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Heureux vieillard ! ton champ te demeure du moins ;
Ce champ, s'il n'est pas grand, suffit à tes besoins :
Quoiqu'un terrain pierreux ici nuise à l'herbage,
Et là qu'un jonc fangeux couvre le pâturage,
Tes fécondes brebis, errantes dans ces lieux,
Ne craindront ni les sucs d'une plante sauvage,
Ni d'un troupeau voisin le mal contagieux.
Heureux vieillard! à l'ombre aux bords de ces fontaines,-
| Tu pourras des vents frais respirer les haleines.
Sur ce buisson fleuri, borne du champ voisin,
L'abeille qui bourdonne, en pillant son butin ,
Aux douceurs du sommeil va t'inviter encore.
Là, du haut de la roche où croît le sycomore ,
La voix de l'émondeur réjouira les airs.
Cependant, doux objets de tes soins les plus chers,
Les ramiers amoureux, les tendres tourterelles
Feront gémir l'ormeau de leurs plaintes fidèles.
- T IT Y R E. -
Aussi le cerf léger dans les plaines de l'air
Cherchera sa pâture, et la profonde mer
Laissera les poissons à sec sur le rivage,
Le Parthe et le Germain, dans des climats nouveaux,
De la Saône et du Tigre iront boire les eaux,
Avant que de mon cœur s'efface son image.
M É L 1 B É E.

Nous, dispersés au loin, et sous des cieux divers,

Nous irons de l'Afrique habiter les déserts,
Et les bords de l'Oaxe, et la Crète stérile,
Et la froide Scytie, ou, par-delà les mers,
Vivre avec le Breton, isolé dans son ile.
Malheureux exilé, ne pourrai-je jamais,
Après quelques printemps, revoir mon toit de chaume,
Et ces champs fortunés, mon rustique royaume !
Il faut donc qu'un barbare usurpe mes guérets,
Qu'il moissonne mes bléslc'est pour lui qu'à grands frais
Mélibée a semé dans des sillons fertiles !
Voilà donc les effets des discordes civiles !
Va, maintenant, travaille, et remplis tes greniers ; .
Plante, aligne ta vigne, et greffe tes poiriers.
Troupeau jadis heureux des soins de votre maître,
O mes chèvres ! allez : je ne vous verrai plus,
Couché sur le gazon, dans un antre champêtre,
Grimper sur les rochers dans les airs suspendus :
Dociles à ma voix, que vous saviez connaître,
Vous n'irez plus, l'oreille attentive à mes airs,
Brouter le doux cityse, et les saules amers !
T I T Y R E.
Viens encor cette nuit, sur un lit de feuillage,
Reposer sous mon toit : je t'offre du laitage,
Des châtaignes, des noix, et mes fruits les plus beaux.
Déjà fument au loin les foyers des hameaux ;
Et l'ombre, qui descend du faîte des montagnes,
D'un voile qui s'alonge, obscurcit les campagnes.
DESAINTANGE,

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LE plus saint des devoirs celui, qu'en traits de flamme
La nature a gravé dans le fond de notre âme ,
C'est de chérir l'objet qui nous donna le jour.
Qu'il est doux à remplir ce précepte d'amour !
Voyez ce faible enfant que le trépas menace ;
Il ne sent plus ses maux quand sa mère l'embrasse :
Dans l'âge des erreurs, ce jeune homme fougueux
N'a qu'elle pour ami dès qu'il est malheureux :
Ce vieillard, qui va perdre un reste de lumière,
Retrouve encor des pleurs en parlant de sa mère.
Bienfait du Créateur, qui daigna nous choisir
Pour première vertu notre plus doux plaisir !
Il fit plus , il voulut qu'une amitié si pure
Fût un bien de l'amour, comme de la mature,

()Cette églogue remporta le premier prix a l'Académie Française.

Et que les nœuds d'hymen, en doublant mos parens,
Vinssent multiplier nos plus chers sentimens.
C'est ainsi que de Ruth récompensant le zèle,
De ce pieux respect Dieu nous donne un modèle.
Lorsqu'autrefois un juge (1) , au nom de l'Eternel,
Gouvernait dans Maspha les tribus d'Israël,
Du coupable Juda Dieu permit la ruine.
Des murs de Bethléem chassés par la famine ,
Noémi , son époux, deux fils de leur amour,
Dans les champs de Moab vont fixer leur séjour.
Bientôt de Noémi les fils n'ont plus de père :
Chacun d'eux prit pour femme une jeune étrangère ;
Et la mort les frappa. La triste Néomi,
Sans époux, sans enfans, chez un peuple ennemi ,
Tourne ses yeux en pleurs vers sa chère patrie,
Et prononce en partant, d'une voix attendrie ,
Ces mots qu'elle adressait aux veuves de ses fils :
Ruth, Orpha, c'en est fait, mes beaux jours sont finis ;
Je retourne en Juda, mourir où je suis née. -
Mon Dieu n'a pas voulu bénir votre hyménée :
Que mon Dieu soit béni ! Je vous rends votre foi.
Puissiez-vous être un jour plus heureuses que moi !

(1) In diebus unius judicis, quandò judices prœerant, facta est fames in terra. Abiitque homo de Bethleem Juda , ut perrgrinaretur in regione Moabitide, cum uxore suâ ac duobus liberis , etc.

Votre bonheur rendrait ma peine moins amère. Adieu; n'oubliez pas que je fus votre mère. Elle les presse alors sur son cœur palpitant. Orpha baisse les yeux , et pleure en la quittant. Ruth demeure avec elle: Ah! laissez-moi vous suivre(1); Par-tout où vous vivrez, Ruth près de vous doit vivre. N'êtes-vous pas ma mère en tout temps, en tout lieu ? Votre peuple est mon peuple, et votre Dieu mon Dieu. La terre où vous mourrez verra finir ma vie ; Ruth dans votre tombeau veut être ensevelie : Jusques-là vous servir fera mes plus doux soins ;" Nous souffrirons ensemble, et nous souffrirons moins! Elle dit : C'est en vain que Noémi la presse De ne point se charger de sa triste vieillesse ; Ruth , toujours si docile à son moindre désir , Pour la première fois refuse d'obéir. Sa main de Noémi saisit la main tremblante ; · Elle guide et soutient sa marche défaillante, Lui sourit, l'encourage ; et, quittant ces climats, De l'antique Jacob va chercher les états. De son peuple chéri Dieu réparait les pertes : Noémi de moissons voit les plaines couvertes.

* . (1) Ne adverseris mihi ut relinquam te et abeam : quocumque enim perrexeris , pergam ; et ubi morata fueris, et ego pariter morabor. Populus tuus populus meus, et Deus tuus Deus meus. Quœ te terra morientem susceperit, in moriar, ibique locum accipiant sepulturae.

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