachoit. Non-seulement il assistoit avec plaisir à toutes les comédies nouvelles, mais encore il étoit bien aise d'en conférer avec les poëtes, de voir leur dessein en sa naissance, et de leur fournir lui-même des sujets. Que s'il connoissoit un bel esprit qui ne se portât pas par sa propre inclination à travailler en ce genre, il l'y engageoit insensiblement par toutes sortes de soins et de caresses. Ainsi, voyant que monsieur des Marests en étoit très éloigné, il le pria d'inventer du moins un sujet de comédie , qu'il vouloit donner, disoit-il, à quelque autre pour le mettre en vers. Monsieur des Marests lui en porta quatre bientôt après. Celui d’Aspasie, qui en étoit l'un, lui plut infiniment; mais après lui avoir donné mille louanges, il ajouta que celui-là seul qui avoit été capable de l'inventer seroit capable de le traiter dignement, et obligea monsieur des Marests à l'entreprendre lui-même, quelque chose qu'il pût alléguer. Ensuite, ayant fait représenter solennelle

ment cette comédie devant le duc de Parme , il pria monsieur des Marests de lui en faire tous les ans une semblable ; et lorsqu'il pensoit s'excuser sur le travail de son poème héroique de Clovis, dont il avoit déjà fait deux livres et qui regardoit la gloire de la France et celle du Cardinal même, le Cardinal répondoit qu'il aimoit mieux jouir des fruits de sa poésie, autant qu'il seroit possible, et que, ne croyant pas vivre assez longtemps pour voir la fin d'un si long ouvrage , il le conjuroit de s'occuper pour l'amour de lui à des pièces de théâtre dans lesquelles il pût se délasser agréablement de la fatigue des grandes affaires. De cette sorte il lui fit composer l'inimitable comédie des Visionnaires, la tragi-comédie de Scipion, celle de Roxanne, Mirame et l'Europe. Il est certain même qu'une partie du sujet et des pensées de Mirame étoient de lui; et de là vint qu'il témoigna des tendresses de père pour cette pièce, dont la représentation lui coûta deux ou trois cent mille écus, et pour laquelle il fit bâtir cette grande salle de son palais qui sert encore aujourd'hui à ces spectacles. Personne ne doute aussi qu'il n'eût lui-même fourni le sujet de trois autres comédies, qui sont les Thuilleries, l'Aveugle de Smirne et la grande Pastorale. Dans cette dernière il y avoit jusqu'à cinq cens vers de sa façon; mais elle n'a point été imprimée comme les deux autres, et en voici la raison. Lorsqu'il fut dans le dessein de la publier, il voulut que monsieur Chapelain la revit et qu'il y fit des observations exactes. Ces observations lui furent rapportées par monsieur de Boisrobert, et, bien qu'elles fussent écrites avec beaucoup de discrétion et de respect, elles le choquèrent et le piquèrent tellement, ou par leur nombre, ou par la connoissance qu'elles lui donnoient de ses fautes, que, sans achever II° série, T. VI.

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de les lire, il les mit en pièces. Mais la nuit suivante, comme il étoit au lit et que tout dormoit chez lui, ayant pensé à la colère qu'il avoit témoignée , il fit une chose sans comparaison plus estimable que la meilleure comédie du monde : c'est qu'il se rendit à la raison ; car il commanda que l'on ramassât et que l'on collât ensemble les pièces de ce papier déchiré, et, après l'avoir lu d'un bout à l'autre et y avoir fait grande réflexion, il envoya éveiller monsieur de Boisrobert pour lui dire qu'il voyoit bien que messieurs de l'Académie s'entendoient mieux que lui en ces matières, et qu'il ne falloit plus parler de cette impression. Il faisoit composer les vers de ces pièces, qu'on nommoit alors les pièces des cinq auteurs, par cinq personnes différentes, distribuant à chacun un acte et achevant par ce moyen une comédie en un mois. Ces cinq personnes étoient messieurs de Boisrobert, Corneille, Colletet, de l'Estoile et Rotrou, auxquels, outre la pension ordinaire qu'il leur donnoit, il faisoit quelques libéralitez considérables quand ils avoient réussi à son gré(1).

(1) Voici ce que dit Aubery au sujet des libéralités de Richelieu envers les hommes de lettres : « Il ne sçavoit point de persondes signalées, soit en la poésie, en l'histoire ou dans quelqu'art que ce fust, qu'il ne fust bien aise d'obliger , el à qui effectivement il ne donnast quatre cens, six cens , veuf cens , mil et jusqu'à douze cens livres de pension. J'en ay recouvré une liste assez exacte, el y ay remarqué, entre plusieprs autres, messieurs Selhon, Chappelain , Faret, Scudery, Colletet, Baro , Rotrou , l’Estoile, Tristan, Corneille, Magdelenez , Benserade , de la Mothe-le-Vayer, Duchesne, Mézeray, Baudoin , Duret, Baudcer, Heonequin, Halier, Gaudin, Veron, de la Place , Values , Geofroy et de Bains. Et certes si autrefois les Lacédémoniens, avant que de combattre , sacrifioient aux Muses afin que leurs beaux exploits fussent dignement écrits, il sembleroit que

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