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lumières et ses qualités personnelles ont rendue si célèbre, lui accorda sa protection , et le donna à Henri II son frère, qui le combla de bienfaits. Il passa successivement dans l'intimité de quatre rois, Henri II, François II, Charles IX et Henri III. Il devint · surtout l'ami , le favori de Charles IX, qui lui adressa les vers suivans : L'art de faire des vers, dût-on s'en indigner, Doit être à plus haut prix que celui de régner. Tous deux également nous portons des couronnes ; Mais, roi , je les reçus ; poëte, tu les donnes. Ton esprit, enflammé d'une céleste ardeur, Fclate par soi-même , et moi par ma grandeur. Si du côté des dieux je cherche l'avantage, Ronsard est leur mignon, et je suis leur image. Ta lyre, qui ravit par de si doux accords, Te soumet les esprits, dont je n'ai que les corps ; Elle t'en rend le maître, et te fait introduire Où le plus fier tyran n'a jamais eu d'empire. L'infortunée Marie Stuart, qui adoucit la rigueur de la plus triste captivité par la lecture des poésies de Ronsard , fit présent à ce poëte d'un buffet de deux mille écus (somme très-considérable alors), dans lequel

se trouvait un vase représentant le mont Parnasse, et au-dessus, le cheval Pégase , avec cette inscription : A Ronsard , l'Apollon de la source des Muses. L'académie des Jeux Floraux lui décerna un prix pour lequel il n'avait point concouru ; ce prix était une Minerve d'argent ; et les magistrats de Toulouse rendirent un édit qui le proclama le poète français par excellence. De Thou l'appelle un génie sublime, l'égale aux plus grands poëtes de l'antiquité, et le met au-dessus de plusieurs d'entr'eux : les deux Scaliger, Etienne Pasquier , Marc-Antoine Muret, Scévole de Sainte-Marthe, Pierre Pithou, le cardinal Duperron , les plus grands écrivains et les meilleurs critiques de son temps , le placent à côté d'Homère et de Virgile. Les deux églogues que nous allons citer sont celles auxquelles les poëtes de nos jours donnent la préférence ; elles mettront nos lecteurs à même de juger à quel point les éloges prodigués à Ronsard étaient mérités.

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ÉGLOGUE, oU BERGERIE.

(Quatre bergers et une bergère se présentent ensemble , sortant chacun de son antre à part ).

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IcI de cent couleurs s'émaille la prairie ;
Ici la tendre vigne aux ormeaux se marie ;
. Ici l'ombrage frais va les feuilles mouvant,
Errantes çà et là sous l'haleine du vent ;
Ici de pré en pré les soigneuses avettes (1)
Vont baisant et suçant les odeurs des fleurettes ;
Ici le gasouillis enroué des ruisseaux
S'accorde doucement aux plaintes des oiseaux ;
Ici entre les pins les Zéphires s'entendent.
Nos flûtes cependant, trop paresseuses, pendent
A nos cols endormis ; il semble que ce temps
Soit à nous un hiver, aux autres un printemps.
Sus donques ! en cet antre, ou dessous cet ombrage,
Disons une chanson : quant à ma part, je gage ,

(1) Avettes, abeilles.

Pour le prix de celui qui chantera le mieux,
Un cerf apprivoisé qui me suit en tous lieux.
Je le dérobai jeune, au fond d'une vallée,
A sa mère au dos peint d'une peau martelée ;
Je l'ai toujours gardé pour ma belle Toinon,
Laquelle , en ma faveur, l'appelle de mon nom :
Tantôt elle le baise, et de fleurs odoreuses
Environne son front et ses cornes rameuses :
Il va seul et pensif où son pied le conduit :
Maintenant des forêts les ombrages il suit,
Ou se mire dans l'eau d'une source moussue ,
Ou s'endort sous le creux d'une roche bossue ;
Puis il retourne au soir, et, gaillard, prend du pain
Tantôt dessus la table, et tantôt en ma main.
Toinon, sans s'effrayer, le tient par une corne
D'une main; et de l'autre, en cent façons elle orne
Sa croupe de bouquets et de petits rameaux,
Puis le conduit, au soir, à la fraîcheur des eaux.

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Je gage mon grand bouc, qui par mont et par plaine
Conduit seul un troupeau comme un grand capitaine.
Il a le front sévère et le pas mesuré,
La contenance fière et l'œil bien assuré :
Il ne craint point les loups, tant soient-ils redoutables,
Ni les mâtins armés de colliers effroyables ;
Mais sur le haut d'un mont, soigneux de se placer,
Tout en se moquant d'eux, les regarde passer.

Quatre cornes il a, dont deux, près des oreilles,
En douze ou quinze plis se courbent à merveilles
D'une entorse ridée, et en tournant se vont
Cacher dessous le poil qui lui pend sur le front.
Je le gage pourtant. Vois comme il se regarde !
Il vaut mieux que le cerf que ta Toinon te garde.

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J'ai dans ma gibecière un vaisseau fait au tour,
De racine de buis, dont les anses d'autour .
D'artifice excellent de même bois sont faites,
Où maintes choses sont diversement portraites.
Presque tout au milieu du gobelet est peint
Un satyre cornu , qui de ses bras étreint,
Tout au travers du corps, une jeune bergère,
Et la veut faire choir dessus une fougère.
Son couvre-chef lui tombe, et a de toutes parts,
A l'abandon du vent, ses beaux cheveux épars,
H)ont elle est courroucée, ardente en son courage,
Tourne loin du satyre arrière le visage,
Essayant d'échapper, et de la dextre main
Lui arrache le poil du menton et du sein ;
De lui froisser le nez de l'autre elle s'efforce,
Mais en vain : le satyre est vainqueur par la force.
Un houbelon rampant , à bras longs et retors,
De ce creux gobelet passemente les bords,
En court, en se pliant, à l'entour de l'ouvrage :
Tel qu'il est toutefois je le mets pour mon gage.

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