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Ah! s'il parle de moi, de ma tendresse extrême,
Crois-le ; ce songe ,

hélas ! est la vérité même.
Le vieillard se réveille à ces accens si doux.
Pardonnez , lui dit Ruth , j'osais prier pour vous ;
Mes veux étaient dictés par la reconnaissance;
Chérir son bienfaiteur ne peut être une offense ;
Un sentiment si pur doit-il se réprimer?
Non ; ma mère me dit que je peux vous aimer.
De Noémi dans moi reconnaissez la fille :
Est-il vrai que Booz soit de notre famille?
Mon coeur et Noémi me l'assurent tous deux.

O ciel! répond Booz, ô jour trois fois heureux !
Vous êtes cette Ruth , cette aimable étrangère
Qui laissa son pays et ses dieux pour sa mère!
Je suis de votre sang : et, selon notre loi,
Votre époux doit trouver un successeur en moi.
Mais puis-je réclamer ce noble et saint usage ?
Je crains que mes vieux ans n'effarouchent votre âge :
Au mien l'on aime encor, près de vous je le sens;
Mais peut-on jamais plaire avec des cheveux blancs?
Dissipez la frayeur dont mon âme est saisie:
Moise ordonne en vain le bonheur de ma vie ;
Si je suis heureux seul, ce n'est plus un bonheur!

Ah! que ne lisez-vous dans le fond de mon coeur! Lui dit Ruth ; vous verriez que la loi de ma mère Me devient dans ce jour et plus douce et plus chère!.. La rougeur, à ces mots, augmente ses attraits. Booz tombe à ses pieds : Je vous donne à jamais

Et vous,

Et ma main et ma foi : le plus saint hyménée
Aujourd'hui va m'unir à votre destinée !
A cette fête, hélas! nous n'aurons pas l'Amour;
Mais l'Amitié suffit pour en faire un beau jour!

dieu de Jacob, seul maître de ma vie,
Je ne me plaindrai point qu'elle me soit ravie;
Je ne veux que le temps et l'espoir, 8 mon Dieu,
De laisser Ruth heureuse, en lui disant adieu !...

Ruth le conduit alors dans les bras de sa mère.
Tous trois à l'Éternel adressent leur prière ;
Et le plus saint des nouds en ce jour les unit.
Juda s'en glorifie : et Dieu, qui les bénit,
Aux désirs de Booz permet que tout réponde.
Belle comme Rachel, comme Lia féconde,
Son épouse eut un fils (1); et cet enfant si beau
Des bienfaits du Seigneur est un gage nouveau :
C'est l'aïeul de David. Noémi le caresse ;
Elle ne peut quitter ce fils de sa tendresse,
Et dit, en le montrant sur son sein endormi :
Vous pouvez maintenant m'appeler Noémi.

De ma sensible Ruth , prince , acceptez l'hommage. Il a fallu monter jusques au premier âge

(1) Tulit itaque Booz Ruth, et accepit uxorem..... et dedit illi Dominus ut conciperet et pareret filium. .... Susceptumque Noemi

puerum posuit in sinu suo, et nutricis ac gerulæ funge

batur officio.

Pour trouver un mortel qu'on pût yous comparer.
En honoraut Booz, j'ai cru vous honorer:
Vous avez sa vertu , sa douce bienfaisance; (1)
Vous moissonnez aussi pour nourrir l'indigence :
Et vieux comme Booz, austère avec douceur,
Vous aimez les humains, et craignez le Seigneur.
Hélas ! un seul soutien manque à votre famille;
Vous n'épousez pas Ruth; mais vous l'avez pour fille.

FLORIAN.

CHAGRIN D'AMOUR.

Pour me faire oublier les charmes de Tircis ,
Ma mère me défend de souffrir sa présence :
J'obéis ; mais , hélas ! ma triste expérience

Pour ce conseil me donne du mépris :
Son absence à mon coeur exagère son prix ;
Moins je le vois, et plus j'y pense.

L'abbé MANGENOT.

1

(1) Florian n'est

pas le seul poëte dont la muse ait célébré les vertus du duc de Penthièvre. On se rappelle toujours avec émotion ces vers ou Gilbert le peignit si bien :

Sous un modeste habit, déguisant sa naissance ,
Penthièvre quelquefois visite l'indigence ;
Et de trésors pieux dépouillant son palais,
Porte à la veuve en pleurs de pudiques bienfaits.

FRAGMENT D'UNE ÉGLOGUE

QUI A

POUR LE PRIX

CONCOURU

A L'ACADÉMIE FRANÇAISE

DE POÉSIE QUE REMPORTA LA PIÈCE PRÉCÉDENTE.

(Extrait par Marmontel.)

Damon de la sagesse exerçait le pouvoir:
Arbitre pacifique, il étouffait les haines,
Marquait des champs voisins les bornes incertaines ;
L'ordre régnait au sein du peuple fraternel ;
Tout pliait sous les lois du sceptre paternel.
Empire aimable et saint! qu'un père est un bon maître!
Damon seul dominait sur la tribu champêtre;
Seul il dictait les soins et les travaux du jour,
Et l'instant du départ et l'instant du retour :
Le soir, du lendemain sa voix réglait l'usage.
Il commande, et chacun, content de son partage,
Jusqu'à l'aube du jour va du coq matinal
Pour le départ commun attendre le signal.

Mais d'un éclat nouveau déjà les cieux rougissent: De l'étable échappés les boufs au loin mugissent;

Dans les sillons ouverts le coutre se polit;
Sous des ongles de fer la glèbe s’amollit:
Ls aueur à grands flots des fronts en vain ruisselle;
Une chanson soutient la force qui chancelle.
Damon ne peut languir dans un repos oisif;
D'une épine noueuse aidant son pas tardif,
Il ea des bords du champ voir diriger l'ouvrage :
Sa voix des bras lassés ranime le courage.

« Après le travail du jour venait le repos » du soir; et voici la peinture de la soirée » d'hiver sous le toit du bon laboureur : »

Mais lorsque , s'emparant de la voûte azurée,
Le nébuleux décembre alongeait la soirée ,
Un jeune enfant, docile aux soins de son aïeul,
De nos fastes sacrés prenait le saint recueil,
Mais non sans le baiser. Sa main respectueuse
L'approchant des lueurs d'une mècbe onctueuse,
Il lit, d'abord timide, et bientôt ephardi.
Autour de lui soudain un cercle est arrondi,
L'un debout, l'autre assis. Tous, fervent auditoire,
En extase écoutaient, la vénérable histoire.
Appliquant un cristal sur ses yeux obscurcis,
Et du jeune lecteur dirigeant les récits,
Le vieillard lui disait : Lisez ces pages saintes;
Abel , le juste Abel, de son sang les a teintes.

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