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étendant le cercle des lumières, des rapports, des intérêts et des jouissances, a rongé pièce à pièce les anneaux de l'antique chaîne sociale. Il s'agit de recomposer cette chaîne, et il faut sortir des règles de la vieille politique pour assurer les bases d'une existence nouvelle.

L'arbre de la révolution française a jeté dans sa chute, et chez ceux même qui l'ont abattu, des semences funestes ou bienfaisantes, suivant la culture ou la direction qu'on saura leur donner. Il y a toujours eu au dedans des nations un ferment d'inquiétude ou d'espérance qui ne se manifestait que de loin à loin, à travers des siècles, par des bruits sourds et confus. C'est maintenant une voix puissante qui s'est fortifiée dans les progrès des sciences, de l'industrie et des arts; elle se fait entendre dans les hameaux comme dans les cités, et jusque dans les palais; elle demande, elle attend de la sagesse des rois des institutions conformes au génie, aux besoins des peuples. Ainsi s'est successivement formée cette puissance morale, dont l'empire n'est plus douteux, que les gouvernemens ne peuvent méconnaître ou mépriser sans danger, qui brave les persécutions, qu'on n'entend bien que dégagé de préjugés et à une certaine hauteur de l'atmosphère politique, cette opinion publique enfin qu'on peut appeler «<l'expression générale des intérêts de la société. »

Ainsi, une cause à peine aperçue dans les événemens des siècles précédens, va donner un caractère particulier à l'histoire moderne. Les travaux et les agitations de la paix n'y seront pas moins intéressans à considérer que le tumulte et les fureurs de la guerre; mais pour bien faire connaître la situation des divers États de l'Europe avant d'en commencer l'histoire annuelle, il faudrait un tableau dont on ne peut tracer ici que l'esquisse.

ALLEMAGNE. Un écrivain a dit que la Victoire semble avoir jeté aux champs de Leipsick, comme la Discorde aux noces ́de Pélée, une pomme dont la possession doit engendrer entre les princes et les peuples bien des querelles.

Essayons de faire entendre sa pensée.

L'établissement de la confédération du Rhin, en 1806,

avait violemment brisé des rapports politiques et anéanti des droits patrimoniaux consacrés par l'antique constitution dé l'Allemagne. Un grand nombre de princes avaient été médiatisés (1), c'est-à-dire dépossédés de la souveraineté, et mis sous celle de quelques électeurs faits rois ou grands ducs. Ceux-ci avaient gagné à la chute du saint empire, outre des accroissemens de territoire, une autorité soumise à la volonté suprême de leur nouveau protecteur, mais presque illimitée sur leurs sujets. Cette double expropriation avait rendu la domination du protecteur odieuse, long-temps avant les événemens qui la renversèrent. Les nobles, les barons, les paysans crurent, en se soulevant contre elle, s'armer pour leur propre cause; et il ne faut pas s'étonner que la chute de ce protectorat ait ensuite excité tant de troubles : elle faisait revivre des droits anciens, elle élevait des intérêts nouveaux, elle excitait des prétentions de toutes parts: niles traités de 1814, ni l'acte du congrès de Vienne, ni les protocoles postérieurs n'avaient assez clairement déterminé les limites des prétentions diverses, pour que les esprits fussent calmés et satisfaits de la part que la victoire commune leur avait faite.

La confédération germanique d'abord organisée, et constituée dès le 5 novembre 1816, n'offrait presque plus rien des anciennes diètes. La présidence perpétuelle avait été déferée au ministre autrichien qui avait déclaré, au nom et par ordre exprès de l'empereur d'Autriche, que sa majesté se reconnaissant comme un membre égal aux autres, n’entendait voir dans cette présidence que l'honorable mission de maintenir l'ordre dans les délibérations, et que la nouvelle réunion du corps germanique n'avait point pour objet d'y élever un pouvoir dominant, mais de soutenir la nationalité.

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Le premier principe de la confédération, le principal objet des travaux de la diète, était sans doute d'organiser

(1) Il y en a eu environ quatre-vingts dont les possessions, en Allemagne, étaient évaluées, pour l'étendue, à quatre cent cinquante milles carrés géographiques, et pour la population, à un million cinq cent mille habitans.

la défense générale de l'Allemagne; il suffit d'en consulter l'histoire, et de jeter les yeux sur sa carte, pour en sentir l'importance. L'Europe ne peut être asservie que par l'asservissement de l'Allemagne. Ainsi l'organisation du corps germanique importait à la liberté européenne. Après ce grand objet, la dière avait à régler les rapports politiques entre ses divers membres, les droits des princes médiatisés, l'état légal de la noblesse d'empire et celui des religions, les réglemens à faire pour le commerce et la navigation, et surtout l'influence à exercer par la diète dans les difficultés qui pourraient s'élever de puissance à puissance, ou des sujets à leurs souverains; et sur tant d'importans objets, les travaux de cette auguste assemblée n'avaient, jusqu'à la fin de 1817, offert aucun résultat.

Les princes, d'abord occupés de s'assurer du lot qui leur était échu dans le démembrement d'une grande domination, avaient annoncé les projets les plus favorables au bonheur des peuples, la réunion des églises réformées, l'établissement de constitutions fondées sur l'égalité des droits devant la loi, et sur le système d'une représentation nationale pour le vote des impôts. La Prusse en avait fait la proposition formelle au congrès de Vienne, avec l'assentiment général des puissances allemandes, excepté de la part de la Bavière et du Wurtemberg, qui ne s'y refusèrent qu'en tant qu'elle leur imposerait l'obligation d'un acte qu'ils regardaient comme un effet de leur volonté libre, et de leur bienveillance envers leurs sujets.

Quoi qu'il en soit, ces espérances une fois données tenaient toutes les nations en éveil : le duc de Saxe Weimar s'était empressé de les réaliser, et il avait demandé que la diète germanique garantît le pacte constitutionnel par lequel il venait de s'unir à son peuple. On admira qu'une des plus petites puissances de l'Allemagne fût la première à donner cet exemple; mais on verra, en observant la situation des autres, ce qui rendait l'exécution de cette promesse plus difficile.

AUTRICHE. Cette puissance offre, au premier aspect, une

physionomie sereine et tranquille ; les invasions qu'elle a subies n'ont point altéré ses mœurs ; les variations de sa fortune n'en ont presque pas apporté dans ses institutions : elle a montré de la résignation dans le malheur et du calme dans la victoire. C'est une terre où la sémence des révolutions ne lève point aisément. Plus heureuse par la patience de sa politique que par la vigueur de ses armes, elle est sortie de la guerre la plus terrible avec des avantages qu'elle n'aurait pas espérés dans les temps les plus prospères. Elle a changé un titre imposant, mais plus onéreux qu'utile à ses vrais intérêts, pour une souveraineté directe, indépendante et patrimoniale; elle s'est acquis, par ses derniers arrangemens avec la Bavière (1), des possessions importantes et une bonne ligne militaire. Elle a conservé sur une grande partie de l'Allemagne une influence d'autant plus solide, qu'elle ne paraît plus dangereuse. Quelques politiques éclairés ont pensé qu'elle avait trop sacrifié au désir de s'étendre en Italie, et d'y établir une domination que la différence des mœurs y rendra toujours précaire, où la paix lui sera toujours hostile et la guerre destructive. Le voisinage de la Russie, qui s'est étendue sur sa frontière orientale, pourrait déjà lui paraître inquiétant pour sa sécurité. Mais les bénéfices du présent lui ont dissimulé les dangers de l'avenir; ou bien elle a jugé de l'esprit du cabinet russe par le caractère du souverain; ou bien encore elle a espéré qu'au moment d'un grand péril, elle trouverait des alliés dans ceux qu'elle avait regardés en ennemis. En effet, il n'y a presque rien dans les règles de la politique ancienne dont on puisse user pour expliquer les rapports de la politique moderne.

Heureusement sorti des chances de la guerre et des difficultés des négociations, le gouvernement autrichien s'est d'abord occupé de ses finances. Elles étaient dans l'état le plus déplorable. Sa dette, évaluée en 1789, à 200 millions de florins, s'élevait, en 1816, au delà de 730,000,000. Elle avait encore, à la fin de 1817, en circulation, une masse

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de papier-monnaie d'environ 550 millions tombés à 30 pour c/o de leur valeur nominale. L'intérêt de la dette avait été réduit de 5 à 2 et demi pour cent; mais des mesures économiques, des emprunts sagement combinés, un mode d'extinction graduelle du papier-monnaie, la promesse solennellement donnée de n'en plus émettre, et la création d'une banque nationale, tendaient à rehausser peu à peu le crédit. Enfin, d'après le système d'amortissement adopté, on espérait que la dette ancienne et nouvelle serait éteinte en cinquante ans, et que les créanciers pourraient être rétablis dans la jouissance de leurs intérêts primitifs, sans augmentation des impôts évalués de 120 à 125 millions de florins (environ 300,000,000 de francs), somme fort inférieure à ⚫celle des grands États de l'Europe, si on considère la population et la richesse des provinces de cet empire.

Dans le dessein que le gouvernement autrichien annonçait depuis long-temps de réduire son état militaire, que des rapports sans doute exagérés ont porté à huit cent mille hommes, il prenait des précautions pour entretenir l'esprit guerrier de la population, et former promptement, en cas de guerre, une grande armée. D'après un rescrit impérial, publié au mois de novembre 1817, sur l'organisation des milices bourgeoises, tous les hommes de l'âge de vingt à vingt-cinq ans devaient être inscrits sur les contrôles, et divisés en trois classes: ceux de la première, comme soldats de campagne, et en cas de guerre, incorporés dans les régimens de ligne de leurs cantons; ceux de la seconde classe, formant la landwehr, et devant entrer, au besoin, en campagne; ceux de la troisième ne pouvant être employés qu'au service intérieur.

Déjà rassurée par la ligne militaire qu'elle venait d'acquérir aux dépens de la Bavière, la cour de Vienne venait de se lier avec elle par une alliance (1), dont l'effet était d'augmenter son influence à la diète, et sa sécurité pour ses provinces italiques.

(1) Mariage de l'empereur François II avec la princesse Charlotte de Bavière. Novembre 1816.

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