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aussi, de la nombreuse postérité de Gustave, celui que la Providence a le plus aimé.

Jean eut le bonheur d'avoir pour mère la plus digne, la plus vertueuse et la plus pieuse des femmes, l'aimable Marguerite Lejonhufwud, fille du maréchal du royaume de Suède, dernier rejeton de la maison de sainte Brigitte. Elle avait épousé Gustave le 17 octobre 1536, et était morte le 16 août 1551. Pendant que Gustave s'occupait à détruire les derniers restes de l'Église catholique en Suède, la reine, retirée au fond de son appartement dans le château de Gripsholm, versait des larmes amères sur une entreprise si malheureuse, et déposait ses douleurs au pied des saints de Dieu, afin d'obtenir par leur secours et par leur intercession que Dieu daignât écarter de l'Église les mains qui osaient s'attaquer à elle. Elle avait, de sa propre main, cousu dans des étoffes précieuses les reliques de plusieurs saints de la Suède, et, à l'insu de Gustave, elle épanchait souvent son coeur en prières devant elles. Jean, même après qu'il fut devenu roi, honorait encore ce gage sacré de la piété de sa mère et de son amour pour lui. Son ardente dévotion et la crainte de Dieu , animées et nourries par les souvenirs sacrés des temps passés, avaient profondément ému le cæur de son fils et y avaient laissé une trace ineffaçable. Elle s'efforçait de maintenir Dieu dans son cæur et de le graver, de temps à autre, plus profondément dans son ame.

Il raconte d'une manière touchante comment un jour, lorsqu'il était agé de quatre ans, se trouvant dans la petite chambre de sa mère, au château de Gripsholm, il vit par la fenêtre l'image d'un crucifix qui s'approchait lentement de lui. Saisi d'un saint effroi, il s'enfuit en pleurant. Bientot cependant il reprit courage et voulut s'en rapprocher à son tour; mais le crucifix disparut. Il retourna alors en pleurant vers sa mère, et lui raconta ce qui lui était arrivé. Cette aventure parvint bientot aux oreilles des domestiques. Un

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pieux moine de Wadstena, inspiré de Dieu, prédit à Jean qu'il porterait un jour la couronne.

L'image du Crucifié qui avait été pour lui d'un si heureux présage, et cela dans un moment où son père faisait à l'Église la dernière et la plus sanglante guerre, l'accompagna dans tout le cours de sa vie. Elle se presenta toujours à son esprit comme un génie tutélaire; il ne l'oublia jamais.

De grandes et extraordinaires époques , dans la vie des individus comme dans celle des nations, doivent souvent leur origine à de petits et faibles commencemens. Il en fut ainsi de Jean, duc de Finlande, et de la Suède sous son gouvernement.

Jean était doué par la nature des plus excellentes qualités. D'un caractère doux et profondément sensible, d'un cour ardent et pieux, il montra dès sa jeunesse un amour généreux pour la religion. Son esprit éclairé, pénétrant et apide de vérité prit une vive part aux mouvemens religieux et aux questions qui s'agitaient de son temps. Son grand amour de l'étude et de la réflexion, que Gustave avait cherché à développer et à cultiver en lui par les maîtres habiles auxquels il le confia, le mirent en état de se livrer lui-même aux recherches les plus ardues. Sa grande connaissance des langues lui facilita le moyen de puiser aux sources originales. Il parlait avec précision et élégance le français, l'italien , l'allemand, l'anglais, le polonais, le finlandais et le latin ; il devint célèbre par son éloquence dans sa langué maternelle : il joignait à cela les manières les plus aimables et qui lui gagnaient tous les cours.

Quoique élevé dans toute la sévérité de la doctrine lutherienne, et, par amour pour son père, fidèlement attaché à cette doctrine , il n'en nourrissait pas moins au fond du cour un saint respect pour l'ancienne Église. Au commencement, son coeur tendre et sensible avait été moins ému par ses enseignemens que par la manière dont elle avait été

renversée; cette manière avait blessé profondément son âme. Le pauvre et malheureux pays de Suède conservait encore en grande partie le souvenir de l'ancienne Église, mais harassé par le glaive meurtrier de Gustave, il était trop faible pour se relever de ses blessures ; il manquait d'ailleurs de pretres. Quant à l'épiscopat de la nouvelle Église, il s'était laissé si indignement enlever tous ses droits, et s'était soumis si lachement aux liens de l'esclavage, qu'il ne lui restait absolument rien que le nom de pouvoir ecclésiastique. Les annales des communions religieuses du protestantisme n'offrent pas un exemple d'un épiscopat aussi déshonoré que celui de Suède sous Gustave Wasa. Jean était pénétré de cette vérité, et éprouvait en conséquence pour ce corps une grande antipathie. Son jugement juste et droit l'indisposait contre une Eglise qui avait si honteusement trahi la conscience des fidèles, et qui s'était laissé dépouiller de ses priviléges seulement afin de pouvoir trainer, chargée de chaînes, une existence avilie et braver l'ancienne et sublime Église qu'elle avait renversée en se servant des armes les plus déloyales.

Les convictions religieuses de Jean éclatèrent et se mirent en lutte avec l'Église établie, peu de temps après son retour d'Angleterre, où il avait été demander pour son frère la main de la fière Élisabeth. La doctrine de Calvin avait fait de l'impression sur son esprit, et il lut avec plaisir ses écrits que les partisans de ce sectaire dans la GrandeBretagne avaient eu grand soin de lui remettre. Mais le Seigneur voulait le conduire à la connaissance de vérités plus élevées et plus saintes. A peine de retour de sa mission, les prédicateurs de la doctrine de Luther l'entourèrent, afin d'ébranler son inclination naissante pour les dogmes du réformateur de Genève et de le ramener à la pure orthodoxie du lutheranisme. On tremblait déjà pour lui, et sa chute aurait été infaillible si Jean avait partagé les convictions religieuses d'Éric, et si, parvenu'au trône, il avait voulu les faire prévaloir. Dans cette crainte, un ministre luthérien lui mit entre les mains le Commentaire de saint Cyrille d'Alexandrie sur l'Évangile de saint Jean, afin de le convaincre de la vérité de la doctrine luthérienne sur la communion. Jean lut cet ouvrage avec attention. Le ministre parvint à son bnt. Jean reconnut que la doctrine de Calvin était nue, dépouillée de toute sainteté, mais du moins conséquente; en même temps toutefois il se convainquit que celle de Luther, vraie hermaphrodite , était encore plus dépourvue de sens. A compter de ce moment, les ouvrages de Calvin lui semblèrent puans (telle est sa propre expression), et il commença à lire avec un grand intérêt les Pères de l'Eglise, il en fit même sa lecture de prédilection. Il éprouvait à leur creuset les doctrines sèches et arides des luthériens, et se frayait la route vers les dogmes saints , consolans et infaillibles de l'ancienne Église.

Jean s'instruisait de jour en jour davantage des doctrines de l'Eglise catholique. Ce fut moins par politique que par le besoin extrême et l'ardent désir qu'il éprouvait de se rapprocher des croyances de l'ancienne Église qu'il se décida à solliciter la main de la jeune scur du grand et pieux Sigismond Auguste Ier, roi de Pologne. Il se rendit à cet effet, dans l'été de 1562, en Pologne, et y contracta un mariage avec Catherine, dernier rejeton de la célèbre et immortelle race des Jagellons; la bénédiction nuptiale leur fut donnée, avec la plus grande solennité, dans la cathédrale de Wilna, le 4 octobre de la même année. Le puissant czar de Moscovie, Iwan Basilovicz , surnommé le Terrible et le Cruel, avait demandé la main de Catherine sans pouvoir l'obtenir

Ce que la Providence n'avait pas accordé à Gustave, elle le donna à son fils Jean. Dieu voulut par ce mariage lui frayer et lui faciliter la route de sa réunion avec l'Église,

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Mais il devait auparavant passer par de rudes épreuves, afin que par elles il put devenir un champion plus vaillant et plus éclairé de la cause du Seigneur.

Le mariage de son frère déplut fort à Éric. Il aurait préféré lui voir épouser l'infortunée reine d'Écosse, Marie Stuart, afin qu'il pût monter un jour avec elle sur l'échafaud. La vie de ses frères lui était à charge. Le duc Magnus, second frère d'Éric , avait été si fort maltraité par lui qu'il en avait perdu l'esprit, et il essaya aussi de détruire la santé du jeune duc Charles, en le faisant boire avec excès. Contre Jean, Éric se mit en hostilité ouverte, et l'accusa d'avoir conspiré contre sa vie avec Sigismond. Avant même son retour en Suède et pendant qu'il était encore à Revel, Éric lui fit sentir tout le poids de sa haine. A peine fut-il arrivé à Abo, le 4 décembre, qu'Éric exigea de lui la remise de plusieurs lieux fortifiés en Livonie, que Sigismond lui avait engagés, avec le consentement d'Éric, pour la somme considérable de 120,000 écus, et de plus la moitié de son duché. Par ces demandes injustes Éric cherchait à le ruiner et à le dépouiller de tout pouvoir. Mais Jean refusa avec raison de se soumettre à cette exigence peu fraternelle. Une guerre sanglante s'ensuivit entre les deux frères. Éric finit par s'emparer, par trahison, de la personne de son frère, qu'il fit prisonnier à Abo; après lui avoir fait subir toutes sortes de mauvais traitemens, il l'emmena avec sa femme au château de Gripsholm , où il le laissa quatre ans en captivité. Catherine n'échappa qu'avec peine à la cruauté d'Eric; il voulait l'arracher des bras de l'époux qu'elle chérissait, pour la remettre , malgré elle, entre les mains de l'affreux Iwan Basilovicz, de qui elle avait refusé l'hymen. Ce fut dans sa prison, le 20 juin 1566 , qu'elle donna à son infortuné mari l'infortuné Sigismond pour fils.

Ces vicissitudes de la destinée ne pouvaient manquer de produire un grand changement dans l'âme pieuse de Jean.

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