Images de page
PDF

Vous me connaissez mal, ou vous feignez peut-être,
Dit-elle tendrement, de ne me pas connaître :
Croyez-moi, Corilas, je n'ai pas le bonheur
De regretter si peu ce qui flattait mon cœur ;
Vous partîtes d'ici quand la moisson fut faite ;
- Eh ! qui ne s'aperçut que j'étais inquiète ?
La jalouse Doris pour me le reprocher
Parmi trente pasteurs vint exprès me chercher.
Que j'en sentis contre elle une vive colère !
On vous l'a raconté, n'en faites point mystère.
Je sais combien l'absence est un temps rigoureux ;
Mais n'ayons point d'amour; il est trop dangereux.
Qu'aurait dit davantage une bergère amante ?
Le mot d'amour manquait; Ismène était contente.
A peine le berger en espérait-il tant ;
Mais sans le mot d'amour il n'était point content.
Enfin, pour obtenir ce mot qu'on lui refuse,
Il songe à se servir d'une innocente ruse.
• Il faut vous obéir, Ismène, et dès ce jour,
Dit-il en soupirant, me parler plus d'amour :
Puisqu'à votre repos l'amitié ne peut nuire,
A la simple amitié mon cœur va se réduire.
Mais la jeune Doris, vous n'en sauriez douter,
Si j'étais son amant, voudrait bien m'écouter :
Ses yeux m'ont dit cent fois : Corilas, quiite Ismène ;
Viens ici, Corilas ; qu'un doux espoir t'amène.
Mais les yeux les plus beaux m'appelaient vainement ;
J'aimais Ismène alors comme un fidèle amant.

Maintenant cet amour que votre cœur rejette,
Ces soins trop empressés, cette ardeur inquiète ,
Je les porte à Doris, et je garde pour vous
Tout ce que l'amitié peut avoir de plus doux.
Vous me me dites rien ! Ismène à ce langage
Demeurait interdite, et changeait de visage.
Pour cacher sa rougeur elle voulut en vain
Se servir avec art d'un voile ou de sa main ;
Elle n'empêcha point son trouble de paraître ;
Eh ! quels charmes alors le berger vit-il naître !
Corilas, lui dit-elle en détournant les yeux,
Nous devions fuir l'amour, et c'eût été le mieux ;
Mais puisque l'amitié vous paraît trop paisible,
Qu'à moins que d'être amant vous êtes insensible,
Que la fidélité n'est chez vous qu'à ce prix,
Je m'expose à l'amour, et n'aimez point Doris.

[merged small][ocr errors]

LA terre , fatiguée, impuissante , inutile ,
Préparait à l'hiver un triomphe facile :
Le soleil , sans éclat, précipitant son cours,
Rendait déjà les muits plus longues que les jours,

Quand la bergère Iris, de mille appas ornée,
Et , malgré tant d'appas amante infortunée ,
Regardant les buissons à demi dépouillés :
Vous que mes pleurs, dit-elle, ont tant de fois mouillés,
De l'Automne en courroux ressentez les outrages ;
Tombez, feuilles; tombez, vous dont les noirs ombrages
Des plaisirs de Tircis faisaient la sûreté,
Et payez le chagrin que vous m'avez coûté !
Lieux toujours opposés au bonheur de ma vie,
C'est ici qu'à l'Amour je me suis asservie :
Ici j'ai vu l'ingrat qui me tient sous ses lois ;
Ici j'ai soupiré pour la première fois.
Mais tandis que pour lui je craignais mes faiblesses,
Il appelait son chien, l'accablait de caresses :
Du désordre où j'étais, loin de se prévaloir,
Le cruel ne vit rien , ou ne voulut rien voir.
Il loua mes moutons, mon habit , ma houlette :
Il m'offrit de chanter un air sur ma musette ;
Il voulut m'enseigner quelle herbe va paissant,
Pour reprendre sa force un troupeau languissant ;
Ce que fait le soleil des brouillards qu'il attire.
N'avait-il rien , hélas ! de plus doux à me dire ?
Depuis ce jour fatal que n'ai-je point souffert !
L'absence, la raison , l'orgueil, rien ne me sert.
J'ai de nos vieux pasteurs consulté le plus sage ;
J'ai mis tous ses conseils vainement en usage :
De victimes , d'encens j'ai fatigué les dieux ;
J'ai sur d'autres bergers souvent tourné les yeux ;

Mais ni le jeune Atis, ni le tendre Philène, Les délices, l'honneur des rives de la Seine , Dont le front fut cent fois de myrtes couronné , Savans en l'art de vaincre un courage obstiné, Eux que j'aidais moi-même à me rendre inconstante, N'ont pu rompre un moment le charme qui m'enchante ! Encor serais-je heureuse en ce honteux lien, Si, ne pouvant m'aimer, mon berger n'aimait rien ; Mais il aime à mes yeux une beauté commune : A posséder son cœur il borne sa fortune ; | C'est pour elle qu'il perd le soin de ses troupeaux ; Pour elle seulement résonnent ses pipeaux ; Et, loin de se lasser des faveurs qu'il a d'elle , Sa tendresse en reprend une force mouvelle. Bocages, de leurs feux uniques confidens , Bocages que je hais , vous savez si je ments. Depuis que les beaux jours, à moi seule funestes, D'un long et triste hiver eurent chassé les restes , Jusqu'à l'heureux débris de vos frèles beautés, Quels jours ont-ils passés dans ces lieux écartés ? Que n'y reprochiez-vous à l'ingrat que j'adore Que malgré ses froideurs , hélas ! je l'aime encor ! Que ne lui peigniez-vous ces mouvemens confus, Ces tourmens, ces transports que vous avez tant vus ! Que me lui disiez-vous , pour tenter sa tendresse , Que je sais mieux aimer que lui , que sa maîtresse ! Mais ma raison s'égare : ah! quels soins, quels secours Dois-je attendre de vous , qui servez leurs amours !

·Les dieux à mes malheurs seront plus secourables.
L'hiver aura pour moi des rigueurs favorables :
Il approche , et déja les fougueux aquilons,
Par leur souffle glacé , désolent nos vallons.
· La neige , qui bientôt couvrira la prairie ,
Retiendra les troupeaux dans chaque bergerie ;
Et l'on ne verra plus, sous votre ombrage assis,
Ni l'heureuse Daphné , ni l'amoureux Tircis.
Mais, hélas ! quel espoir me flatte et me console !
Avec rapidîté le Temps fuit et s'envole ;
Et bientôt le printemps, à mon âme odieux,
Ramènera Tircis et Daphné dans ces lieux.
Feuilles, vous reviendrez; vous rendrez ces bois sombres :
Ils s'aimeront encor sous vos perfides ombres ;
Et mes vives douleurs et mes transports jaloux,
Pour mon ingrat amant, renaîtront avec vous !

[merged small][ocr errors][merged small]

Acnéantes déserts , bois, fleuves et fontaines,
Qui savez de l'Amour les plaisirs et les peines,
Est-il quelque mortel, esclave de sa loi,
Qui se plaigne de lui plus justement que moi !

« PrécédentContinuer »