Images de page
PDF
[ocr errors]

Je mets une houlette en lieu de ton vaisseau.
L'autre jour, que j'étais assis près d'un ruisseau,
N'ayant auprès de moi d'outils que mon alêne ,
Je pris et travaillai la tige d'un beau frême. -
A la fin, la baillant à Jean, ce bon ouvrier (1)
M'en fit une houlette ; et si n'y a chevrier,
Ni berger en ce bois, qui ne donnât pour elle
La valeur d'un taureau, tant elle semble belle.
Une nymphe y est peinte, ouvrage nompareil,
Essuyant ses cheveux aux rayons du soleil,
Qui deçà, qui delà, dessus le col lui pendent, A
Et dessus la houlette à petits flots descendent.
Loin, derrière son dos, et gissante à l'écart
Sa panetière enflée, en laquelle un renard
Met le nez finement, et, d'une ruse étrange,
Y trouve un déjeûner, et tout soudain le mange.
L'œil de Toinon le voit sans être courroucé,
Tant elle est attentive à l'œuvre commencé.
Si mettrai-je pourtant une telle houlette,
Que j'estime en valeur autant qu'une musette.

(1) Nous n'avons pas besoin de faire apercevoir à nos lecteurs que ce mot ouvrier serait aujourd'hui de trois syllabes ; mais on remarquera que les hiatus, qui n'ont entièrement disparu de la poésie française que depuis Malherbe, sont beaucoup moins fréquens dans Ronsard que dans les autres poëtes de son temps.

[ocr errors]

LES CHANsoNs DES PASTEURs. o R L É A N T I N. |

Forêts, quel crève-cœur, quelle amère tristesse |
Vous tenait quand jadis la germaine jeunesse (1),
Qui sent toujours la bise éventer son harnois,
Sans crainte briganda le sceptre des François, -
Et s'enflant de l'espoir d'une fausse victoire,
Vint boire, au lieu du Rhin, les eaux de notre Loire!
Le peuple avait perdu toute fidélité ;
Le citoyen était banni de la cité ;
Les autels dépouillés de leurs saints tutélaires,
Les temples ressemblaient aux déserts solitaires,
Sans feu, sans oraison ; et les prêtres sacrés
Servaient de proie, hélas ! sur l'autel massacrés !
Nul tant maigre troupeau ne se traînait sur l'herbe,
Qu'il ne fût égorgé par l'ennemi superbe,
Qui, d'une main barbare, emportait, pour butin,
Gras et maigre troupeau, et pasteur et mâtin.
Les faunes et les pans, et les nymphes compagnes,
Se cachèrent d'effroi sous le creux des montagnes,
Abhorrant le carnage et les glaives tranchans,
Et nulle déité n'habitait plus aux champs.
Les herbes commençaient à croître par les rues ;
Oisives par les champs, se rouillaient les charrues :

(1) Les Allemands.

Car la Terre irritée, en guise de moissons,
Ne voulait plus donner qu'épines et chardons.
Mais un Bourbon, qui prend sa céleste origine
Du tige de nos rois et d'une Catherine,
A rompu le discord, et doucement a fait
Que Mars, bien que grondant, se voit pris et défait. -
Cette mymphe royale, et digne qu'on lui dresse
Des autels, tout ainsi qu'à Pallas la déesse,
La première nous dit : Pasteurs, comme devant,
Dégoisez vos chansons, et les jouez au vent,
Et aux grandes forêts, si longuement muettes ;
- Rapprenez les accords de vos vieilles musettes,
Et menez désormais par les prés vos taureaux,
Et dormez sûrement sous le frais des ormeaux.
Aussi bien tous les ans, à certains jours de fêtes,
Donnant repos aux cbamps, à nous et à nos bêtes,
Lui ferons un autel, tel que ceux de Junon,
Et long-temps par les bois sera chanté son nom.
, Il n'y aura berger, soit qu'au matin il mène,
Soit qu'il ramène au soir son troupeau porte-laine,
Qui, songeant à part soi que d'elle seulement
Est provenue au moins la fin de son tourment,
Ne lui verse du miel, et qui ne lui nourrisse
A part, dans une prée, une blanche génisse ;
Ne lui sacre aux jardins un pin le plus épais,
Un ruisseau le plus clair, un antre le plus frais ;
Et lui offrant ses vœux, hautement ne l'appelle
La mère de nos dieux, la française Cybelle.

O bergère d'honneur ! les saules ne sont pas Aux aguelets sevrés si gracieux repas, Ni le printemps n'est point si plaisant aux fleurettes, Ni la rosée aux prés, ni les blondes avettes N'aiment tant à baiser les roses et le thim, Que j'aime à célébrer les honneurs de Catin.

[ocr errors]

\ Quand le bon Henriot, par fière destinée , Avant la nuit venue accomplit sa journée, Nos troupeaux, prévoyant quelque futur danger, Par les champs languissaient sans boire ni manger ; Et bêlans et crians, et tapis contre terre, Gisaient comme frappés de l'éclat du tonnerre. Les nymphes l'ont gémi d'une piteuse voix ; Les antres l'ont pleuré, les rochers et les bois ; Vous le savez, forêts, qui vîtes ès bocages Les loups même le plaindre, et les lions sauvages. Tout ainsi que la vigne est l'honneur d'un ormeau, Et l'honneur de la vigne est le raisin nouveau, Et l'honneur des troupeaux est le bouc qui les mène ; Et comme les épis sont l'honneur de la plaine, Et comme les fruits mûrs sont l'honneur des vergers, Ainsi ce Henriot fut s'honneur des bergers. Les herbes par sa mort perdirent leur verdure ; Les roses et les lis prirent noire teinture ; La belle marguerite en prit triste couleur, Et l'œillet sur sa feuille écrivit son malheur.

DE L'ÉGLoGUE. 173

Belle âme, qui au ciel noblement exhaussée,
Ris maintenant de nous et de notre pensée ;
Et des appas mondains, qui toujours font sentir,
Après un plaisir court, un trop long repentir !
Tu vois autres forêts, tu vois autres rivages,
Autres plus hauts rochers, autres plus verts bocages,
Autres prés plus herbus, et ton troupeau tu pais
D'autres plus belles fleurs qui ne meurent jamais.
Sois propice à nos veux ; je te ferai, d'ivoire
Et de marbre, un beau temple au rivage de Loire,
Où, sur le mois d'avril, aux jours longs et nouveaux,
Engageant des combats entre les pastoureaux,
Pour sauter et lutter sur l'herbe nouvellette,
Je pendrai sur un pin le prix d'une musette.
Là sera ton Janot, qui chantera tes faits,
Tes guerres, tes combats, tes ennemis défaits,
Et tout ce que ta main d'invincible puissance
Osa , pour redresser la houlette de France.
Or adieu, grand berger : tant qu'on verra les eaux
Soutenir les poissons, et le vent les oiseaux,
Nous aimerons ton nom , et par cette ramée,
D'âge en âge suivant vivra ta renommée.

[ocr errors]

Les bœufs, en ce temps-là, paissans parmi la plaine, L'un à l'autre parlaient, et d'une voix humaine,

[merged small][ocr errors]
« PrécédentContinuer »