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« MONSIEUR LE Rédacteur en chef DU Courrier français.

Rome, le 14 septembre 1847.

<< Monsieur,

« Votre numéro du 27 août contient une lettre anonyme, datée de << Rome, dans laquelle je lis les passages suivants :

« Le parti jésuite-rétrograde est en complot permanent contre « Pie IX.....

«La Sardaigne paraît soutenir Pie IX; mais le parti jésuite est « puissant en Piémont.....

<< On est convaincu que le parti austro-jésuite fait tous ses efforts « pour déterminer la chute du cardinal Ferretti.... >>

Malgré la répugnance que j'éprouve à saisir le public de mes « justes griefs contre une malveillance obstinée, il m'est impossible, « Monsieur, de laisser accréditer sans réclamation des allégations « qui seraient très-graves si elles n'étaient dénuées de fondement.

« J'ignore absolument, Monsieur, ce que votre correspondant a « voulu dire en parlant d'un parti jésuite, d'un parti jésuite-rétro« grade, d'un parti austro-jésuite, qui se serait formé, soit à Rome, « soit dans le Piémont. Les vrais Jésuites, c'est-à-dire les membres « de la Compagnie de Jésus, ne sont nulle part des hommes de parti. «Notre Compagnie est un Ordre religieux solennellement approuvé << par l'Eglise; son but unique est celui qu'exprime son institut, la gloire de Dieu et le salut des âmes; ses moyens sont la pratique

« des conseils évangéliques, et le zèle dont les apôtres et les hommes << apostoliques de tous les siècles lui ont donné l'exemple; elle n'en « connaît point d'autres. La politique lui est étrangère; elle n'a ja« mais lié son sort à un parti, quel qu'il puisse être sa mission est « plus grande et au-dessus de tous les partis. Fille soumise de l'E«glise, elle est à son service partout où elle veut l'employer. La ca« lomnie peut bien se complaire à répandre des insinuations per« fides, et à représenter les Jésuites mêlés aux intrigues politiques; « mais j'en suis encore à attendre qu'on me signale un seul des re« ligieux qui me sont subordonnés qui se soit écarté sur ce point de

« l'esprit et des prescriptions les plus formelles de notre institut.

« Je ne conçois donc pas, monsieur le rédacteur, ce que votre cor<< respondant a voulu dire par le mot austro-jésuite.

« Aurait-on prétendu insinuer que les Jésuites des Etats-Romains

« ont fait alliance avec l'Autriche? Certes, c'est donner à ces reli« gieux une singulière importance! Mais cette supposition est telle«ment contraire au bon sens, à l'évidence, qu'elle se refuse à toute « réfutation.

« Aurait-on voulu faire croire que les Jésuites sont inféodés au gou« vernement autrichien, et que la forme de ce gouvernement est la « seule que les Jésuites entourent de leur sympathie ? C'est, mon<< sieur le rédacteur, me fournir l'occasion d'expliquer une fois pour « toutes quelle est la position que la Compagnie de Jésus a prise, et « qu'elle tient à conserver, vis-à-vis de tous les gouvernements sous « lesquels ses membres sont appelés à vivre.

« Comme l'Eglise, la Compagnie de Jésus n'a pour les constitutions « politiques des divers Etats ni antipathie, ni prédilection. Ses mem«bres acceptent avec sincérité la forme de gouvernement sous la« quelle la Providence marque leur place, soit qu'un pouvoir ami les « encourage, soit qu'il se borne à respecter en eux les droits qu'il re« connaît aux autres citoyens.

« Si les institutions politiques du pays qu'ils habitent sont défeca tueuses, ils en supportent les défauts; si elles se perfectionnent, « ils applaudissent à leurs améliorations; si elles proclament pour les << peuples de nouveaux droits, ils en revendiquent pour eux-mêmes « le bénéfice; si elles élargissent les voies de la liberté, ils en pro« fitent pour donner plus d'extension aux œuvres de la bienfaisance « et du zèle. Partout ils fléchissent sous le niveau des lois; ils res«pectent les pouvoirs publics; ils prennent tous les sentiments de « bons et loyaux citoyens ; ils en partagent les charges, les épreuves « et les jouissances. C'est, Monsieur, qu'aux yeux des Jésuites un su« prême intérêt domine tous les autres : la félicité des hommes dans « une vie meilleure et plus durable. Partout où ce but peut être at« teint, les Jésuites s'acclimatent sans répugnance et sans peine.

<«< Voilà, monsieur le rédacteur, quels sont les principes des Jé« suites par rapport aux gouvernements et à leurs diverses constitu«tions politiques.

« Voilà quelle est la ligne de conduite qu'ils se sont tracée et dont « ils espèrent ne s'écarter jamais.

« Mais, à l'égard du chef suprême de l'Eglise, les Jésuites se « croient liés par des obligations beaucoup plus rigoureuses. Ils << croient lui devoir une part beaucoup plus large dans leurs affec

<«<tions et dans leur dévouement. A leurs yeux, le souverain Pontife « n'est pas seulement un prince temporel auquel ils doivent la sou« mission et le respect; il est surtout pour eux un père et le repré<< sentant de Jésus-Christ. A ce titre, il reçoit des Jésuites des témoi«gnages tout particuliers de culte, de vénération. Tous les actes qui <«< émanent de son autorité sont accueillis par eux avec amour. Les dis « positions qu'il croit devoir prendre pour l'administration de ses Etats, « ils les approuvent et les défendent; sesavis sont pour eux des ordres, « et leur plus grand malheur serait de contrister son cœur paternel.

« Je repousse donc de toute l'énergie de mon âme, monsieur le ré. « dacteur, et en mon nom et au nom de l'Ordre tout entier qui m'a « nommé son chef, la calomnie à laquelle vous avez ouvert les co<«<lonnes de votre journal. Il est aussi contraire à la vérité qu'à la no/«toriété publique que les Jésuites soient en état de complot perma

« nent contre l'auguste Pontife que l'univers entier salue de ses « acclamations. Aimer, vénérer, bénir, défendre le Pape Pie IX, lui << obéir en toutes choses, applaudir aux sages réformes et aux amé« liorations qu'il lui plaira d'introduire, est pour tous les Jésuites un « devoir de conscience et de justice qu'il leur sera toujours doux de « remplir. Ce devoir, commun à tous les sujets des Etats-Romains, « sera d'autant plus facile à remplir que le saint Pontife assis aujour«<d'hui sur la chaire de Pierre joint au caractère sacré dont il est re« vêtu toutes les vertus que l'Eglise honore, toutes les grandes qua<«lités que le monde admire. Ce sera de plus pour les Jésuites en << particulier un devoir de reconnaissance, puisque, depuis le jour où << Pie IX a ceint la triple couronne, il n'a cessé de donner à la Compa« gnie de Jésus des gages de sa bienveillante et paternelle affection. «Je vous prie d'agréer l'assurance de tous mes sentiments.

« ROOTHAN,

« Général de la Compagnie de Jésus. »

Il y a deux choses à remarquer dans la lettre que nous venons de transcrire. Ceux de nos lecteurs qui se rappellent la joie avec laquelle nous avons accueilli, dans notre article du 10 août dernier, la première démarche faite par le R. P. Roothan pour se mettre en rapport avec la presse quotidienne, peuvent juger du sentiment que nous fait éprouver cette seconde manifestation, plus significative encore que la première. Jusqu'ici, la Compagnie de Jésus avait sup

porté la calomnie avec une patience héroïque. Dieu, qui se joue sans cesse de la confiance que nous mettons dans l'indépendance de notre raison, a créé à l'usage des siècles de lumière une sorte de crédulité qui dépasse tout ce que l'esprit humain a jamais admis de plus absurde dans les temps où la fiction régnait sans partage. Les hommes atteints de cette punition sont comme les idoles dont parle le Psalmiste: ils ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre. Ils côtoient sans cesse la vérité; ils vivent au milieu d'elle sans comprendre même qu'elle existe, et l'erreur a en même temps un attrait insurmontable pour leur esprit. C'est le privilége des Jésuites d'exercer jusqu'à ses dernières limites cette étonnante faculté de croire aumensonge : c'est à eux aussi qu'il appartient de prendre en commisération l'excès de confiance dans le faux qui règne à notre époque. Chaque jour voit s'augmenter le nombre de ceux qui reconnaissent à quel point on s'est moqué d'eux en leur racontant les crimes des Jésuites. On peut même admettre déjà que cette ridicule terreur a été déracinée de la plupart des esprits sincèrement chrétiens. Pour peu que les Jésuites eux-mêmes, par la voix de leur vénérab général, continuent à seconder les efforts qu'on a faits depuis quelques années pour remettre l'opinion publique dans le chemin du bon sens, on arrivera à un résultat beaucoup meilleur que dans les siècles précédents.

Mais ce n'est point à ce service que se borne la conséquence du pas important que vient de faire le général de la Compagnie de Jésus ; nous avons le droit d'y reconnaître et d'y signaler une preuve de confiance dans l'efficacité des armes empruntées à la liberté. Les hommes pour qui l'Eglise n'est point une terre inconnue n'ont pas besoin que les Jésuites leur disent qu'ils aiment Pie IX tout autant qu'eux, et qu'ils ont la même confiance dans l'œuvre sublime de ce Pontife. Il n'existe pas, il ne peut pas exister un bon prêtre qui, en contemplant dans Pie IX la réunion de toutes les vertus que l'Eglise honore et de toutes les grandes qualités que le monde admire, n'en attende une ère de bénédiction pour la chrétienté; et nous ne connaissons personne jusqu'ici, pas même M. Gioberti, qui ait osé ranger les Jésuites parmi les mauvais prêtres. Mais la liberté, telle que la donnent les constitutions modernes, a été longtemps méconnue par une foule d'excellents prêtres. Le R. P. Ventura a parfaitement expliqué pourquoi tant d'hommes droits et éclairés sont restés en défiance contre

un principe qui, transporté dans le domaine de la politique, semblait avoir pour objet de détruire la plus précieuse de toutes les libertés, c'est-à-dire la liberté chrétienne. Maintenant, grâce à Dieu, la lumière se fait chaque jour davantage sur ce point controversé, et il est de la plus haute importance pour tous les chrétiens d'apprendre que la Société de Jésus, qui, de toutes les congrégations religieuses, a reçu de l'esprit du siècle où elle s'est formée la constitution la plus monarchique, s'associe pleinement à un mouvement que, dans l'ordre politique, il est permis de considérer comme une conversion générale du clergé catholique.

Cela soit dit sans préjudice de la différence des institutions dont la Compagnie de Jésus a si grande raison de tenir compte, suivant l'histoire et le génie de chaque peuple. Il ne s'agit pas de savoir si les deux Chambres sont une panacée qu'on doive appliquer aux maux de tous les hommes. La conversion dont je parle a lieu dans une région plus haute et bien plus indépendante de toutes les variations que subit la société. Aujourd'hui la publicité a acquis chez tous les peuples une extension qui impose de nouvelles règles de conduite. Les esprits ne peuvent plus être tenus nulle part dans une heureuse ignorance du mal: il pénètre partout et se joue de tous les obstacles que voudrait lui opposer l'industrie humaine. Dans un pareil état de choses, il s'agit de savoir si l'on reconnaît au bien la même puissance de diffusion et de pénétration. Du moment que cette persuasion s'est emparée des esprits, chacun comprend la nécessité de faire, dans l'intérêt du bien, des efforts aussi actifs, aussi soutenus, que ceux qui se renouvellent sans cesse pour le triomphe du mal. Enfin, après qu'on a reconnu que cette arme est la seule qui puisse être employée avec succès dans notre siècle, on est conduit à admettre que c'est la meilleure dont on se soit servi dans le cours des temps, et qu'en adopter l'usage exclusif, autant que la nature des institutions et des gouvernements le permet, c'est tout simplement en revenir à ce qui a fait remporter au Christianisme, sur la philosophie des Grecs et la religion politique des Romains, la plus grande et la plus féconde de ses victoires.

Nous sommes donc mille fois heureux de voir se trancher d'une façon aussi nette la position de la Compagnie de Jésus dans les grandes luttes de notre siècle. Tout concourt ainsi à dissiper les ténèbres qu'on s'était étudié à épaissir depuis quelque temps dans des intérêts

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