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l'a assurée, comme une particularité qui prouve que Molière a été avocat. »

'Il n'y a probablement de faux dans ce passage que la double cascade, singulière aux yeux mêines de Grimarest, qui ordinairement s'effrayait peu de l'invraisemblance de ses récits. Quant à l'étude du droit, il est à peu près constant que le jeune Poquelin s'y est livré. Il parait même qu'il suivit les cours de l'école d'Orléans , et qu'il revint å Paris se faire recevoir avocat. Voilà du moins ce qu'on lit dans une mauvaise comédie de Le Boulanger de Chalussay, Élomire 'hypocondre, ou les Médecins vengés , qui parut en 1670. Ce témoignage et celui d'un autre contemporain, l'acteur La Grange qui fit partie de la troupe de Molière, concordant avec ce qu'on affirma plus tard à Grimarest, nous portent à ne pas douter que Poquelin n'ait étudié pour être avocat, et n'ait été reçu en cette qualité . (14). Nons n'accordons pas une égale confiance à l'assertion isolée de Tallemant des Réaux, reproduite par M. Walckenaer dans son Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontaine, qui tendrait à persuader que notre premier comique,« destiné par ses parens à l'état ecclésiastique, étudia avec succès la théologie; mais que, devenu amoureux de la Béjart, alors actrice dans une troupe de campagne, il quitta les bancs de la Sorbonne pour la suivre' (15). » Nous voyons moins de vraisemblance que de singularité dans cette historiette. Elle donnerait à Poquelin un point de ressemblance avec La Fontaine et Diderot, qui tous deux se trompèrent assez étrangement sur leur caractère et la disposition de leur esprit, pour entrer dans leur adolescence, l'un à l'Oratoire, l'autre aux Jésuites, avec les intentions que Talle-, mant des Réaux prête à notre auteur. Mais comment Tallemant se trouve-t-il seul instruit de cette particularité ? Ne sont-ce pas plutôt les études. que Poquelin fit chez les Jésuites, recevant tous les jours des enfans destinés à rester laïcs , qui auront donné lieu à cette erreur bien évidente, puisque ses parens, loin de vouloir le consacrer à l'exercice du culte, l'avaient fait admettre dans la survivance de la charge de valet-de-chambre du Roi ?

1. Élomire, anagramme de Molière. . 2. Élonire hypocondre, ou les Médecins vengés, par Le Boulanger de Chalussay, Paris, 1970.- Préface de l'édition des OEuvres de Molière, Paris, 1982 (par La Grange). – Grimarest, p. 312.-- Bayle, Dictionnaire historique et critique, art. Poquelin.. - Mémoires sur la vie et les oibrages de Molière , p. xviij.

1. Tallemant des Réaux, Mémoires manuscrits, faisant partie de la bibliothèque de M. de Monmerqué. — Histoire de la vie et des ouvrages de La Fontuine, par M.Walckenaer, Troi. ième édit., p. 73. OEuvres de La Fortuine, in-8., Lefèvre, 1823, t. VI, p5ng, note 2.

Après son retour à Paris, Poquelin s'abandonna avec ardeur à son goût pour les spectacles. Fidele habitué de Bary, de l'Orvietan, dont le Pont-Neuf voyait s'élever les tréteaux, il se montra, dit-on, spectateur également assidu du fameux Scaramouche; on a même été jusqu'à dire qu'il prit des leçons de ce farceur napolitain' (16). Cette tradition est aussi incertaine que les autres faits trop peu nombreux qui nous sont parvenus sur la jeunesse de notre auteur. Ce qu'il y a de constant, c'est qu'au commencement de la régence d'Anne d'Autriche, régence annoncée sous d'heureux auspices, trop tôt démentis, le goût du théâtre, loin de s'affaiblir par la mort du cardinal de Richelieu, qui l'avait pour ainsi dire introduit en France, n'avait fait que s'accroître et s'étendre jusqu'aux classes moyennes de la société. Le jeune Poquelin se mit à la tête d'une de ces réunions de comédiens bourgeois dont Paris comptait alors un assez grand nombre. Cette troupe, après avoir joué la comédie par amusement, la joua par spéculation. Elle donna d'abord des représentations aux fossés de la Porte de Nesle, sur l'emplacement desquels se trouve aujourd'hui la rue Mazarine, alla ensuite chercher fortune au port Saint-Paul,

avec

1. Ménagiana, 1915, tom II, p. 404. - Vie de Scaramouche, par Mezzetin (Angelo Constantini). - Anecdotes dramatiques, t. III, p. 129.

nor

et revint enfin s'établir au faubourg Saint-Germain, dans le jeu de paume de la Croix-Blanche, rue de Bussy. Elle prit le nom très-exigeant de l'Illustre Théâtre'. Ces comédiens de société jouaient quelquefois des ouvrages nouveaux, et il existe une tragédie intitulée Artaxerce, d'un nommé Magnon, imprimée en 1645, dont le titre porte: Représentée par l'Illustre Théâtre ?.

Ce fut alors que Poquelin, qui devait dire un jour: .

Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères ! .. changea le sien en celui de MOLIÈRE, le seul qu'illustrèrent les applaudissemens des contemporains, la haine des sots et l'admiration de la postérité : (17). Grimarest a prétendu qu'il ne voulut jamais faire connaître les motifs qui le déterminèrent à se donner un nouveau nom. Toutefois, il est facile de deviner que ce ne fut pas par une folle vanité, que ce ne fut pas

3. Grimarest, p. 15.- Histoire de la poésie française (par l'abbé de Mervesin), 1706, p. 217. — Voltaire, Vie de Molière, p. 8. ---Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière, p. xix. - Petitot ,p. 4. - Histoire de Paris, par Dulaure, pre édit., t. IV, p. 553.

2. Artazerce, tragédie, représentée par l'Illustre Théâtre; Paris, Cardin Besongne, 1645, in-40. — Les frères Parfait rendent compte de cette pièce, tome VI, p. 371, de leur Histoire du Théâtre français.

3. Grimarest , p. 16. - Voltaire, Vie de Molière , 1739, p.9.Mémoires sur la vie et les ouvrages de Molière, p. xxix.-Petitot ,

Pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères,

mais bien évidemment pour soustraire le nom de ses parens, désolés de ses nouvelles résolutions, au mépris attaché alors à la profession de cornédien par un préjugé qui existait presque avec la même force long-temps encore après sa mort. Ce motif avait également déterminé trois acteurs, non moins célèbres par leur touchante et funeste amitié que par les ris qu'ils excitèrent, Hugues Guéru, Legrand et Robert Guérin, à prendre dans le comique noble les surnoms de Fléchelles, Belleville et La Fleur, et ceux de Gautier Garguille, Turlupin et Gros Guillaume dans la farce (18); Arlequin, créateur de l'emploi auquel il a laissé ce nom, s’appelait réellement Dominique (19). Quant à Scaramouche, que Voltaire cite également comme ayant changé le sien par égard pour celui de ses pères, nous sommes plutôt porté à croire qu'il ne le fit que par un amour-propre assez bien entendu, et qui lui était tout-à-fait personnel; car il ne s'était réfugié en France que pour échapper au juste châtiment des lois dont ses escroqueries avaient provoqué la sévérité, et le nom de Tiberio Fiurelli, flétri par une condamnation aux galères, ne demandait plus de mé. nagemens de cette nature (20). La Bruyère a dit : « La condition des comédiens était infame chez

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