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L'airain, le marbre et le cuivre
Font tant seulement revivre
Ceux qui meurent sans renom,
Et desquels la sépulture
Presse, sous même clôture,
Le corps, la vie et le nom.
Mais toi, dont la Renommée
Porte , d'une aile animée,
Par le monde tes valeurs,
Mieux que ces pointes superbes
Te plaisent les douces herbes,
Les fontaines et les fleurs.
Pasteurs, soit sa tombe verte
Toujours de gazons couverte;
Et qu'un ruisseau murmurant,
Neuf fois recourbant ses ondes,
De neuf torches vagabondes
Aille sa tombe emmurant.

Dites à vos brebiettes :
Fuyez-vous-en, camusettes ;
Gagnez l'ombre de ce bois :
Ne broutez en cette prée;
Toute l'herbe en est sacrée
A la nymphe de Valois.
Dites qu'à tout jamais tombe
La manne dessus sa tombe :

Id. et Égl.

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Dites aux filles du ciel :
Venez, mouches ménagères ;
Pliez vos-ailes légères ;
Faites ici votre miel.

Ombragez d'herbes la terre,
Tapissez-la de lierre;
Plantez un cyprès aussi ,
Et notez dedans à force,
Sur la nouailleuse écorce,
Derechef ces vers ici :

Pasteurs, si quelqu'un souhaite
D'être fait nouveau poëte,
Dorme au frais de ces rameaux ;
Il le sera sans qu'il ronge
Le laurier, ou qu'il se plonge
Sous l'eau des tertres jumeaux.

Semez après milles roses,
Mille fleurettes décloses;
Versez du miel et du lait;
Et, pour annuel office,
Répandez, en sacrifice,
Le sang d'un blanc agnelet.

D'après la lecture de ces deux églogues, il

erait
pas

difficile de prouver ce que

ne nous

nous avons avancé, que la poésie pastorale , comme la poésie en général, ne date en France, pour le goût, les principes et la pureté du langage, que

de Malherbe et de Racan. Il faut convenir cependant que, dans son poëme de la Franciade, Ronsard a des tirades qui ne sont pas à dédaigner ; je ne citerai que celle-ci sur les Effets de l'Hérésie. Ce tableau doit être pour nous d'une vérité bien frappante :

Ce monstre arme le fils contre son propre père;
Le frère audacieux s'arme contre son frère ,
La sour contre la sour; et les cousins-germains
Au sang de leurs cousins veulent tremper leurs mains;
L'oncle hait son neveu, le serviteur son maître;
La femme ne veut plus son mari reconnaître;
Les enfans sans raison disputent de la foi,
Et tout à l'abandon va sans force et sans loi.
L'artisan par ce monstre a laissé sa boutique,
Le pasteur ses brebis, l'avocat sa pratique,
La nef le marinier, son trafic le marchand ,
Et par lui le prud'homme est devenu méchant;
L'écolier se débauche ; et de sa faux tortue
Le laboureur façonne une dague pointue.

Morte est l'autorité ; chacun vit à sa guise :
Au vice déréglé la licence est permise ;
Le désir, l'avarice et l'honneur insensé
Ont sens dessus dessous le monde renversé ;
Ont fait des lieux sacrés une horrible voirie,
Une grange, une étable et une porcherie.
Tout va de pis en pis : le sujet a brisé
Le serment qu'il devait à son roi méprisé.

On trouve dans Ronsard beaucoup de morceaux de cette force d'idées ou d'images : il avait le génie poétique ; mais Boileau l'a trèsbien jugé quand il a dit, après avoir parlé de Marot :

Ronsard, qui le suivit, par une autre méthode
Réglant tout, brouillant tout, fit un art à sa mode,
Et toutefois long-temps eut un heureux destin ;
Mais sa muse, en français parlant grec et latin,
Vit dans I'âge suivant, par un retour grotesque,
Tomber de ces grands mots le faste pédantesque.

Remi Belleau, dont le nom se trouve inscrit dans la Pléiade Française, c'est-à-dire au nombre des sept meilleurs poëtes de son temps , fut un des plus dignes imitateurs de Ronsard, qui le nommait le peintre de la na

türe (i). Il jeta quelquefois de l'obscurité dans son style, soit en créant de nouveaux mots , soit en détournant le sens de ceux qui existaient déjà ; mais il a souvent l'expression libre et hardie, de l'élégance et de la grâce. IÍ a rimé quelquefois négligemment; mais il s'est régulièrement asservi au mélange alternatif des rimes masculines et féminines.

L'églogue suivante, adressée au Printemps sous le nom du mois d'Avril, est un petit chef-d'oeuvre pour le temps où il vivait, tant par la finesse des expressions, que par la coupe et la contexture des vers :

Ayril, l'honneur et des bois

Et des mois ;
Avril', la douce espérance
Des fruits qui, sous le coton

(1) Il naquit à Nogent-le-Rotrou au commencement de 1528, et mourut à Paris le 6 mars 1577. Il parut sur sa mort des vers dans toutes les langues mortes ou vivantes, et ses amis portèrent son corps sur leurs épaules jusqu'à l'église des Grands-Augustius, où il fut inhumé.

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