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Quand les malheurs venaient, prédisaient les dangers, Et servaient, par les champs, d'oracles aux bergers : Il ne régnait alors ni noise, ni rancune ; Les champs n'étaient bornés ; et la terre commune, Sans semer ni planter, bonne mère, apportait Le fruit qui de soi-même heureusement sortait ; Les procès n'avaient lieu, la guerre ni l'envie. Les vieillards, sans douter(1), sortaient de cette vie · Comme en songe, et leurs ans doucement finissaient ; Ou, mangeant de quelque herbe, ils se rajeunissaient : Jamais du beau printemps la saison émaillée N'était, comme aujourd'hui, par l'hiver dépouillée. Le sein de notre terre encor n'était maudit ; Son sein ne produisait encore l'aconit ; Chacun se repaissait, sous le frais des ombrages, Ou de lait, ou de glands, ou de fraises sauvages ; Car le bœuf laboureur, après avoir sué, Comme il fait sous le joug, pour lors m'était tué ; Ni la simple brebis, qui nos vêtemens porte Aux étaux des bouchers, au croc me pendait morte ; Ni lors la vache mère, oubliant le séjour Des ruisseaux et des prés, ne meuglait à l'entour Des ministres sacrés, lamentant sa génisse ; Car les fleurs et les fruits servaient de sacrifice. O saison gracieuse, hélas ! que n'ai-je été, En un temps si heureux, dans ce monde allaité !

(1) Sans douter, sans crainte.

Maintenant l'univers n'est plus qu'une famille,
Qui aux moissons d'autrui a toujours la faucille.
Il me souvient un jour qu'aux rochers de Béart
J'allai voir une vieille ingénieuse en l'art |
D'appeler les esprits hors des tombes poudreuses,
D'arrêter le soleil et les sources ondeuses,
Et d'enchanter la lune au milieu de son cours,
Et changer les pasteurs en tigres et en ours.
Or, elle prévoyant par magique figure,
Me prédit tous les maux de la saison future ;
Mais prends cœur (se disait) ; tant qu'on verra nos rois
Aimer et secourir les pasteurs navarrois,
Toujours leurs gras troupeaux paîtront sur les montagnes,
Le froment jaunira par leurs blondes campagnes,
Et n'auront jamais peur que leurs proches voisins
Emportent leurs moissons, ou coupent leurs raisins.
Pour ce, jeune berger, il te faut, dès l'enfance,
Charles aller trouver, le grand pasteur de France.
Ta force vient de lui; dès-lors, tout plein d'ardeur,
En France, je vins voir Charles, ce grand pasteur,
Charles que j'aime autant qu'une vermeille rose
Aime la blanche main de celle qui l'arrose,
Que les prés, les ruisseaux, les moissons, la verdeur ;
Car de son amitié procède ma grandeur.

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Houlette, qui soulais ès plaines Idumées, Comme troupeaux rangés conduire les armées,

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Je t'ai de père en fils; songe encore sous moi A régir les troupeaux de Charles, notre roi. O Charles! grand pasteur, ornement de notre âge, Hâte-toi d'aller voir ton fertile héritage ; Environne tes champs, et compte tes taureaux, | Et entends désormais les vœux des pastoureaux. | On dit, quand tu maquis, que les Parques fatales, Ayant fuseaux égaux et quenouilles égales , Et non pas le filet, et la trame qui est y De diverse façon, tout ainsi qu'il leur plaît, Jetant sur ton berceau, à pleines mains décloses, Des œillets et des lis, du safran et des roses, Commencèrent ainsi : Charles, qui dois venir Au monde pour le monde en repos maintenir, Et qui par le destin en France devais maître : Pour être des grands rois le seigneur et le maître, | Entends ce que Thémis, au visage ridé, Sur nos fuseaux d'airain a pour toi dévidé. Durant ton nouveau règne, avant que l'âge tendre Laisse autour de ta lèvre un crêpe d'or épandre, L'Ambition, l'Erreur, la Guerre, le Discord , Par les peuples courront, images de la Mort : On fera, pour tenir les villes assurées, Des fossés, des remparts, des ceintures murées ; Et l'horrible canon, par le soufre animé, Vomira de sa bouche un tonnerre allumé. On fera des rateaux, des poignantes épées ; Les faucilles seront en lames détrempées ; .

L'aventureux nocher, d'avarice conduit,
Ira voir sous nos pieds l'autre pôle qui luit.

Mais sitôt que les ans, en croissant, t'auront fait,
En lieu d'un jouvenceau, homme entier et parfait(1),
Lors la Guerre mourra, les harnois et les armes ;
Les procès finiront, les plaintes et les larmes ;
Et tout ce qui dépend du vieux siècle ferré,
Fuira, cédant la place au bel âge doré.

Les pins, vieux compagnons des plus hautes montagnes,
En navires creusés, me verront les campagnes
De Neptune venteux : car, sans voguer si loin,
La terre produira toute chose sans soin, -
Mère qui ne sera, comme devant, ferrue ,
De rateaux aiguisés, ni de soc de charrue :
Car dès-lors sans taureanx, sous le joug mugissans,
Les champs seront féconds, et de blé jaunissans ;
Les moissons n'auront peur des faucilles voûtées,
Ni l'arbre de Bacchus des serpettes dentées :
Car toujours, par les prés, l'ondoyant ruisselet
Ira coulant de vin, de nectar et de lait. -

Le miel distillera de l'écorce des chênes,
Et les roses croîtront sur les branches des frênes :
Le bélier, en paissant au milieu d'un pré vert,
Se verra tout le dos d'écarlate couvert,

(1) On trouve ici quatre vers masculins de suite. Ce ne peut être qu'une erreur ; car nous ne l'avons remarqué qu'une seule fois dans eette églogue, qui a 174 vers. Ronsard avait déjà senti l'harmonie qui résulte de l'heureux mélange des rimes masculines et féminines.

De pourpre l'agnelet; et la barbe des chèvres
Deviendra fine soie à l'entour de leurs lèvres :
Les cornes des taureaux, de perles, et encor
TLe rude poil des boucs jaunira de fin or.
Bref, tout sera changé; et le monde, difforme
Des vices d'aujourd'hui, prendra nouvelle forme
Dessous toi, qui croîtras pour avoir ce bonheur,
O prince bienheureux d'être son gouverneur.
Ainsi, sur ton berceau, ces trois Parques chenues
Chantaient, qui tout soudain volèrent dans les nues ;
Et alors les pasteurs, en l'écorce des bois,
Gravèrent leur chanson, afin que tous les mois
Aux flûtes des bergers elle fût accordée,
Et parmi les forêts dans les arbres gardée.
U N AUT R E B E R G E R.

Que faites-vous ici, bergers, qui surmontez
Les rossignols d'avril, quand d'accord vous chantez ?
Apollon et Pallas et Pan vous favorisent,
Et tous vos bons patrons vous honorent et prisent ;
Ensemble partagez le prix victorieux,
Etant également les chers mignons des dieux.
Là-bas sont deux bergers, qui, dessus une roche,
Vont dire une chanson dont Tytire n'approche.
Maintenant, en cherchant mon bélier écarté,
Je les ai vus tous deux en l'antre déserté,
Qui ont déjà la flûte à la lèvre, pour dire
Je me sais quoi de grand, qu'Apollon leur inspire.

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