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Potenicq; mais lorsqu'il apprit quel étoit son véritable nom, il fut fort aise de se trouver si bien partagé. Il prit en fort peu de temps des idées convenables à sa naissance, et l'on s'apperçut qu'il avoit de l'esprit, du courage et de l'élévation dans les sentimens,

La duchesse douairière de Rohan n'hésita pas à le reconnoitre pour son fils. Le bruit se répandit bientôt à la ville et à la cour que la jeune duchesse de Rohan avoit un frère en état de lui disputer sa qualité d'héritière du dernier duc de Rohan; elle soutint que ce Tancrède étoit un enfant supposé que sa mère faisoit paroître pour se venger de ce qu'elle avoit épousé malgré elle le comte de Chabot.

Cette contestation, selon le cours ordinaire de la justice, devoit être jugée à la chambre de l'Edit, où la mère et la fille, qui professoient toutes deux la religion protestante , avoient leurs causes commises.

Le 26 d'août 1645, la duchesse douairière de Rohan présenta une requête à ce tribunal, tendante à ce que, pour la conservation de la personne et des biens d'un enfant nommé Tancrède, issu de son mariage avec le feu duc de Rohan, il lui fût donné un tuteur, et qu'à cet effet les parens fussent assemblés par devant un conseiller de la Cour.

Le même jour, la jeune duchesse de Rohạn présenta de son côté une requête pour demander à être reçue opposante à celle de sa mère. La chambre de l'Edit, sans avoir égard à son opposition, permit à sa mère d'assembler les parens pour créer un tuteur à Tancrède; et, en conséquence, les parens s'étant assemblés, Claude Joli, procureur au parlement, fut créé tuteur de Tancrède , par arrêt du 29 août 1645.

Joli ne fut pas plus tôt chargé de cet emploi qu'il

demanda la permission d'informer de l'enlèvement, traduction et détention de Tancrède. Nouvelle opposition de la part de la jeune duchesse, tendante à ce qu'il ne fût fait aucune information des faits contenus dans la requête du sieur Joli. Le 20 septembre de la même année, Joli demanda encore une provision de vingt mille livres à prendre sur toute la succession du feu duc de Rohan.

Ces demandes préliminaires ne touchoient pas encore au fond de la question, mais elles donnèrent lieu à la jeune duchesse de Rohan de s'appercevoir que la cause de Tancrède prenoit un tour favorable à la chambre de l’Edit, toute composée de magistrats protestans, qui voyoient avec peine l'engagement qu'elle avoit pris par son contrat de mariage de faire élever les enfans qui en naitroient dans la religion catholique.

Toute la cour avoit déjà pris parti dans cette grande affaire; quatre-vingts seigneurs, parens ou alliés de la maison de Rohan, regardoient Tancrède comme un enfant supposé que l'on n'affectoit de montrer au public que pour chagriner la jeune duchesse de Rohan et pour servir d'instrument à la vengeance de sa mère; ils intervinrent tous dans le procès, et se déclarèrent parties contre Tancrède.

D'un autre côté, Hercules de Rohan, duc de Montbazon ; Louis de Rohan, prince de Guimené; Hippolyte, comte de Béthune ; Simon de Béthune, comte d'Orval, et quarante-deux autres parens ou alliés, solliciterent hautement pour lui, et le suffrage des deux premiers, qui étoient plus intéressés que personne à ne pas laisser introduire dans leur maison un enfant supposé, formoit une présomption très forte en faveur de Tancrède; mais si le droit et la justice étoient de son côté, tout le crédit et toute la faveur étoient de l'autre.

Le duc d'Orléans et le prince de Condé, qui avoient approuvé le mariage du comte de Chabot, vouloient soutenir leur ouvrage; le cardinal Mazarin, qui affectoit en ce temps-là d'être dans une parfaite intelligence avec eux, n'avoit garde de s'opposer à leurs désirs, et le suffrage de ce ministre entrainoit celui de la Reine régente, qui suivoit aveuglément ses avis. Ainsi la jeune duchesse de Rohan n'eut aucune peine à obtenir un arrêt du conseil, daté du 5 janvier 1646, qui , sans ôter à la chambre de l'Edit la connoissance d'une affaire qui étoit de sa compétence, ordonnoit qu'elle seroit jugée par cette chambre conjointement avec la grand'chambre et la Tournelle. Cet arrêt allarma la duchesse douairière de Rohan, qui comprit que, par cette augmentation de juges, la cour n'avoit cherché qu'à favoriser les prétentions de sa fille. Elle craignit que la grand chambre et la Tournelle, qui étant unies formoient un tribunal beaucoup plus nombreux que la chambre de l'Edit, ne se laissassent entrainer par le torrent de la faveur, et, après avoir pris l'avis d'une assemblée de parens, elle résolut de laisser rendre à ce nouveau tribunal un arrêt par défaut, contre lequel Tancrède, qui étoit encore mineur, auroit la liberté de se pourvoir. Ainsi, lorsque les trois chambres s'assemblèrent pour juger ce fameux procès, aucun avocat ni procureur ne se presenta pour défendre la cause de Tancrède.

Martinet plaida pour la jeune duchesse de Rohan, Gautier pour son mari, et Patru pour les quatre-vingts seigneurs qui s'étoient rendus parties intervenantes. L'avocat général Talon conclut à ce que les défaillans fussent repoussés de leurs requêtes, et que l'on adjugeât aux parties comparantes leurs fins et conclusions.

L'arrêt qui fut prononcé le 26 février 1646 fit défendre å Tancrède, 'soi-disant fils du duc de Rohan, de

prendre le nom et les arines de la maison de Rohan, et å la duchesse de Rohan et à tous les autres de lui en donner les qualités, sur les peines portées par les ordonnances. Cet arrêt n'étoit que provisoire, Tancrède étant mineur et n'ayant point été défendu.

Sa mère avoit cru devoir attendre des circonstances plus favorables pour obtenir un arrêt définitif et donné en connoissance de cause; elle n'oublia rien pour acquérir des preuves légales et authentiques de la vérité des faits propres à convaincre les juges, et elle assembla une suite de pièces qui portoient la légitimité de Tancrède jusqu'à l'évidence.

Elle différa peut-être trop longtemps à les produire; mais, craignant toujours le crédit supérieur de sa fille, elle n'osoit encore exposer le sort de Tancrède à la puissance de ses adversaires, lorsque le duc d'Orléans et le prince de Condé, qui faisoient leur principal appui, se brouillèrent avec le parlement, dont les démêlés avec la Reine et le Cardinal devenoient de jour en jour plus vifs et plus éclatans. Ces deux princes entrèrent dans les vues de la cour, qui, pour forcer le parlement à se soumettre, fit investir Paris par les troupes du Roi. La ville et le parlement se mirent en état de défense; un grand nombre de seigneurs mécontens vinrent à leur secours , et la duchesse douairière jugea que Tancrède ne pouvoit trouver une occasion plus favorable pour s'attirer la bienveillance de cette compagnie, en prenant parti dans les troupes du parlement. Il y fut reçu en qualité de volontaire, et il se pourvut en même temps, par une nouvelle requête, contre l'arrêt qui l'avoit condamné par défaut. Il avoit tout lieu d'es

pérer un heureux succès, lorsque , voulant signaler son zèle et son courage, il suivit messieurs de Noirmoutiers et de Vitry au siège de Brie-Comte-Robert, d'où ils revinrent à Paris avec un détachement de trois cents chevaux. Tancrède les accompagna; ils rencontrèrent dans la vallée de Fécan, proche le château de Vincennes, une partie de la garnison de ce château, qui s'étoit mise en embuscade et qui prit la fuite à leur arrivée. Tancrède, emporté par son courage, poursuivit cette troupe fugitive, ne doutant pas que toute l'escorte de messieurs de Noirmoutiers et de Vitry n'accourût pour le soutenir. Mais ces messieurs, qui ne songeoient qu'à regagner Paris, le laissèrent presque seul, et il ne fut suivi que de huit ou dix de leurs cavaliers. Les ennemis, le voyant si peu accompagné, revinrent sur leurs pas, et le chargèrent avec d'autant plus de valeur qu'ils étoient les plus forts. Il en tua d'abord deux à coups de pistolet, et il mit ensuite l'épée à la main pour se défendre contre les autres; ces cavaliers qui l'avoient suivi furent tous tués ou blessés, et il se vit bientôt accablé par le nombre. On assure que, les ennemis lui criant de demander quartier, il répondit : « Point de quartier ; il faut vaincre ou mourir. » Alors un soldat allemand de la compagnie du comte de Dona lui tira un coup de pistolet dans les reins, à bout touchant, qui le renversa de son cheval. On crut qu'il étoit mort, et les soldats s'empressèrent de le dépouiller. Ils jugèrent, à sa physionomie et à la beauté de son linge et de ses habits, que c'étoit un homme de qualité, et comme un d'eux le secouoit rudement pour lui tirer ses bottes, la connoissance lui revint; il ouvrit les yeux et dit quelques paroles. Alors un soldat le mit sur son cheval et le conduisit au château de Vincennes, espérant qu'il en auroit

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