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Et, sans être assoupis du sommeil qui les fuit,
Mes yeux baignés de pleurs laissent couler la nuit.
Alors parmi l'horreur et dans la solitude,
Ma passion revient plus fâcheuse et plus rude;
Alors mille pensers de peine et de douleur,
Et d'absence et d'amour, redoublent mon malheur.
Ainsi donc vainement la nuit m'offre ses charmes ;
Ainsi donc vainement je verse tant de larmes :
Jamais l'amour cruel ne se soûle de pleurs,
Ni l'herbe de ruisseaux, ni l'abeille de fleurs.
O chère Amarillis ! je garde la mémoire
Du temps où près de vous, plein d'amour et de gloire,
Je chantais tout le jour avecque liberté,
La grandeur de ma flamme et de votre beauté ;
Où ma voix enseignait les rives de la Seine,
Et les bois de Madrid, et les monts de Surène,
Et tous ces longs coteaux de jardins embellis,
A redire après moi le nom d'Amarillis.
Cent fois, vous le savez, reposant à l'ombrage
De ces saules épais qui bordent le rivage,
Et que le vieil Egon fit planter autrefois,
Vous avez écouté les accens de ma voix.
Alors je vous contais quelque histoire agréable
Des plus fameux amans que nous vante la fable ;
Les feux de Jupiter, au monde si connus ;
Les larcins amoureux de Mars et de Vénus ;
La fuite de Daphné, le malheur de Céphale,
Ou de Pasiphaé la passion brutale ;

Heureuse, si, pour nuire à sa félicité,
Dédale et les troupeaux n'avaient jamais été !
Tantôt je vous disais ce que le grand Malherbe,
Pour fléchir Lycoris, nymphe jeune et superbe ,
Comme un cygne mourant, chantait au bord des eaux
Où l'Orne paresseux dort parmi les roseaux ;
Tantôt je vous parlais du soin des bergeries ;
Je vous montrais quelle herbe infecte les prairies,
Et comme les pasteurs partagent aux troupeaux
L'ombrage, le soleil, les herbes et les eaux.
Mais parmi ces discours, l'Amour forçait mon âme
D'y mêler le récit de l'excès de ma flamme.
Qui pourrait s'empêcher de plaindre son tourment ?
Et vous oyiez toujours ma plainte doucement !
Même quand je partis, et qu'aux bords de la Seine,
Pan, qui prend soin de nous, eut pitié de ma peine,
Pleine de la douleur de mes maux infinis,
Adieu, me dites-vous, adieu, pauvre Daphnis.
Maintenant loin de vous et de ces doux rivages,
Parmi des monts affreux et des roches sauvages,
Où de noires forêts de pins audacieux
Croissent parmi la neige, et s'élèvent aux cieux,
Je consume en regrets les nuits et les journées,
Prêt de finir bientôt mes tristes destinées
(Ainsi le veut Amour) loin de votre beauté,
Et des aimables lieux où je fus enchanté ;
Sans craindre que le Temps bannisse de mon âme
Ni ces aimables lieux, mi cette belle flamme,

Ni que l'Amour cruel qui fait naître mes pleurs,
Apprenne à s'apaiser par mes longues douleurs !
Levons-nous ; le soleil des cimes reculées,
De ces monts élevés descend dans les vallées ;
Déjà tous les bergers ont quitté les hameaux,
Et l'on entend par-tout le son des chaiumeaux.
SARASIN.

L'AMANT PRÉVOYANT.

Doux Zéphirs, quittez ces feuillages ; Cessez vos jeux, petits oiseaux ; Vous, sans bruit, loin de ces rivages, Bergers , emmenez vos troupeaux. Feux dévorans du jour, mourez dans ces ombrages ; Au fond de vos rochers, dormez , bruyans échos ; Seul et de loin, caché sous la verdure, Chantre amoureux des bois , gazouille ta chanson ; Et toi qui baignes ce gazon , Frais ruisseau, suspends ton murmure ; Que tout repose en la nature : Philis repose en ce vallon. BERQUIN.

CÉLIMÈNE.

Assise au bord de la Seine, Sur le penchant d'un coteau , La bergère Célimène Laisse paître son troupeau. Il descend dans la prairie, Sans qu'elle daigne songer Que le loup pourra manger Sa brebis la plus chérie. Le souvenir d'un berger, Que la fortune cruelle Force à vivre éloigné d'elle, Dans un climat étranger, Cause sa douleur mortelle, Qui lui fait tout négliger. Tantôt, cédant à la force De ses amoureux transports, Elle grave sur l'écorce Des arbrisseaux de ces bords : Puisse durer, puisse croître L'ardeur de mon jeune amant, Comme feront sur ce hêtre

Ces marques de mon tourment !
Tantôt mêlant, sur le sable,
Le nom d'Achante et le sien,
Elle trouve insupportable
Qu'un Zéphir impitoyable
En passant ne laisse rien.
Quelle cruelle aventure,
Dit-elle, avec un soupir !
Si ce que fait le Zéphir
M'est un véritable augure
Que de si tendres amours
Ne dureront pas toujours,
Je briserais la musette
Que me laissa l'imposteur,
Et du fer de ma houlette,
Je me percerais le cœur !
A ces mots, elle repasse
Dans son esprit alarmé
L'air, les traits, l'esprit, la grâce
De ce berger trop aimé.
Les oiseaux de ce bocage
Se taisent pour écouter
Ce qu'ils entendent chanter
Du beau berger qui l'engage :
Ils voudraient le répéter ;
Mais leur plus tendre ramage
Ne la saurait imiter.
Jamais cette triste amante

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