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LICIDAS.

SILVANIRE vivait sans avoir de tendresse;
Elle perdait le temps d'une aimable jeunesse
Et, ce qui méritait de plus grands châtimens,
Elle le faisait perdre à deux ou trois amans.
Souvent contre l'Amour, même contre sa mère,
Contre l'aimable troupe adorée en Cythere,
Elle tint des discours offensans et hardis :
Je serais bien fâché de les avoir redits.
Elle quitta pourtant sa fierté naturelle,
Non sur de nouveaux soins qu'un amant eut pour elle;
L'Amour n'en fit per tant, et la réduisit bien;
Toute cette fierté cessa presque sur rien.

Un jour elle épia Mirène avec Zélide.
Tandis que le soleil brûlait la terre aride,
Sous un ombrage épais ces amans retirés,
Du reste des mortels se croyaient délivrés.
Un buisson les trahit aux yeux de Silvanire ;
D'un entretien d'amans elle eut dessein de rire;
Plaisir qui lui devait sans doute être interdit.
Cieux ! quels discours charmans Silvanire entendit!
Devine-les , Atys, toi qui sais comme on aime;
C'étaient de ces discours dictés par l'Amour même,

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Que les indifférens ne peuvent imiter,
Qu'un amant hors de là ne saurait répéter.
Ils étaient quelquefois suivis par un silence;
Au défaut de la voix les yeux d'intelligence
Confondaient des regards vifs, quoique languissans,
Et craintifs et flatteurs, doux ensemble et perçans.
Zélide en rougissait, et cette honte aimable
Exprimait mieux encore un amour véritable ;
Et Mirène charmé lisait dans sa rougeur
Des secrets qu'à demi cachait eucor son coeur.
Tantôt de leurs amours l'histoire est retracée,
La rencontre où d'abord leur âme fut blessée,
Le lieu, même l'habit que Zélide avait pris,
Rien n'est indifférent à des cours bien épris ;
Les premières rigueurs qu'eut à souffrir Mirène ,
Dont la bergère alors ne convenait qu'à peine,
Mille riens amoureux pour eux seuls importans,
Quels sujets d'entretien à des amans contens !
Ils s'occupent tantôt d'un simple badinage,
Qui des tendres amours est le charmant partage,
Que le respect pourtant accompagne toujours ;
Doux respect, qui lui-même aide aux tendres amours.
Mais

pour les amuser ce qui pouvait suffire,
Par quel art, cher Atis, se pourrait-il décrire ?
Quelque débat entre eux survenu pour un chant
Que chacun croyait rendre encore plus touchant,
Quelque fleur

que

Mirène arrachait à la belle , Et dans le mouvement que causait la querelle

Une main de Zélide, ou bien un bras baisé,
Un vain courroux d'amante aussitôt apaisé,
Que sais-je ? mille jeux que l'Amour autorise ,
Une innocente offense , une feinte surprise,
D'une liberté douce effets pleins d'agrémens,
Voilà ce qui changeait leurs heures en momens.
Silvanire conçut qu'elle était moins heureuse ;
De ce lieu solitaire elle sortit rêveuse;
Les plus beaux de ses jours, quoiqu'exempts de souci,
Tranquilles, fortunés , ne coulaient point ainsi.
Elle croyait toujours voir Zélide et Mirène,
Toujours de leurs discours sa mémoire était pleine,
Présage d'une ardeur qui s'allait allumer;
Elle sentit enfin qu'il lui manquait d'aimer.
Bientôt de ses amans Lisis, le plus aimable,
A ses voeux empressés la trouva favorable ,
Bientôt.... mais qu'ai-je encore, Atis, à te conter?
Silvanire en chemin ne doit

pas

s'arrêter ;
Bientôt sur tous les soins que la tendresse inspire
On ne distingua plus Zélide et Silvanire.
De l'Amour cependant admire les attraits,
Le mal se prend à voir deux amans de trop près.

FONTENELLE,

DAPHNIS.

Daphnis, l'âme aux douleurs sans cesse abandonnée,

orsque la froide nuit de pavots couronnée
Assoupit nos ennuis et nous force à dormir,
Le coeur blessé d'amour, ne faisait que gémir.
Absent d'Amarillis, et sans nulle espérance
De voir sitôt finir cette cruelle absence,
Seul dedans sa cabane attendant le matin,
Il plaignait vainement son malheureux destin.

O belle Amarillis , si chère à ma pensée !
Vois, disait-il, les maux dont mon âme est blessée ;
Je suis persécuté par l'amour et le sort,
Eloigné de tes yeux et voisin de la mort.
Maintenant le sommeil dans nos hameaux assemble
Les maîtres des troupeaux et les troupeaux ensemble ;
Le vent n'agite plus les feuilles des forêts,
Les bruyères des champs, ni les joncs des marais ;
Les mâtins ont cessé d'aboyer à la lune;
Les hiboux ont mis fin à leur plainte importune ;
Tout dort dans la nature ; et Daphnis seulement,
Privé de ce repos, soupire son tourment;
Car, sitôt que du jour la lumière est éteinte,
Parmi l'obscurité se réveille ma plainte ;

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Et , sans être assoupis du sommeil qui les fuit,
Mes yeux baignés de pleurs laissent couler la nuit.
Alors parmi l'horreur et dans la solitude,
Ma passion revient plus fâcheuse et plus rude;
Alors mille pensers de peine et de douleur,
Et d'absence et d'amour, redoublent mon malheur.
Ainsi donc vainement la nuit m'offre ses charmes;
Ainsi donc vainement je verse tant de larmes :
Jamais l'amour cruel ne se soûle de pleurs,
Ni l'herbe de ruisseaux, ni l'abeille de fleurs.

() chère Amarillis ! je garde la mémoire
Du temps où près de vous, plein d'amour et de gloire,
Je chantais tout le jour avecque liberté,
La grandeur de ma flamme et de votre beauté;
Où ma voix enseiguait les rives de la Scine,
Et les bois de Madrid, et les monts de Surène,
Et tous ces longs coteaux de jardins embellis,
A redire après moi le nom d'Amarillis.

Cent fois, vous le savez, reposant à l'ombrage
De ces saules épais qui bordent le rivage ,
Et que le vieil Egon fit planter autrefois ,
Vous avez écouté les accens de ma voix.

Alors je vous contais quelque histoire agréable
Des plus fameux amans que nous vante la fable ;
Les feux de Jupiter, au monde si connus;
Les larcins amoureux de Mars et de Vénus;
La fuite de Daphné, le malheur de Céphale,
Ou de Pasiphaé la passion brutale;

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