Images de page
PDF
ePub

Or cet appendice est le moment capital, puisqu'il s'agit, parmi des circonstances dramatiques, de l'existence politique de Mohamed-Aly, de l'indépendance et de l'avenir de l’Egypte, de l'organisation de la Méditerranée, des destinées de l'Islam.

Il n'y a pas de problème de plus haute portée, et de plus grave conséquence.

Les termes en sont nettement posés; ils se dégagent d'eux-mêmes du fatras de la correspondance diplomatique:

d'une part, toujours la convention de Londres, du 15 juillet 1840, revue et augmentée sur place par lord Ponsonby, évidemment d'accord avec lord Palmewton;

d'autre part, la note Thiers du 3-8 octobre, qui, malgré la chute du ministère, dit en termes catégoriques la volonté de la France.

Il faut en reprendre les formules, puisqu'elles allaient s'imposer à la mauvaise volonté de tous et sauver l’Égypte :

que le traité du 15 juillet avait été négocié et conclu dans les conditions les plus désobligeantes pour la France, sans considération pour une grande et utile alliance de dix ans; que le texte n'en avait même pas été communiqué, dans le moment, à l'ambassadeur de France;

que la France avait donc réservé sa liberté, mais appelait l'attention sur « le côté vraiment grave de la situation »;

que l'alliance de la France et de l'Angleterre avait garanti la paix et l'équilibre de l'Europe dans des circonstances délicates; qu'elle serait difficile à renouer après une « telle offense »; que l'espérer de cette manière de la part de la France ce serait se faire de la fierté nationale une dée qu'elle n'a jamais donnée au monde.

Et comme, avant que cette dépêche ne fût partie, on sut que la déchéance de Mohamed-Aly avait été prononcée par la Porte, en post-scriptum, le 8 octobre: que

la déchéance de Mohamed-Aly, si elle était une suite du traité du 15 juillet, ferait désespérer du rétablissement de l'harmonie entre les Puissances.

A l'appui, fortifications de Paris, appels de classes, concentration militaire aux frontières: une belle effervescence du sentiment national.

La France a levé sa grande épée pour son honneur et la liberté de l'Égypte.

Et Mohamed-Aly, dont le cœur était aussi généreux que l'intelligence était pénétrante, le reconnaissait de bonne foi. Dans son entourage on eût voulu que la France risquât sa propre existence sur les champs de bataille de l'Europe, d'ailleurs sans obligation de retour de la part de l'Égypte (1). Le Vice-roi n'en prétendait pas autant; et, le 5 novembre, il exprimait une fois de plus, devant Cochelet et Walewski, sa reconnaissance en termes animés; et il disait que « lui et les siens feraient le

(1) Ainsi encore M. M. SABRY: La France en danger, l'Égypte se fût-elle risquée pour elle? – N'exigez point d'autrui ce que vous ne feriez point pour

lui.

sacrifice de leur vie à la France plutôt que de douter de ses bonnes intentions ».

La note du 3-8 octobre lui inspira la plus vive émotion; et, les nouvelles de Syrie étant de plus en plus mauvaises, il comprit définitivement qu'il n'avait de recours qu'en la France, qu'il ne pouvait se sauver que par la France. Walewski, Cochelet, le pressèrent, comme

c'était leur devoir, de manifester cette confiance, afin que la France sût de son côté à quoi s'en tenir, fût sûre qu'il ne se retournât pas d'autre côté. Et ce fut l'origine de la lettre que Mohamed-Aly écrivit le 7 novembre au Roi des Français et qui achève de nouer le lien entre la France et l'Égypte.

Ce n'est pas qu'elle ait été l'expression spontanée d'une adhésion chaleureuse; en toute manifestation politique, le calcul a la plus grande part. Ce n'est pas une raison pour méconnaître ce qui peut s'y rencontrer de sincère.

Si l'on s'en rapporte en tous points à Walewski, c'est lui qui a conçu le projet de cette lettre; ce fut son secret, qu'il ne confia même pas à Cochelet; il s'en entretint d'abord avec Artin-bey, le premier drogman, l'homme de confiance du Vice-roi. Sur sa demande il en rédigea la minute; il y mit quatre jours et quatre nuits; le fond adopté, Artin-bey se chargea de l'habiller en style oriental. Et donc la lettre du 7 novembre serait le produit de la collaboration de Walewski et de Mohamed-Aly: image séduisante que celle de cette conspiration entre le Viceroi et le fils de Napoléon.

sance

Il faut se défendre des excès de zèle et de la complai

avec laquelle l'artiste considère son œuvre. Il faut se persuader que Mohamed-Aly n'était pas homme à écrire ou à faire écrire sous la dictée de quiconque, et que la lettre du 7 novembre est bien de lui, et non pas de Walewski; à l'analyse, on y trouverait aisément les traits essentiels du caractère de Mohamed-Aly.

Et c'est pourquoi il faut en reprendre les formules les plus expressives, qui ont été longuement pesées et réfléchies:

« Il me serait impossible d'exprimer la reconnaissance dont je suis pénétré pour l'intérêt bienveillant que Votre Majesté et la grande nation française ont de tout temps daigné me témoigner. Je ne saurais surtout remercier assez Votre Majesté pour avoir déclaré, dans la note officielle adressée de sa part aux grandes Puissances de l'Europe, que mon existence politique est indispensable à l'équilibre européen ».

Après avoir rappelé que son veu le plus sincère avait toujours été l'intégrité, l'indépendance et la prospérité de l'empire ottoman, après avoir dit avec une fierté naturelle les soins et les peines qu'il avait pris pour faire régner l'ordre en Syrie et les résultats qu'il y avait obtenus, il constatait que, par suite de l'intervention étrangère, les motifs d'intérêt général qui le portaient à vouloir conserver cette province n'existaient plus, qu'il ne restait plus que ses intérêts personnels et ceux de sa famille, et qu'il était prêt à les sacrifier à son pays et à la paix du monde. Mais on ne prendra pas cela au pied de la lettre.

Il continuait ainsi:

« C'est à la haute sagesse de Votre Majesté que je m'adresse; je mets mon sort entre ses mains; elle règlera à sa volonté les arrangements qui doivent terminer ce différend.

« Si Votre Majesté le juge convenable, je suis prêt à me contenter en Syrie du pachalik d’Acre. Cette province a résisté jusqu'à ce jour à tous les efforts qu'on a faits pour

la soulever contre moi. (1) Votre Majesté trouvera peut-être juste de faire aussi laisser sous mon autorité l'île de Candie.

« Mais si ses hautes lumières lui fesaient juger que la Syrie entière doit être maintenue sous mon gouvernement, je suis prêt à combattre jusqu'au dernier soupir. Mon fils Ibrahim a sous ses ordres une armée considérable. Damas, Alep, les principales villes de Syrie sont encore en mon pouvoir. L'armée du Hedjaz est en partie au Caire; le reste y sera sous peu de jours; mon neveu Achmet-pacha la commandera. Des cheikhs influents du Liban qui étaient établis au Caire partent pour la Montagne, où sont également renvoyés, sur la demande de votre gouvernement, les émirs et les cheikhs

que

le prince Béchir avait récemment fait exiler au Sennaar. J'ai en outre quarante bâtiments prêts à prendre la mer au premier signal de Votre Majesté.

« Mon unique but, en fesant aujourd'hui cette démarche auprès d'elle, est de prévenir les malheurs d'une guerre générale. Elle n'en doutera pas après l'assurance que je

(1) Acre avait succombé le 3 novembre.

« PrécédentContinuer »