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trouvèrent leurs principaux officiers qui furent depuis exécutez à mort, pour apprendre la fidélité et l'obéissance aux autres.

Mais cette défaite n'ayant pas encore dompté tous les rebelles, il se rendit premièrement maistre de la ville de Caen , dans laquelle el autour ils s'assembloient, et en ayant désarmé la bourgeoisie qui estoit soupçonnée de les favoriser, détacha contre les mesmes mutins, qui s'estoient allez depuis fortifier dans Avranche, mille hommes de pied et cinq cents chevaux, avec quoy il les alla défaire, en ayant laissé trois cents sur la place, desquels estoient quatre de leurs chefs, et fait grand nombre de prisonniers.

En 1640, ayant esté commandé d'aller escorter, avec le vicomte de Monbas, nos fourageurs aux environs d'Arras, ayans à cet effet six cents chevaux et sept cents mousquetaires, et les ennemis qui en furent avertis les ayant envoyé charger par deux cents hommes de cheval, soustenus de loin par trois mille autres, ce colonel sceut si à propos faire jour par ses cavaliers à son infanterie que de sa première salve elle abattit soixante maistres des ennemis, qu'il contraignit à fuir après leur en avoir encore tué quarante.

En 1641, ayant eu ordre d'assiéger la ville de Lilers, à trois lieues d'Aire, où les ennemis se vantoient de faire grande résistance, à peine l'eut-il sommée qu'elle se rendit après quelques mousquetades, et avoir seulement sceu qu'il avoit du canon. Il défit cent vingtcinq des ennemis qu'il rencontra la nuit près la ville d'Aire, où ils avoient dessein d'entrer, de sorte qu'il en laissa trente sur la place et en fit douze de prisonniers, le reste s'estant poyé en se voulant sauver.

C'est estre assez vaillant pour un chef que l'estre en

compagnie; mais c'est s'estimer plus qu'Hercules de se mettre seul contre plusieurs, ce qui arriva néantmoins au colonel Gassion. Aussi sa fortune se trouvant presque singulière et extraordinaire, et affectant à ne marcher point sur les pistes d'autrui, il ne faut rien trouver en lay d'estrange, telle que seroit cette action en un autre. Ayant eu avis que les Croattes emmenoient les chevaux du prince d'Enrichemont, il voulut aller audevant d'eux, accompagné seulement de quelques-uns de ses cavaliers; et s'estant trouvé un fossé entre lui et les ennemis qui lui empeschoit l'abord, il le fit passer à la nage à son cheval sans regarder s'il estoit suivi des siens; tellement qu'il alla lui seul auxdits ennemis, en tua cing, mit les autres en fuite, et ramena trois des nostres qu'ils tenoient prisonniers, avec les chevaux qu'ils avoient butinez. Sous le mesme mareschal de La Mesleray, ce preneur de villes, il fit voir au siège de celle d'Aire combien il estoit infatigable, ayant demeuré quelquefois quarante heures à cheval, et, hors des partis qu'il faisoit sur l'ennemi, ne s'esloignant jamais des tranchées.

En la mesme année 1641 il défit près La Bassée sept cornettes de Croattes, commandées par le comte Ludovic, auquel il apprit la différence qu'il y avoit entre un chef vigilant comme lui et un autre endormi tel qu'il trouva ce comte; car il lui enleva son quartier, et lui donna une si rude camisade qu'il le contraignit de se sauver en chemise dans Lille, après qu'il eut veu sa garde avancée, composée de cent cinquante hommes, entièrement défaite, cent des siens faits prisonniers, tout son bagage perdu, chevaux, charettes, et toutes les femmes et filles, jusques à la sienne, emmenées; non que le colonel Gassion en eust à faire, ce meuble

pour en tirer

n'estant

pas
à son usage,
mais

rançon, comme il le fit en les lui renvoyant.

Estant, en 1642, commandé par le mareschal de Grammont, il fit encore enlever un quartier de Croates près de Lille, de laquelle entreprise la nuit très obscure, la pluye très importune et les autres injures du temps des plus rudes ne le purent détourner, disant à ses compagnons que c'estoit lors qu'il y faisoit bon, les ennemis n'estant pas sur leurs gardes.

En 1643, sous le duc d'Anguyen, à la bataille de Rocroy, par jugement de ce prince, le plus digne arbitre et le plus oculaire tesmoin qu'il pust avoir lors de ses actions, il servit très dignement, tant au secours et à la conservation de la ville de Rocroy, que le comte d'Ysanbourg avoit investie, qu'en la signalée bataille qui se donna devant cette place; car il y introduisit cent fuzeliers, après avoir défait les petits corps avancez des ennemis, poussé leurs gardes, et donné si vertement dans leurs bandières, ou teste de leur armée, qu'il exécuta facilement ce dessein, comme il fit en cette fameuse bataille si ponctuellement tous les ordres de ce prince qu'il en mérita sa louange. Sous le mesme pripce il fut au siège de Thionville, auquel il ne rendit pas moins de preuves de son infatigable ardeur au service du Roy que partout ailleurs, estant présent à tous les travaux, méprisant, à l'imitation de ce prince, les périls fréquens en ces lieux-là; où travaillant à faire un logement sur le haut d'un bastion, il receut cet autre coup de mousquet dans la teste, duquel il réchappa contre l'avis de tous.

En 1644, sous Son Altesse Royale , il s'empara de plusieurs forts auprès de Gravelines, à la prise de laquelle il fit comme à son ordinaire. En 1645, sous Son Altesse Royale , en Flandre, il II' SÉRIE, T. VI.

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continua ses soins et son courage à la prise de plusieurs forts auprès d'Uate, où il tua trois cents des ennemis et en prit deux cents; fit passer la rivière de Colme à ses soldats tout nuds, portant leurs habits sur leur teste; exécuta parfaitement les ordres de Son Altesse Royale à la prise de Mardick, et chassa Lamboy qui venoit à son secours ; receut une quinziesme blessure à la prise de Link, qui estoit une mousquetade dans le bras, laquelle n'empescha pas qu'il n'assistast encore à la prise de Bourbourg, et puis à celles de Béthune, de Lilers êt de Saint-Venant, qu'il ne prist le chasteau de la Mothe-des-Bois, et ne défist cinq régiinens d'infanterie et deux de cavalerie espagnole en deux villages du PaysBas, sur lesquels il remporta dix-neuf drapeaux et huit cornettes; l'honneur qu'il receut cette année-là, du baston de mareschal de France, duquel il fut pourveu sans passer par la charge de lieutenant général, comme la pluspart des autres, mais seulement par celle de mestre-de-camp général de la cavalerie légère de France, ne permettant pas à ce grand courage de se relascher pour quelque raison qué ce post estre.

Et pourquoi vous répéterois-je tous les autres exploits dont la mémoire est encore récente, et puisque nos relations en sont pleines, comme de la prise de tant de places en Flandre, et notamment de La Bassée , laquelle, mise en balance avec toutes les conquestes de l'archiduc Léopold, qui ont amené tant de bruit, va de l'égal avec elles ? C'est un abysme ou je me perdrois; j'ai eu de la peine à parler de chacune de ses actions en détail, comment vous les pourrois-je bien déduire toutes ensemble ? Il faut laisser le reste à des volumes qui en feront naistre de l'admiration à la postérité, et se contenter de ce qui est ici pour un récit de deux feuilles.

Toutesfois, il n'y a pas tant à s'esbahir qu'une personne qui ne s'estoit adonnée depuis l'âge de seize ans qu'à un seul exercice, sçavoir, à celui de la guerre , le fist en perfection, car il se peut dire de lui que le temps, lequel plusieurs autres perdent à l'amour, au vin, au jeu, à la chasse, et à une infinité d'autres divertissemens de la vie qui en font escouler la pluspart inutilement, n'estoit par lui employé qu'à faire des entreprises contre les ennemis du Roy et à les exécuter.

L'amour ne lui estoit pas seulement indifférent; il avoit une si grande aversion aux filles et aux femmes, et à toutes les coquetteries qui en dépendent, qu'il est mal aisé de concevoir comment, estant de cette humeur, il ne laissoit pas de pratiquer fort adretement la civilité et courtoisie, qui semblent s'apprendre mieux avec ce sexe que dans toutes les écoles de la morale (1). Il n'estoit pas seulement ennemi de ces autres habitudes que l'excès rend mauvaises ; l'entretien lui en estoit odieux : aussi n'estoit-il savant qu'en son mestier, et affectoit de paroistre peu versé en toute autre matière, escartant le plus qu'il pouvoit les occasions d'en parler, mais avec tout le respect et la complaisance possibles.

Cette humeur le faisoit paroistre altier, et a esté jugé tel de quelques-uns, qui me permettront de dire, pour l'honneur que nous devons à ceux qui ont prodigué leur vie, comme lui pour le service du Roy et le salut de leur patrie, que, l'esprit de l'homme estant borné, le sien se

(1) Gassion mourut célibataire. Aux propositions de mariage qu'on lai faisait il avait coutume de répondre qu'il ne faisait pas assez de cas de la vie pour en faire part à quelqu'un. « J'ai beaucoup de respect pour le sexe, disait-il un jour au Roi de Suède lui-même, mais je n'ai pas d'amour; ma destinée est de mourir soldat et garçon. »

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