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de la guerre, qu'il pratiqua quinze ou vingt cavaliers de sa compagnie, et avec cette petite troupe s'en alla en Allemagne.

L'humeur prompte de nostre Gassion , qui luy a fait atteindre en si peu de temps ce que les plus heureux n'acquièrent qu'avec une longue patience, ne s'entendoit point å marchander longtemps ni à faire aucune chose par l'entremise d'autruy. Il n'eut pas plus tost abordé l'armée de ce conquérant que la fortune luy présenta l'occasion de parler à luy. Le Roy de Suède se promenoit par hasard sur le mesme bord de la mer où le vaisseau de notre chevalier errant avoit fiché l'anchre. Jugez s'il fut aise d'apprendre, par la réponse de ceux qui luy furent envoyez pour le reconnoistre , que c'estoit le Roy de Suède qu'il trouvoit à sa rencontre. Il le salue, luy descouvre son dessein que ce Roy agrée, et par l'usage de la langue latine qui estoit familière à ce grand prince, et que nostre Gassion n'avoit pas oubliée pour lui avoir adjousté l'allemande, la flamande, l'italienne et l'espagnole, il n'eut pas beaucoup de peine à s'insinuer dans l'esprit de ce prince fort humain et enclin à aimer et à se fier en ceux de notre nation, et qui prenoit grand plaisir à se laisser entretenir des affaires de la France. Luy ayant un jour demandé s'il luy feroit bien une compagnie de cavalerie françoise, nostre avanturier n'hésita point à luy promettre, et s'estant là trouvé un gentilhomme parisien qui lui offroit d'en faire les avances, il le prend au mot, s'en vient en poste à Paris, y lève en six jours quatre-vingt-dix hommes bien faits qu'il emmena avec luy en Allemagne, ayant, par l'ordre qu'avoit donné le Roy de Suède, trouvé sur son chemin à Hambourg des chevaux pour les monter et l'argent qu'il rendit ensuite à celuy qui luy avoit

avancé de quoy faire cette levée, et qu'en reconnoissance de cette obligation il avoit fait son lieutenant de cette compagnie.

Vous étonnez-vous si un cavalier qui sait user de cette diligence, le plus grand secret de la guerre, a poussé sa fortune au point que vous l'avez veue ? La diligence, mon lecteur, et l'assiduité en sa charge est le charme par lequel ce laboureur romain sembloit transporter dans son champ les moissons de ses paresseux voisins. C'est elle à qui rien n'est impossible; mais il ne fait encore que commencer. Sitost qu'il fut auprès du Roy de Suède , il se fit si bien remarquer par sa promptitude d'exécuter les ordres qu'on luy donnoit et par sa valeur et sa prudence, qui ne s'abandonnèrentjamais l'une l'au: tre, sinon que la première avoit toujours le dessus, qu'il fut incontinent fort considéré entre les gens de guerre suédois, chez lesquels se trouvoit la vraye école de la discipline militaire; il estoit tousjours le premier des siens à cheval, et les siens tousjours les premiers de tous les autres. Aussi le Roy de Suède luy ayant un jour demandé en quel corps de son armée et sous quel chef il désireroit estre, il le pria de trouver bon qu'il ne prist ordre et ne receust commandement d'autre que de Sa Majesté Suédoise; ce qui plut tellement à ce Roy qu'il le lui accorda, à la charge que lui et sa compagnie marcheroient tousjours à la teste de son armée et lui serviroient comme d'enfans perdus, où ce prince se trouvoit souvent, avec telle satisfaction qu'au bout de six mois il le fit colonel d'un régiment entier, composé de huit compagnies de cavalerie, avec lequel il servit dans l'armée suédoise à plusieurs sièges et combats, tousjours avec l'honneur d'avoir beaucoup contribué à la continuation de ses victoires,

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En toutes lesquelles occasions il courut bien grand risque de sa personne, mais d'autant plus volontiers qu'il croyoit la prédestination, qui est l'une des doctrines ausquelles l'avoit engagé le malheur de sa créance, faisant profession de la religion prétendue réformée qu'il avoit sucée avec le lait, par le vice du pays et du temps, qui n'avoit pas encore dessillé les yeux à une grande partie des plus beaux esprits et des meilleures familles de la France, pour nous apprendre que la foy est un don de Dieu qui ne vient pas de la capacité et dignité des hommes. Sans lequel malheur nous aurions plus de quoi le louer, et il eust mieux obtenu le souhait qu'il répétoit souvent : « Tout m'est gain à vivre et à mourir, pourvu que ce soit en servant Dieu et le Roy. » Il y receut plusieurs blessures, et entr’autres un périlleux coup de pistolet qui lui fut tiré å brusle-pourpoint dans le flanc droit; duquel coup après estre réchappé par grand merveille , dont toute sa vie est pleine, la playe s'est ouverte par plusieurs fois, tantost avec grand danger

de sa vie, tantost cette ouverture lui servant de crise et de guérison aux maladies qui lui survenoient, comme il arriva encore peu de jours avant sa mort.

Mais ne nous hastons pas d'arriver à cette mort, il la hastera assez de lui-mesme. Il fit la guerre dans l'Allemagne avec cette qualité de colonel jusques après cette sanglante bataille de Lutzen, en laquelle le Roy de Suède triompha de ses ennemis par sa mort et après sa mort mesme, et n'en retourna qu'avec le duc de Weimar, qu'il accompagna en France à la teste de son régiment, qui lui fit remporter cet avantage par dessus tous les autres François qu'il receut les mesmes appointemens que tous les colonels estrangers', et que la justice militaire lui en fut accordée, à l'exclusion de tous autres

juges, comme aussi de donner les charges qui viendroient à vacquer dans ce régiment; ce qu'il a tousjours fait, bien qu'il se trouvast enfin monter à plus de dixhuit cents chevaux en vingt compagnies dont il estoit fortifié, la pluspart des estrangers qui venoient servir le Roy voulans estre sous sa charge, tant il observoit d'équité à leur promotion, et tant il estoit exact observateur des règles de la guerre qu'il avoit apprises du Roy de Suède. Aussi retint-il seul en France et François le nom de colonel, jusqu'alors attribué aux seules troupes auxiliaires. Le colonel Gassion fut désormais de toutes parties, et il n'y avoit point d'occasion ny d'entreprise où il ne fust parlé du colonel Gassion. S'estant séparé du duc de Weimar, il alla servir sous le mareschal de La Force en Lorraine, où, en l'an 1635, il tailla en pièces, auprès d'Espinal, dix compagnies d'infanterie; à Brugères, Dompayre et autour de Rambervilliers, défit à trois fois seize cents Lorrains, dont neuf cents demeurèrent sur la place, et gagna quatre cents chevaux; emporta dans le Bassigni les drapeaux de deux compagnies du duc Charles par lui défaites; ravitailla le chasteau de Chesté, près Mirecour, à la veue de Clinchant, duquel il enleva ensuite le quartier, et prit tout son équipage et trois cornettes, lui tua deux cents hommes et en prit autant; gagna sur les Lorrains les villes de Charmes et de Neufchastel, y ayant tué deux cents hommes.

En l'an 1636 il défit deux compagnies de Croates entre la Bourgongne et Mirecour, et servit utilement sous le marquis de La Force à la défaite de deux mille Impériaux aux portes de Ravon, où le général Coloredo fut fait prisonnier.

En 1637 il enleva un quartier aux mesmes Impé

riaux dans le Luxembourg, et leur tua plus de cent hommes; défit, en une autre occasion, vingt-sept cornettes d'Espagnols, en tua trois cents sur la place et en emmena quantité de prisonniers, et entr'eux don Alonços de Viveres, frère du lieutenant général de la cavalerie de Flandre; dépeupla les monts de bestail, en ayant emmené à une seule fois plus de six mille chefs, et au retour prit un convoi, ayant tué trois cents de ceux qui le conduisoient.

En 1638, au siège du Catelet, il transperça d'un coup de pistolet le lieutenant-colonel du général Picolomini, où l'admiration de sa valeur donna envie à ce général de conférer avec lui, comme il fit.

En 1639, sous le mareschal de La Mesleraye, son abord, å la teste de quinze cents hommes qu'il commandoit, lui fit rendre le chasteau de Trimque, près d'Arras; d'où continuant son chemin vers Manicour, il prit deux cents hommes qui se vouloient défendre contre lui dans une tour, et tua tout ce qu'il y trouva en armes. Ne paroissant pas aussi moins adroit à réprimer les soulèvemens des mutins qu'à s'opposer aux ennemis estrangers, il fut choisi du Roy pour dissiper une racaille de paisaps et de malotrus qui s'estoient mis en armes sous va gueux nommé Va-nuds-pieds (1); lesquels après avoir divisez, comme le sont tousjours aisément ceux qui vont contre le service du Roy, il les défit ensuite , en ayant tué une partie sur la place, gagné leur drapeau qu'il apporta au Roy, et mis le reste en fuite, à la réserve des prisonniers, entre lesquels se

(1) On trouvera dans le 4e volume de la seconde série plusieurs pièces relatives à la révolte des. Va-nuds-pieds dont il est ici question.

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