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viron trente maitres, éloit à Gex; ce qui me fit résoudre d'éviter le chemin de Versoy et d'y envoyer une partie de mon train, afin de donner espérance de ma venue. Ce qui arriva ainsi, car mes gens rencontrèrent plusieurs cavaliers qui s'enquirent d'eux à qui ils étoient et où ils alloient; sur quoi ils firent telle contenance qu'un d'eux voulut rebrousser chemin pour m'avertir, croyant que je les suivisse, comme je leur avois dit; mais il en fut empêché par lesdits cavaliers. Moi, cependant, je m'embarquai sur le lac, laissant ainsi morfondre cette noble compagnie qui m'attendoit pour se saisir de moi à Versoy ou pour m'assassiner, par une action digne de la vertu de celui qui l'avoit commandée.

» Je confesse que je fus vivement touché de l'atrocité d'une telle entreprise, laquelle je fis savoir à monsieur le duc de Weymar, qui la détesta plus que moi, et eut tant de bonté que de quitter le siège de Rhinfeld pour me venir trouver, déguisé, à Lansbourg, avec monsieur de Cassels. Là, je lui racontai mes disgraces et le pitoyable état où je me trouvois pour lors, n'ayant un pouce de terre au monde pour mettre le pied, chassé de Genève, ne pouvant passer en Italie, et les cantons protestans n'osant me recevoir dans la crainte de déplaire au Roi.

» Ce généreux prince fut touché jusqu'aux larmes, entendant avec grande compassion le récit de mes souffrances; il m'offrit de me recevoir en son armée, et me pria d'accepter cette offre, qu'il me faisoit de tout son ceur, m'assurant qu'il romproit plutôt avec la France que de permettre que je reçusse aucun déplaisir. Je me résolus de me jetter dans ses bras et d'aller servir le Roi en qualité de soldat en cette armée, puisque je n'étois pas jugé digne de le servir en capitaine. II° série, T. vi.

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» Peu après, étant arrivé au camp devant Rhinfeld, j'apprends que des gens armés et masqués avoient, par violence, enlevé mon fils unique, nommé Tancrède, que je faisois nourrir secrètement en Normandie, dans la maison du père du maitre d'hôtel de ma femme, elle et moi ayant pris cette résolution à Venise, en 1630, lorsqu'elle se trouva grosse, et que, nonobstant sa grossesse, je fus obligé, par la nécessité de mes affaires, de la faire passer en France, où, sachant le dessein qu'on avoit de me perdre, je jugeai bien que, si ma femme accouchoit d'un fils en public, il seroit malaisé qu'il échappåt à la violence de mes ennemis.

» Cette pensée de faire élever mon fils secrètement me fut fournie par un vieux sénateur vénitien en qui j'avois entière confiance, et qui me proposa l'exemple de deux illustres familles de la Romagne, qui, durant la tyrannie du duc de Valentinois, fils du pape Alexandre, firent élever ainsi leurs enfans, qui n'échappèrent pourtant pas, non plus que le mien, à la cruauté du tyran. Je n'entre pas plus avant en cette matière, attendant d'être informé des particularités et de la suite d'un accident si étrange, qui acheva de combler mes jours d'amertume. o

La bataille de Rhinfeld, où le duc de Rohan combattit en qualité de volontaire, se donna le 20 février 1638. Il y fut dangereusement blessé, et il se fit transporter à l'abbaye sécularisée de Kunisfeld, au canton de Berne. Il y vécut encore jusques au 13 avril, et le 8 il écrivit à sa femme la lettre suivante, qui prouve qu'il espéroit encore pouvoir guérir de ses blessures :

« Mon cæur, je m'efforce de vous écrire de ma main, mais en peu de mots. Ma balle m'a élé tirée du pied sans

douleur; je commence d'apprendre à marcher, et m'en irois au grand galop à ma santé sans le chagrin qui me ronge de la perte de mon cher fils, lequel j'ai jour et nuit devant les yeux. Mais loué soit Dieu de tout; il ne fait rien à l'aventure, sa volonté soit faite.

» De Kuvisfeld, ce 8 avril 1638. »

Cette lettre et le mémoire que l'on vient de rapporter prouvent clairement que le duc de Rohan mourut, persuadé non-seulement que son fils avoit été enlevé, mais qu'il étoit mort par la cruauté du tyran; c'est le nom qu'il donnoit au cardinal de Richelieu; et il étoit si éloigné de soupçonner sa fille Margueritte d'avoir fait enlever son frère qu'il la nomma, par son testament, seule et unique héritière de tous ses biens.

Comme elle ne doutoit pas qu'il ne fût souvent parlé de Tancrède dans les papiers du duc de Rohan, que Priolo avoit eu soin de recueillir, elle lui ordonna très expressément de les mettre à part et de lui adresser directement ceux qui regardoient la dernière affaire, ce qui signifioit l'enlèvement et la mort prétendue de Tancrède. Ensuite, faisant réflexion que ces papiers pouvoient être pris ou égarés sur la route , elle ajouta qu'il valoit mieux les brûler, et, pour s'assurer davantage de l'exécution de ses ordres, elle envoya un de ses écuyers à Genève, où Priolo s'étoit retiré après la mort de son maitre, avec ordre d'examiner tous les papiers et de faire brûler en sa présence tous ceux qui regardoient cette dernière affaire. Mademoiselle de Rohan, devenue seule héritière de tous les biens de sa maison à l'âge de vingt et un ans, fut mieux obéie que sa mère, qui avoit écrit, de son côté, pour ordonner qu'on lui envoyat tous les papiers de son mari. Il y a lieu de croire que sa

fille ne fut pas moins attentive à soustraire tous ceux qui se trouvoient alors à l'hôtel de Rohan, où il étoit parlé de Tancrède. Il n'y eut que l'instruction donné à Priolo en 1637, le mémoire écrit par le duc de Rohan au camp de Rhinfeld, et la lettre qu'il écrivit à sa femme cinq jours avant sa mort, qui échappèrent aux recherches de mademoiselle de Rohan, parce qu'ils ne se trouvèrent pas dans les endroits où l'on avoit mis les autres papiers.

Pendant ce temps-là, Tancrède étoit élevé en Hollande, dans un village du Woesterland, où la Sauvetat l'avoit mis en pension chez un maitre d'école nommé Simon Cernolle. On l'appeloit monsieur Charles, et ceux qui avoient soin de lui ignoroient absolument son nom et sa naissance; il vivoit avec les enfans des paysans du village et il étoit nourri comme eux. Lorsqu'il eut atteint l'âge de onze ans, la Sauvetat le tira des mains du maltre d'école pour le mettre en pension chez un marchand mercier de la ville de Leyden, nommé Potenicq, auquel il fit promettre de garder cet enfant avec soin et de ne le livrer à personne sans son ordre ou son exprès consentement.

Trancrède alloit au collége avec un autre écolier qui demeuroit chez ce marchand, et il continuoit tranquillement ses études dans l'université de Leyden, lorsqu'un événement imprévu donna lieu à des découvertes qui mirent la duchesse douairière de Rohan en état de le tirer de son obscurité et de le reconnoitre

pour son fils.

Malgré le secret impénétrable dont on avoit pris soin de voiler son existence, elle étoit connue de tant de personnes qu'il étoit difficile qu'elle ne fit naitre ces bruits sourds et copfus qui accompagnent presque

toujours les entreprises extraordinaires et qui fondent au moins des soupçons, s'ils ne donnent pas une entière certitude.

Madaine de Lansac dit un jour à la duchesse de Rohan que son fils vivoit encore; mais comme elle n'appuyoit ce propos d'aucune sorte de preuve, la duchesse n'y fit pas beaucoup d'attention. Une autre personne de condition lui en parla ensuite plus affirmativement, sans cependant lui dire au juste ce qu'il étoit devenu. Enfin tout le mystère fut découvert à l'occasion du mariage de mademoiselle de Rohan avec le comte de Chabot, cadet de la branche de Jarnac, dont la noblesse étoit, à la vérité, ancienne et illustre, mais qui ne jouissoit pas, à beaucoup près, d'un rang et d'une fortune proportionnée à l'état de mademoiselle de Rohan.

Ce mariage souffrit d'abord de grandes difficultés. La duchesse, sa mère, s'y opposoit ouvertement; mais comme sa fille, âgée alors de vingt-huit ans, étoit plus que majeure, son consentement n'étoit pas absolument nécessaire pour la validité du mariage. Il fut arrêté pendant quelque temps par d'autres obstacles.

Mademoiselle de Rohan vouloit absolument que son mari fut duc de Rohan, et il falloit pour cela obtenir des lettres-patentes qui érigeassent de nouveau la terre de Rohan en duché-pairie en faveur du comte de Chabot. Elle prétendoit encore conserver le

le rang, le titre et les honneurs de princesse, en épousant un homme de condition qui n'avoit pas la qualité de prince, et il falloit

que

le Roi lui conservat ce rang et ces prérogatives par un brevet particulier. Elle vint à bout d'obtenir toutes ces graces par le crédit de Gaston, duc d'Orléans, et encore plus par celui du prince de Condé,

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