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celle du caractère : en pratique il était à craindre qu'on ne la remplaçât quelquefois par celle de la fantaisie. On s'était proclamé indépendant de l'étiquette; pour faire parade de sa liberté, on devait parfois oublier même les lois.

MM. de Vigny, de Musset, Sainte-Beuve, Deschamps.

Après M. Victor Hugo, on plaçait au premier rang parm les poëtes romantiques le doux, le chaste, l'élégant auteur de Moïse et d'Eloa. M. le comte Alfred de Vigny1 n'avait pas l'enthousiasme, l'élan, la brillante facilité du poëte des Orientales; artiste pur et recueilli, ciselant avec amour tous les détails d'une composition; enveloppant volontiers ses idées poétiques d'une action, d'un récit, comme si elles eussent craint d'affronter le public face à face, ce poëte s'était fait, dans l'école nouvelle, une place à part, une douce et calme retraite pleine d'ombre, d'harmonie et de parfums. On ne trouvait pas chez lui cette audace militante de ses jeunes confrères; il manquait même un peu de verve et d'énergie. Sa merveilleuse douceur de langage n'avait ni la précision qui serre vivement la pensée, ni la rapidité lyrique qui, pour employer l'un de ses plus beaux vers,

Monte aussi vite au ciel que l'éclair en descend:

L'éclat de ses images s'affaiblit à travers les replis ondoyants de sa périphrase:

La gaze et le cristal sont leur pâle prison.

La lumière au fond de l'albâtre étincelle,
Blanche et pure, et suspend son jour mystérieux.

C'est quelque chose d'un peu mignard, d'un peu froid. Il aime à transporter la scène de ses récits dans une antiquité factice, où s'efface toute réalité, toute vraisemblance terrestre. On sent, derrière cette poésie graciense mais peu

4. Né en 1798 à Loches, mort en 1864. OEuvres avant 1830 Poëmes antiques et modernes (recueillis en 1826); Cing-Mars (1826).

virile, l'admiration complaisante et assurée d'une petite société d'élite, d'un cercle aristocratique et indulgent.

M. de Vigny avait, même dans ses poëmes, quelque chose d'épique ou du moins de narratif : il a composé en 1826 un de nos meilleurs romans historiques, alors que M. V. Hugo essayait encore, dans des romans de jeune homme et de poëte lyrique, tels que Han d'Islande et Bug-Jargal, la plume qui devait écrire Notre-Dame de Paris. M. de Vigny eut d'autant plus de mérite à réussir dans son Cinq-Mars, qu'il avait mal conçu alors le caractère du roman historique. Au lieu de faire comme Walter Scott, comme plus tard l'auteur de Notre-Dame, qui ne prennent à l'histoire que le cadre, l'esprit et les mœurs du temps où ils transportent l'action, tandis qu'ils inventent l'intrigue et en chargent des personnages fictifs, M. de Vigny voulait que les événements et les personnages principaux fussent historiques aussi. Cette condition nouvelle gênait chez lui la fiction et falsifiait l'histoire. On peut reprocher à l'auteur de Cinq-Mars d'avoir calomnié, dans cet intéressant récit, la mémoire d'un de nos plus grands hommes, Richelieu.

A côté du calme et élégant Alfred de Vigny, le jeune Alfred de Musset, âgé de dix-huit ans, présentait le plus étincelant contraste. C'était le gai et capricieux Ariel, s'avisant çà et là de jouer le rôle de Caliban; c'était l'espiègle Puck, s'amusant à affubler d'une tête d'âne l'amant de Titania. Tout ce que l'esprit a de plus soudain, de plus capricieux, de plus mélangé, semblait former son essence: le grotesque, le bizarre, l'impossible se croisaient à chaque instant chez lui avec les inspirations les plus charmantes, et formaient le tissu versicolore de son style. C'était quelque chose de leste, de dégagé, d'adorablement impertinent. Pareil au moucheron hargneux de la Fontaine, son bonheur était de faire enrager doctement les vieux lions classiques'. Multiple, insaisissable, il copiait tantôt la franche allure de Mathurin Régnier (Don Paëz),

4. Il se moquait quelquefois de la prosodie comme du bon sens; il com. mençait, par exemple, un récit par ces vers alexandrins :

Un dimanche (observez qu'un dimanche la rue

tantôt la passion de Faust (la Coupe et les lèvres), quelquefois les peintures ardentes de Parisina, de Lara, du Corsaire (Portia), plus souvent les zigzags épiques de Don Juan (Numouna), en attendant qu'il vînt, rival de Marivaux, apporter au Théâtre-Français ses délicieux Caprices.

Entre les deux Alfred, l'un artiste soigneux, l'autre piquant humoriste, M. Sainte-Beuve' formait la transition. Il fondait en lui, sans disparate, mais en les affaiblissant, leurs qualités diverses, velut cinnus amborum, comme dit Cicéron. Le caractère particulier des vers de M. de Sainte-Beuve est une simplicité familière et délicate: on croirait lire une prose aimable légèrement parfumée de poésie. Il rappelle quelquefois dans ses Consolations Wordsworth et les lakists anglais. Poëte jusque dans la critique, il saisit avec une imagination vive, avec une sympathie universelle et souvent trop complaisante, les diverses natures d'écrivains. Esprit délicat et flexible, il sait tout comprendre, tout deviner, tout exprimer avec une grâce charmante.

En parlant d'esprit et de grâce, nous n'aurons garde d'oublier les deux frères Deschamps : l'un, Émile, l'auteur des Etudes françaises et étrangères, doué d'un style léger et facile

Vivienne est presque toujours vide, et la cohue

Est aux Panoramas ainsi qu'aux boulevards), etc....

Peu de chefs-d'œuvre ont fait plus de bruit, dans leur temps, que sa Ballade à la lune, où on lisait :

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que V. Hugo n'a pas cherché et que de Vigny n'a pas atteint; l'autre, Antony, le traducteur de Dante, plus mâle, plus ferme, comme l'exigeait son œuvre; tous deux trop insoucieux de leur renommée, et daignant à peine ou continuer d'écrire, ou recueillir les plus jolies pièces dont ils parsemaient

nos revues.

Nous ne pouvons mieux conclure ce rapide examen que par les lignes suivantes empruntées au critique dont nous parlions tout à l'heure, et qui vient, à vingt ans de distance, jeter un coup d'œil général et moins indulgent sur la route que ses amis et lui ont jadis parcourue. « Ce qu'on peut dire sans se hasarder, c'est qu'il est résulté de ce concours de talent, pendant plusieurs saisons, une très-riche poésie lyrique, plus riche que la France n'en avait soupçonné jusqu'alors, mais une poésie très-inégale et très-mêlée. La plupart des poëtes se sont livrés, sans contrôle et sans frein, à tous les instincts de leur nature, et aussi à toutes les prétentions de leur orgueil, ou même aux sottises de leur vanité. Les défauts et les qualités sont sortis en toute licence, et la postérité aura à faire le départ. Rien ne subsistera de complet des poëtes de ce temps1. »

Le drame; Shakespeare; Hernani; Marion Delorme.

La poésie lyrique, l'expression libre des sentiments intimes et personnels, avait été le triomphe de l'école romantique; la poésie dramatique fut son ambition. Mais le succès fut loin d'être égal. Le principe funeste qui déjà nuisait à son ode, ruina son théâtre : l'esprit de système. Elle voulut faire du drame la négation bruyante de la tragédie; elle chercha, non le beau en soi, mais la contradiction; chacune de ses représentations fut un combat. Or, nous l'avons déjà genre 17.243 dit à propos des Moralités du moyen âge, le dramatique est celui qui se prête le moins aux systèmes : le public consent difficilement à se faire complice et à recevoir la consigne; il est, de sa nature, juge et non plaideur; il veut du

4. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. I, p. 208.

plaisir, non des théories, et ne se résigne point à s'ennuyer dans l'intérêt de l'art.

Pour avoir une contradiction toute faite, un scandale dramatique bien choquant, bien retentissant et en même temps marqué des noms illustres, les romantiques n'avaient pas besoin de chercher beaucoup. Ils avaient sous la main les théâtres étrangers. Déjà quelques poëtes semi-classiques s'étaient adressés à l'Allemagne, que Mme de Staël avait révélée si éloquemment à la France. M. Pierre Lebrun avait donné en 1820 une Marie Stuart timidement imitée de Schiller; M. Soumet avait fait jouer, en 1825, une Jeanne d'Arc d'après le même auteur. La route était ouverte; il ne s'agissait que de remonter plus haut et de marcher plus hardiment on alla droit à Shakspeare; on lui demanda non pas son génie, mais sa forme, sa liberté absolue, ses changements de scènes, ses contrastes heurtés, sa langue audacieusement populaire. Du reste il faut le dire, on se méprit complétement sur le caractère de ce grand poëte.

Shakspeare, loin d'être un novateur barbare, s'était montré à son époque un régulateur intelligent. Il avait trouvé le théâtre anglais envahi par des habitudes dont il se moqua souvent, mais auxquelles il fut quelquefois contraint de sacrifier; un réformateur fait toujours quelques concessions à ce qu'il corrige. Les Anglais d'Élisabeth, ce peuple de hardis marins et de braves soldats, la tête encore pleine des passions de la guerre civile et des supplices sanglants échangés par les diverses factions religieuses, avaient besoin d'être remués énergiquement soit par le pathétique, soit par le ridicule. Il fallait de fortes liqueurs à ces mâles palais. Le tranquille bourgeois lui-même, quand il quittait son comptoir de la Cité pour le théâtre nouveau de Blackfriars, n'était pas fâché de relever par quelques émotions un peu vives la monotonie de ses pacifiques occupations. Les Green, les Nash, les Lilly, les Lodge, les Peele, les Kyd, prédécesseurs et contemporains de Shakspeare, jeunes gens pauvres et instruits, qui de tous les points de la province venaient chercher fortune à Londres, furent obligés, bon gré mal gré, de servir

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