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de paralysie en ce qui touche la plus haute magistrature de l'État. Le privilège de la naissance est rétabli et avec lui le droit divin. La souveraineté du peuple n'est plus qu'un mot.

Notre tâche finit là.

Ce n'est pas que le développement des idées de 89 soit arrêté : il se poursuivra, tantôt rapide, tantôt lent, quelquefois imperceptible, au travers des différentes formes gouvernementales que subira la France; ces idées se feront servir souvent par leurs adversaires eux-mêmes.

A chaque travailleur son muyre : la Constituante déblaye le sol pour y fonder les principes de démocratie et de liberté; elle accomplit la révolution. La Convention, qui a reçu ce précieux dépôt, le défend avec une héroïque fureur. L'une a créé, pour ainsi dire, la France nouvelle, l'autre l'a conservée. Il nous est donc permis de désigner les deux grandes phases de notre histoire révolutionnaire par ces mots : période de création, période de défense et de conservation.

Ce sont bien les mêmes idées qui animent les hommes, c'est bien le même drapeau qu'ils se passent de main en main; l'histoire ne les séparera pas. Et déjà notre instinct national, devançant le jugement de l'histoire, oublie peu à peu leurs dissensions funestes pour reconnaître l'unité de tendance qui commande tout dans la Révolution.

Qu'on veuille bien nous pardonner de nous citer nous-même, puisque nous avons déjà développé ailleurs cette pensée :

Interrogez l'esprit populaire : vous verrez que la lutte des partis, qui presque seule a fixé l'attention de nos historiens dramatistes, n'est pas ce qui l'a frappé le plus, lui. Etranger à cette mêlée des passions et des ambitions personnelles, la Révolution lui apparaît dans ses faits généraux : l'affranchissement du travail, l'abolition des privilèges, la division de la propriété, la défense du sol national; sous tous ces mots une seule chose : la liberté.

« Quand nous nous plaçons avec lui à ce noble point de vue, les révolutionnaires de toutes les dates semblent réconciliés : constitutionnels, girondins, montagnards. Au lieu d'épouser leurs vieilles disputes, nous aimons à étudier leur cuvre collective, dont le caractère est si profondément marqué, qu'en dépit de toutes les réactions jalousés de le dénaturer, les Français sont restés, malgré l'Empire et la Restauration, le peuple le plus démocratique de l'Europe. Alors les architectes successifs de ce grand édifice, ces hommes que les circonstances ont faits ennemis, forment à nos yeux un cortège unique : ils nous apparaissent comme ces personnages des bas-reliefs antiques, marchant à la suite les

uns des autres, la face tournée du même côté.

« La Constituante, la Législative, la Convention, autant d'étapes, autant de relais disposés sur la route du progrès. Mirabeau et Sieyès, Condorcet, Brissot, Robespierre, autant de conducteurs plus ou moins habiles, plus ou moins dangereux. Chacun d'eux fait faire au char quelques tours de roue; il en est qui tombent et que la roue écrase. Le char avance à travers mille obstacles; il renverse ici celui qui a voulu l'arrêter, là celui qui l'avait bien dirigé la veille, mais qui le dirige mal aujourd'hui ; il avance toujours.

« Retournez-vous pour mesurer le chemin parcouru : comparez la France de l'ancien régime à la France sortant des bras de la Révolution, ses lois, ses mours; versez des larmes sur les victimes d'une aveugle résistance; glorifiez les martyrs du progrès; vouez une part de reconnaissance à tous les hommes qui ont coopéré, ne fût-ce qu'un jour, à ce grand travail, vous qui jouissez de ses fruits. »

(Mémoires sur Carnot, par son fils, tome It.)

MARS 1883

En relisant ce petit livre, écrit dans les dernières années de l'Empire, et réimprimé plusieurs fois, je vois qu'il peut l'être encore sans aucun changement essentiel. J'ai la satisfaction de penser que mes jugements sur les hommes et sur les événements de la Révolution française n'étaient pas influencés alors par la tristesse et par l'irritation qui suivent une défaite; et qu'ils ne le sont pas aujourd'hui par l'enivrement du succès : la réflexion n'a fait que les affermir.

Des publications intéressantes ont éclairé certains détails de l'histoire : elles n'en ont point changé la moralité.

Jugeons la Révolution sur son idéal, non point sur les hommes appelés à marcher vers cet idéal en triomphant de résistances excessives, qui les ont eux-mêmes entraînés aux excès; ces hommes ne furent ni des anges ni des démons, comme on les a peints trop souvent; ils ne furent ni des colosses ni des nains. Beaucoup d'entre eux, dans un temps ordinaire, se seraient sans doute élevés au dessus de la foule; des circonstances démesurées les ont démesurément grandis; elles ont surtout créé chez eux des caractères : le fer devient acier par la forge.

L'idéal de la Révolution resplendit dans les cuvres de nos philosophes et de nos publicistes; il resplendit dans l'Encyclopédie, qui fut le résumé des aspirations du temps; et l'Encyclopédie ellemème est résumée dans la Déclaration des droits.

La période comprise entre 1789 et les premiers jours de ce siècle fut douloureuse, comme le sont toutes les crises sociales et politiques. De telles crises atteignent la minorité puissante et riche en diminuant ses privilèges et ses jouissances; elles atteignent plus encore la majorité pauvre, dont elles anéantissent immédiatement les ressources en suspendant le travail qui la fait vivre.

Pourtant les classes nombreuses n'ont pas un moment cessé d'acclamer la Révolution. C'est donc que le pressentiment d'un avenir meilleur les aidait à supporter le mal présent. Un certain nombre de privilégiés aussi l'ont acceptée; quelques-uns avec enthousiasme, renonçant spontanément à leurs avantages : l'injustice blesse les hommes généreux, même lorsqu'elle s'exerce à leur profit.

Quant aux descendants de ceux-là, encadrés

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