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Combien je bénirais Titus et sa mémoire !
Que Socrate mourant me coûterait de pleurs !
Mais puissé-je oublier les héros destructeurs
Dont le malheur public a fait toute la gloire !

Dans un beau clair de lune à penser eccupé,
Et des mondes sans nombre admirant l'harmonie ,
Je voudrais promener ma douce rêverie
Sous un feuillage épais d'ombres enveloppé ,
Ou le long d'un ruisseau qui fuit dans la prairie !
La nuit me surprendrait, assis dans un festin
Auprès d'une troupe choisie,
Conversant de philosophie ,
Et raisonnant, le verre en main,
Sur le vain songe de la vie !

Pour sauver de l'oubli ses écrits et son nom ,
Qu'un autre se consume en de pénibles veilles.
Si je cueillais, Eglé, sur tes lèvres vermeilles
Le prix flatteur d'une chanson ;
A mes vers négligés si tu daignais sourire,
Serait-il pour mon cœur un suffrage plus doux?
T'intéresser, te plaire est le but où j'aspire ;
De l'immortalité je serais moins jaloux !
Que me fait près de toi l'opinion des hommes ?
Que me fait l'avenir ! Le présent est à nous,
Notre univers est où nous sommes.

Mais le Temps ennemi, précipitant son cours ,

Fanera sur mon front la brillante couronne
Dont je suis décoré par la main des Amours,
Comme on voit se faner le feuillage d'automne.
Bienfaisante Amitié que j'adorai toujours,
Répare du plaisir les douloureuses pertes :
Ses sources dans mon cœur seront toujours ouvertes
Si ta faveur me reste au déclin de mes jours !

Félicité du sage, ô sort digne d'envie ! C'est à te posséder que je borne mes vœux. Eh ! que me faudrait-il pour être plus heureux ? J'aurai dans cette courte vie Jouide tous les biens répandussous les cieux ; Chéri de toi, ma douce amie, Et des cœurs droits qui m'ont connu, D'un riant avenir égayant ma pensée , Adorateur de la vertu, N'ayant point à gémir de l'avoir embrassée , Libre des passions dont l'homme est combattu, Je verrai sans effroi se briser mon argile ! Qu'a-t-on a redouter lorsqu'on a bien vécu ? Un jour pur est suivi par une nuit tranquille. Pleurez, ô mes amis ! quand mon luth sous mes doigts Cessera de se faire entendre ; \ Et si vous marchez quelquefois Sur la terre où sera ma cendre , Dites-vous l'un à l'autre : Il avait un cœur tendre ; De l'Amitié fidèle il a chéri les lois,

Et toi qui réunis les talens et les charmes,
Quand près de mon tombeau tu porteras tes pas,
Tu laisseras peut-être échapper quelques larmes....
Ah ! si je puis briser les chaînes du trépas
Pour visiter encor ces retraites fleuries,
Ces bois, ces coteaux, ces prairies
Où tu daignas souvent me serrer dans tes bras ;
Si mon âme vers toi peut descendre ici bas,
Qu'un doux frémissement t'annonce sa présence !
Quand, le cœur plein de tes regrets,
Tu viendras méditer dans l'ombre des forêts,
Songe que sur ta tête elle plane en silence. .
. LÉoNARD.

L'OR AG E. (1)

JA vieillissait l'automne.Au long d'un frais bocage
Silvanire et Blanchette allaient parlant d'amour :
Voici de loin s'épandre un sombre et lourd nuage
Sur la vive face du jour.
L'air d'abord un petit sommeille en paix profonde,
Si que ne tremblottait feuille d'aucuns roseaux !
, Puis brillent longs éclairs, bruyant tonnerre gronde,
Prolongé d'échos en échos.

(1) L'auteur a voulu imiter le style marotique dans cette idylle ; il y a parfaitement réussi.

Où fuir, tant s'obscurcit l'ombre tempêtueuse ?
Là près est vieille roche : ils s'en courent dedans ;
Et leur sort ne plaignez ; roche, tant soit affreuse,
Est doux olympe à vrais amans. \.
Or, la nue à torrens roule aux flancs des montagnes,
La grêle sautillante encomble creux sillons ;
Diriez foudres et vents, par les vastes campagnes,
Guerroyer en noirs tourbillons.
A sa Blanchette en vain, par doux mots et caresses,
Bien veut l'ami berger cacher telles horreurs ;
Bien lui veut-elle aussi rendre douces tendresses ;
Et ne lui viennent que des pleurs. -
Voyez, dit-elle, ami, voici venir froidure ;
Ne vont plus oiselets s'aimer jusqu'aux beaux jours.
Or, s'aimaient comme nous : comme eux si d'aventure
Allions nous trouver sans amours !
L'ami d'un doux baiser fait loin fuir ses alarmes ;
L'orage, à ne mentir, loin fuyait-il aussi.
Tournons au pré, dit-elle en étanchant ses larmes ;
Là n'aurai tant cruel souci.
Et rameaux fracassés, et verdure flétrie,
D'un trop affreux semblant ici tout peint l'hiver :
De plus joyeux pensers aurons par la prairie,
Voyant encore son beau vert.
Au prés'en vont tous deux. Oh ! que de fois Blanchette
Au ruissel qui l'arrose a conté son bonheur !
Mais sur ses bords à peine advient la bergeret
Oh ! quel trait aigu poind son cœur !

/

Plus n'est-il ce ruissel où l'été fraîches ondes
Doucettement baignaient ses membres délicats :
Plus n'est qu'un noir torrent qui ses eaux vagabondes
Fait bouillonner en grand fracas.
Un baiser à ce coup m'en charme point sa peine,
Hélas ! mi cent. O dieux ! à travers longs sanglots,
Dit-elle, quel torrent! comme inondant la plaine,
Il va déjoindre nos hameaux !
Un chacun sur un bord, las ! auront beau nous rendre ;
Tant bruira sourdement, tant vomira brouillards,
Que ne pourront nos voix l'une à l'autre s'entendre,
Ni se rencontrer nos regards.
A temps se tut Blanchette. Or passait là son père,
De l'orage inquiet, cherchant sa fille au bois,
Puis aux champs, puis par-tout.Quelle surprise amère
" Lorsque la voit pâle et sans voix !
Qu'avez, ma chère enfant : En bref par Silvanire
Instruit tout dès l'abord de leurs soucis cruels :
N'est que cela ? dit-il ; et se prend à sourire,
Et tous deux les mène aux autels.
Hymen les y fêta. Vint Amour en cachette,
Qui de plus vif encore enflamme leurs désirs.
Et ce cruel hiver que tant craignait Blanchette,

La saison fut de ses plaisirs.
BERQUIN.

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