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PLAINTE D'UN vIEILLARD.

NE saurais-je trouver um favorable port Où me mettre à l'abri des tempêtes du sort# Faut-il que ma vieillesse, en tristesse féconde, Sans espoir de repos erre par-tout le monde ? Heureux qui vit en paix du lait de ses brebis, Et qui de leur toison voit filer ses habits ; Qui plaint de ses vieux ans les peines langoureuses, Où sa jeunesse a plaint les flammes amoureuses ; Qui demeure chez lui comme en son élément, Sans connaître Paris que de nom seulement, Et qui, bornant le monde aux bords de son domaine, Ne croit point d'autre mer que la Marne ou la Seine ! En cet heureux état les plus beaux de mes jours Dessus les rives d'Oise ont commencé leur cours. Soit que je prisse en main le soc ou la faucille, Le labeur de mes bras nourrissait ma famille ; Et lorsque le soleil, en achevant son tour, · Finissait mon travail en finissant le jour, Je trouvais mon foyer couronné de ma race ; A peine bien souvent y pouvais-je avoir place : L'un gisait au maillot, l'autre dans le berceau ; Ma femme en les baisant dévidait son fuseau.

Le temps s'y ménageait comme chose sacrée :
Jamais l'oisiveté n'avait chez moi d'entrée :
Aussi les dieux alors bénissaient ma maison ;
Toutes sortes de biens me venaient à foison.
Mais, hélas! ce bonheur fut de peu de durée !
Aussitôt que ma femme eut sa vie expirée,
Tous mes petits enfans la suivirent de près,
Et moi je restai seul accablé de regrets,
De même qu'un vieux tronc, relique de l'orage,
Qui se voit dépouillé de branches et d'ombrage!
Ma houlette en mes mains, inutile fardeau,
Ne régit maintenant ni chèvre ni troupeau :
Une seule brebis qui m'était demeurée,
S'étant, loin de ma vue, en ce bois égarée,
Y jeta son petit avec un tel effort,
Qu'en lui donnant la vie il lui donna la mort !
Voyant tant d'accidens m'arriver d'heure en heure,
Je cherche à me loger en une autre demeure,
Pour voir si ce malheur, à ma fortune joint,
En quittant mon pays me me quittera point ;
Et si les champs où Marme à la Seine se croise,
Me seront plus heureux que le rivage d'Oise.
Lxtrait des Bergeries de RACAN.

(Voyez les stances sur la Retraite, par le même, tome X. )

AMINTE ;

A MADAME LA MARQUISE DE GAMACHEs ,

SOUS LE NOM DE SILVIE.

QUE ferais-je sans vous, ô mes doux chalumeaux,
Au frais délicieux que font ces verts rameaux ?
Car qu'est-ce qu'un berger sans sa douce musette ?
Chantons donc, et disons ma triste chansonnette ;
Aminte qui l'ouit m'en vit d'un œil plus doux,
Et I'insensé Damon en paraissait jaloux.
Pendant que de ces monts les échos vont l'apprendre,
Aminte reviendra peut-être pour l'entendre :
Aminte d'un regard m'attaque quelquefois,
Et la folâtre après se sauve dans ces bois :
Elle passe et s'enfuit; et cependant la belle
Veut toujours être vue et qu'on coure après elle.
Chantons doncques : Silvie au moins m'écoutera,
Et je serai content quand mon chant lui plaira.
Nymphe, elle a la candeur d'une jeune bergère ;
A son aimable esprit, à ses charmes puissans,
Un de nos plus grands dieux a donné de l'encens.

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Elle aime de Pallas la déité suprême ; -
Et, sur tous les bergers, j'aime celui qu'elle aime.
Silvie, écoutez-moi ; venez prendre le frais |
A l'ombrage plaisant de ces aulnes épais.
A présent qu'en nos champs tout s'altère et se brûle
Aux regards enflammés de l'âpre canicule,
Vous méritez nos airs les plus mélodieux :
Vous en savez chanter qui charmeraient les dieux.
Ainsi parlait Silvandre au rivage de Seine ;
Ce fleuve, pour l'ouïr, coulait doux sur l'arène :
Tout l'univers, sensible à son triste souci,
S'y montrait attentif, lorsqu'il reprit ainsi :
Aminte, tu me fuis ; et tu me fuis, volage ,
Comme le fan peureux de la biche sauvage , ·
Qui va cherchant sa mère aux rochers écartés,
Y craint du doux Zéphir les trembles agités ;
Le moindre bruit l'étonne ;il a peur de son ombre,
Il a peur de lui-même et de la forêt sombre.
Arrête, fugitive ; eh quoi, suis-je à tes yeux
Un tigre dévorant, un lion furieux ?
Ce que tu crains en moi, m'est rien qu'une étincelle
Du beau feu qui t'anime , et qui te rend si belle.
Mais il brille en tes yeux, et brûle dans mon cœur :
Il cause ta beauté, comme il fait ma langueur :
Et c'est-là cet amour, cette flamme si vive,
Qui jette tant d'effroi dans mon âme craintive.
Ce qu'il a de douceur, il ne l'a que pour toi :
S'il a de l'amertume, il m'en a que pour moi !

Encore si tu veux , d'un regard, belle Aminte,
Je puis n'y pas trouver une goutte d'absinthe.
Bienheureuse langueur ! agréable tourment !
Doux et beaux sont les jours que l'on passe en aimant!
Soit pour ce seul plaisir notre verte jeunesse,
Et pour les tristes soins la chagrine vieillesse.
Vois ce beau jour, Aminte ; et vois de toutes parts
Le Soleil l'embraser de ses plus chauds regards.
Vois l'âpre moissonneur, de la plaine si belle
Ranger à plaines mains la dépouille en javelle.
N'est-ce pas un avis aux cœurs les plus contens,
Que nos jours les plus beaux ne durent pas long-temps ;
Et que, si l'on ne cueille et tes lis et tes roses,
L'hiver moissonnera de si divines choses ?
La beauté, ce trésor qu'on ne peut estimer,
N'est donnée aux mortels que pour se faire aimer :
Rien n'est beau qu'en aimant : et la terre elle-même
Ne dure en sa beauté, que quand le Soleil l'aime ;
Qu'autant que, pour lui plaire étalant ses attraits,
Elle fait reverdir nos champs et nos forêts.
Triste est une beauté pour qui rien ne soupire !
On languit, on se plaint sous l'amoureux empire ;
Mais n'être point aimée, et n'aimer rien aussi,
Des soucis de la vie est le plus grand souci.
, Qui craint l'ennui d'aimer, toute chose l'ennuie ;
Celle qui fuit l'Amour, mérite qu'on la fuie,
Comme on fuit justement ces climats malheureux
Dont détourne le ciel ses regards amoureux.

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