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Genève. Imprimerie Romet, boulevard de Plainpalais, 26.

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BULLETIN MENSUEL (4 janvier 18921).

Dans la séance du 18 décembre de l'Académie des Inscriptions et BellesLettres, M. René de La Blanchère a lu un travail très intéressant sur les moyens employés par les Romains pour procurer à l'Afrique septentrionale la fertilité remarquable qui lui valait une population très nombreuse comparativement à celle d'aujourd'hui. Dans les conditions actuelles, la mise en valeur obtenue dans l'antiquité est impossible. L'absence d'eau n'est pas l'obstacle capital, car une moitié du pays en reçoit en moyenne plus que le bassin de la Seine, l'autre presque autant que le sud-est de la Russie. Il faut le chercher plutôt dans l'inégale répartition des pluies qui tombent toutes durant quelques mois, tandis que les autres sont complètement secs. Pour remédier aux inconvénients d'un régime torrentueux des rivières et à une sécheresse de cinq mois, les Romains avaient couvert la province d'Afrique d'un réseau d'ouvrages hydrauliques que M. de La Blanchère étudie depuis une dizaine d'années. Le principe qui dominait dans la création et le fonctionnement de ces ouvrages, c'est qu'aucune portion de l'eau n'était abandonnée à elle-même. Depuis le sommet des montagnes jusqu'à la mer, toute celle qui tombait était saisie, conduite et distribuée. Dans les plus petits ravins des montagnes, il y avait des barrages rustiques en pierres sèches pour retenir l'eau. Dans les vallons, d'autres barrages arrêtaient un peu les eaux déjà réunies; à l'entrée de chaque grande vallée, un système d'ouvrages en assurait non seulement l'arrosement, mais le passage de ces mêmes eaux dans des conditions de lenteur et d'absorption voulues. Au débouché de chaque grand oued en plaine, un ouvrage important, généralement barrage de retenue et de distribution, empêchait les crues subites et permettait aux eaux de se répandre dans les terrains de culture. M. de La Blanchère a pris pour type l'aménagement hydraulique de l'Enfida, situé sur la limite de la Zeugitane et du Bizacium, et qui peut, par conséquent, servir d'exemple pour les deux régions. Il l'a décrit en détail et a montré que le même système a été établi non sculement dans la Mauritanie, mais dans toute l'Afrique romaine, où l'on en

1 Les matières comprises dans nos Bulletins mensuels et dans les Nouvelles complémentaires y sont classées suivant un ordre géographique constant, partant de l'Algérie, puis allant à l'Est, longeant ensuite la côte orientale du continent et revenant par la côte occidentale. Voir la carte à la quatrième page de la couverture.

retrouve partout des vestiges. Les Romains ont mis plusieurs siècles pour arriver à un résultat complet; la belle époque est le troisième siècle de notre ère. Les guerres intestines, surtout les luttes religieuses, ont amené la décadence, puis la dégradation de ces travaux. L'invasion arabe, jointe au déboisement, leur a porté le dernier coup.

Jusqu'ici la ville du Caire, qui compte cependant 400,000 habitants, n'avait points d'égouts. On avait bien songé, sous le règne d'Ismaïl-pacha, à exécuter quelques travaux de ce genre; mais la canalisation était si défectueuse que Greene-pacha, directeur anglais des services sanitaires et de l'hygiène publique, la fit combler. Le remède fut pire que le mal, car les eaux n'ayant plus d'écoulement s'accumulèrent dans les rues pendant les mois d'hiver, et, pendant l'été, la fièvre typhoide sévit au point que, d'après les statistiques officielles, la mortalité, du fait de cette maladie, fut de plus de 45% des décès pour les indigènes et de 23 % pour les Européens, alors que dans les villes salubres elle ne doit pas dépasser 17 %. Après beaucoup de discussions pour arriver à doter la ville du Caire du meilleur système d'égouts possible, le Journal officiel vient de publier un avis, aux termes duquel le gouvernement égyptien recevra, jusqu'au 31 janvier 1892, tous projets relatifs à l'assainissement de la capitale de l'Égypte. Une prime de 5000 fr. sera accordée à l'auteur du travail adopté. Une commission technique, composée de trois membres (Français, Anglais et Allemand) nommés par le gouvernement égyptien, sera chargée d'examiner lesdits projets et de désigner celui d'entre eux qui devra être réalisé.

Un autre projet qui devra être soumis à une commission technique composée d'ingénieurs italiens, anglais, français, allemands et même américains, se rapporte au moyen d'étendre la superficie des terres susceptibles de recevoir la culture du coton, du riz et de la canne à sucre. Elle exige, pendant les mois d'étiage, un arrosage constant, que peut seul procurer un système complet de canaux et de réservoirs. Le barrage en aval du Caire construit sous Méhémet-Ali l'a assuré à la plus grande partie du Delta; le canal Ibrahimich entretient la culture de la canne dans la partie de la Haute-Egypte comprise entre Siout et Beni-Souef; l'oasis du Fayoum doit sa prospérité aux ramifications du canal naturel du Bahr-Youssef. Il s'agit de faire profiter des mêmes avantages une quantité considérable de terrain dans la Haute-Égypte, et de fournir au Delta un supplément d'eau qui lui permette d'introduire sur tous les points les cultures susmentionnées. La Société dite des Études du Nil, à la tête de laquelle était M. de La Motte, avait déjà proposé un barrage en aval d'Assouan. M. Willcox, ingénieur anglais des irrigations, élabora un projet de barrage à Assouan

même, tandis que le colonel sir Colin Scott Moncrieff, sous-secrétaire d'État au ministère des travaux publics, propose de créer un réservoir qui emmagasinerait un volume d'eau suffisant pour donner, pendant 60 jours, à l'étiage, trente millions de mètres cubes d'eau par jour; de cette façon, on irriguerait toute la province au nord de Siout et l'on gagnerait à la culture 325,000 hectares qui, plantés en coton, augmenteraient de moitié la production totale de l'Égypte, apportant un bénéfice annuel de cent millions. Quant au projet de M. Willcox, il a peu de chance d'être adopté; en effet, la construction du mur proposée par cet ingénieur, à la première cataracte, aurait pour résultat que, lors des crues du Nil, l'eau recouvrirait pendant six mois de l'année les admirables ruines de l'île de Philæ. Il est vrai que pour prévenir la détérioration des peintures qui couvrent encore les chapiteaux des colonnes, M. Willcox propose de débiter, entre les principaux musées de l'Europe, les diverses parties de ce monument qui appartient au gouvernement égyptien !

Nos lecteurs se rappellent que plusieurs des membres de la mission autrichienne du Kordofan avaient été faits prisonniers à El-Obeïd, en 1883, par les madhistes qui les avaient amenés à Omdurman en 1887. Depuis longtemps on était sans nouvelles des captifs, lorsque le 14 décembre, une dépêche du Caire annonca que trois d'entre eux, le P. Ohrwalder et les sœurs Catarina Chincarini et Élisabeth Ventarini, ayant réussi à s'échapper, étaient arrivés sains et saufs à Korosko, et allaient descendre vers le Caire. Avant de quitter Korosko, le P. Ohrwalder a fourni des renseignements sur les Européens qui sont encore prisonniers des mahdistes à Omdurman ce sont 14 Grecs, 8 Juifs et deux membres de la mission autrichienne; tous sont soumis au plus dégradant esclavage: les uns sont enchaînés, d'autres sont surveillés de très près et ont perdu l'espoir de s'échapper. Quant aux conditions dans lesquelles se trouve l'ancien Soudan égyptien, d'après le P. Ohrwalder, la nourriture y est à bon marché et en abondance, mais tout le monde désire la paix et le rétablissement de la souveraineté égyptienne. Les derviches ont presque entièrement abandonné le Darfour où se trouvent maintenant quantité d'éléphants et de bêtes sauvages. En revanche, les derviches sont très nombreux à Fashoda où ils ont un campement, mais ils n'osent pas s'éloigner des rives du Nil. Ils sont les maîtres du commerce de l'ivoire et de la gomme qu'ils vendent aux marchands avec de forts bénéfices. Ils n'exercent aucune influence dans le Bahr-el-Ghazal. La visite du khédive à la frontière méridionale égyptienne a produit une vive impression dans tout le Soudan. Slatin-Bey, ancien gouverneur du Darfour, est toujours membre de la garde du corps de

Khalifa-Abdulla, mais il ne peut s'échapper. Les prisonniers qui se sont enfuis d'Omdurman sont arrivés au Caire le 21 décembre au matin. Ils se sont échappés le 29 novembre, pendant les troubles occasionnés par les intrigues de deux chefs damagha contre les partisans baggariens de KhalifaAbdulla et par le mécontentement des habitants d'Omdurman contre le Madhi actuel qui s'entoure de soldats baggariens. Les malheureux fugitifs, accompagnés par trois Arabes fidèles, ont atteint Korosko le 13 décembre, après avoir parcouru en quinze jours près de 900 kilom. Ils voyageaient nuit et jour, montés sur des chameaux. Ils n'ont fait qu'une halte de deux jours au puits de Nurad. Pendant trois jours, ils sont restés sans nourriture et n'ont pas eu un instant de sommeil. D'après leur récit, Omdurman est une ville considérable, renfermant beaucoup de maisons construites en pierre; Khartoum est désert. Peut-être sont-ce les renseignements apportés par ces fugitifs qui ont suggéré à certains journaux de Londres l'idée d'une expédition militaire à organiser pour reprendre le Soudan égyptien. Mais les défaites subies par les troupes anglo-égyptiennes sous Hickspacha, Baker, Gordon et la retraite de Wolseley sont encore trop présentes à toutes les mémoires, pour que nous supposions l'opinion publique anglaise disposée à faire les frais d'une entreprise destinée à reconquérir le Soudan.

Nous avons mentionné, dans notre dernier numéro (XIIe année, p. 356), l'expédition entreprise par le Dr Keller, professeur suisse, avec M. Ruspoli dans le pays des Somalis. Des lettres de notre compatriote, arrivées à Zurich, sont datées de la fin d'août et des bords du Webbi-Denonck, le grand fleuve de l'Afrique orientale, qui prend sa source dans la chaîne de montagnes du Runa et va se perdre au S.-E. dans les plages du pays des Gallas. L'expédition italienne débarquait au commencement de juillet à Berbera, sur la côte des Somalis; elle se mettait immédiatement en marche, traversant les immenses steppes du pays, puis le chaînon du Djerato et le désert d'Ogaden, pour atteindre le Webbi. Il était nécessaire d'éviter toute rencontre avec les Abyssins qui se fussent certainement opposés au passage de la colonne. Vers la fin de juillet l'expédition traversait le Webbi. La marche était accélérée en vue de prévenir le rassemblement des indigènes dispersés dans un grand nombre de villages. Sur sa route, l'expédition a rencontré bien des hostilités, les indigènes en armes occupaient les sources. et les citernes et semblaient manifester l'intention d'en défendre les abords. Les soldats d'escorte, par leur attitude énergique, ont imposé aux indigènes, qui se sont retirés; toutefois, ils se sont montrés très exigents, et n'ont cédé qu'à des prix excessifs le bétail dont l'expédition avait besoin pour

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